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Libertés publiques

Pourquoi le préfet de police de Paris ferait mieux d’organiser les déplacements utiles plutôt que de menacer les Français

L'expérience de la Corée du Sud montre que la ligne choisie de prime abord par les autorités françaises, un confinement global, est peut-être la plus spectaculaire, mais pas la plus pertinente.

Guillaume Jeanson

Guillaume Jeanson

Maître Guillaume Jeanson est avocat au Barreau de Paris. 

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Atlantico : Le préfet de police de Paris, Didier Lallement, a provoqué la polémique en déclarant que les personnes hospitalisées à cause du Covid-19 sont celles qui n'avaient pas respecté le confinement.1° Les autorités publiques - de par les discours qu'elles tiennent  notamment - infantilisent-elles la population ? Comment se fait-il que le préfet de police tienne de tels propos ?

Guillaume Jeanson : Les propos du préfet de police sont lamentables. Inexacts et insultants, ils infantilisent bêtement et ne sont en effet pas dignes de la fonction qu’il occupe. Aussi détestables qu’ils soient, est-il toutefois encore utile de s’appesantir sur cette polémique alors que l’auteur de ces propos s’est lui-même excusé, par communiqué puis face caméra vendredi après-midi ? Peut-être que derrière cette morgue méprisante, les français étaient censés déceler l’inquiétude des autorités devant une crise dont on attend toujours le pic. Un pic rappelons-le annoncé initialement pour ce week-end mais dont l’exemple des courbes de nos voisins italiens et espagnols devraient toutefois nous inviter à la prudence. Il y tout juste un mois, on annonçait en effet 423 cas de personnes infectées par le covid 19 et 7 décès. Nous en sommes, à l’heure où ces lignes sont écrites, à 64.334 cas et 6.507 décès. Mais ce qui inquiète certainement davantage, ce sont les conséquences particulièrement néfastes de cette crise sanitaire : économique, politique et sécuritaire.

Existe-t-il un problème d'organisation des autorités publiques face à cette crise ? Ne devraient-elles pas se préoccuper d'autres choses plutôt que de vouloir tout interdire ? 

Les trajectoires poursuivies d’un pays à l’autre de cette pandémie sont assez révélatrices de la pertinence des choix politiques qui ont été à l’œuvre pour s’organiser face à ce fléau. A l’aune des résultats impressionnants obtenus notamment par la Corée du Sud, il devient de plus en plus compliqué de défendre encore aveuglement aujourd’hui la ligne choisie de prime abord par les autorités française. On le voit, la restriction des libertés, dont le confinement généralisé est certainement la mesure la plus spectaculaire, ne vient que combler une incurie gigantesque : l’incapacité édifiante, d’un pays qui se rêvait pourtant encore l’un des phares du monde développé, à fournir, au moment décisif, une quantité suffisante de masques et à organiser des tests de dépistages rapides à grande échelle. A la décharge des décisionnaires toutefois, les mensonges de la Chine et le réveil tardif de l’Europe de l’ouest et du monde anglo-saxon n’a certainement pas dû aider à anticiper efficacement l’ampleur de la menace de cette pandémie inédite. Le maquillage de cette incurie derrière des pirouettes de communications politiques restera quant à lui en revanche dans la longue et triste histoire des loupés de la Vème république. Les autorités publiques devraient désormais davantage se concentrer sur l’organisation, sans raté cette fois, d’une sortie sécurisée du confinement. Le comblement du retard pris sur les masques et les tests de dépistage semble désormais au cœur de leurs préoccupations ce qui devrait permettre d’avancer utilement sur ce point.

Etes-vous inquiet face à la situation actuelle ? Les autorités publiques doivent-elles changer leur discours, méthodes et être plus responsables ?

Qui pourrait nier le caractère anxiogène de la situation actuelle ? Si les autorités publiques me semblent, dans leur ensemble, faire tout ce qu’elles peuvent pour affronter cette situation inédite, certaines décisions prises dans ce contexte si singulier m’apparaissent cependant contestables, dangereuses et hélas de nature à renforcer cette anxiété. Au nombre de celles-ci, la décision prise par Nicole Belloubet, ministre de la Justice, de libérer près de 7.000 détenus. L’Institut pour la Justice organise ces jours-ci une pétition pour alerter du danger qu’elle représente. Entendons-nous bien, les autorités sont évidemment tenues d’assurer la sécurité des détenus dont elles ont la charge. Là aussi, j’ai déjà eu le loisir de dénoncer le manque de mesures prises de dépistages, d’équipement et d’organisation pour éviter une pandémie derrière les murs. Or, là aussi, il semble que les décisions nécessaires aient tardé à venir. Entre le 16 mars et le 1er avril, le nombre de détenus dans les prisons françaises aurait déjà diminué de 6.266 personnes. Si une partie de cette baisse découle évidemment de la baisse de l’activité judiciaire, une autre partie découle vraisemblablement de la mise en œuvre de la décision de Nicole Belloubet. Selon Paule Gonzalès du Figaro, 3.000 détenus auraient ainsi déjà été libérés. Certains magistrats et membres de la pénitentiaire ce sont interrogés sur les motifs réels et idéologiques de cette décision présentée comme un moyen de désengorger les prisons devant la menace du covid 19. Leurs inquiétudes semblent fondées si l’on en croit ceux rapportant que cette mesure ne concerne pas seulement les maisons d’arrêt dont la densité carcérale se chiffre à 138% mais également d’autres lieux de détention (les densités carcérales des centres de détention et des maisons centrales s’élèvent respectivement à 90% et 74%...).

Cette décision de libération à grande échelle n’est pas sans risques. Dans son livre « quand la justice crée l’insécurité », le criminologue Xavier Bébin a mis en évidence le fait qu’en 1981, la libération anticipée en quelques mois à la faveur d’un décret de grâce et d’amnistie de plus de 5000 détenus s’est traduite l’année suivante par un bond de 20% du taux de criminalité. De quoi inquiéter sérieusement. Car le confinement et l’emploi des forces de police aux contrôles des français désireux de partir en vacances devraient encore sérieusement aggraver la donne. Vendredi matin au centre de pénitentiaire de Laon, un 1er surveillant a subi l’assaut d’un détenu muni d’une paire de ciseaux qui a cherché à la lui planter dans la nuque en criant « ALLAH AKBAR, sales mécréants, c’est pour Allah bande d’enculés » (propos rapportés in extenso par le site actu-pénitentiaire). Si la victime s’en est sortie « par miracle avec des blessures légères et un énorme choc psychologique » , qu’un deuxième agent a également été touché sans gravité et que le parquet n’a pas retenu le caractère terroriste de cette attaque, cet individu aurait pourtant déjà fait l’objet d’un suivi pour radicalisation islamiste à la demande des services de renseignements en 2018 et était connu pour fréquenter un détenu « TIS » (incarcéré pour des faits en lien avec le terrorisme islamiste) et avoir radicalisé un de ses codétenus. Pourquoi vous raconter cette énième « agression » en prison ? Pourquoi le faire alors même qu’hier encore, une autre personne, un Soudanais demandeur d'asile âgé d'une trentaine d'années-n liberté cette fois, a tué deux personnes et blessé six autres au cri d’Allahu Akbar ? Parce que selon les syndicats de la pénitentiaire, l’assaillant de la prison de Laon était éligible à une libération conditionnelle, à laquelle l’administration semblait favorable… Bien que les autorités nous assurent que les terroristes ne sont pas concernés par cette libération à grande échelle, combien seront-ils à passer quand même en dessous des écrans radars ?

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