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Crédits Photo: MARK WILSON / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP
La plus grande surprise du vote est venue des femmes. Mieux, il apparaît que Trump a battu Hillary Clinton auprès des femmes mariées (54%) et des femmes blanches (53%). Elle ne l’a emporté sur lui que chez les femmes de couleur et les femmes seules.

Trans-amérique Express

Pourquoi le 8 novembre marque la faillite de la politique identitaire

Avec un peu de recul il apparaît que les médias américains n’ont jamais cru aux chances de Donald Trump et n’ont donc jamais cherché à prendre la vraie mesure de son électorat. Par contre ils ont continuellement surévalué les chances d’Hillary dont l’approche "identitaire" a été balayée le 8 novembre…

Gérald Olivier

Gérald Olivier

Gérald Olivier est journaliste et  partage sa vie entre la France et les États-Unis. Titulaire d’un Master of Arts en Histoire américaine de l’Université de Californie, il a été le correspondant du groupe Valmonde sur la côte ouest dans les années 1990, avant de rentrer en France pour  occuper le poste de rédacteur en chef au  mensuel Le Spectacle du Monde.  Aujourd’hui il est consultant en communications et médias et se consacre à son blog « France-Amérique ».

Il est aussi chercheur associé à  l'IPSE, Institut Prospective et Sécurité en Europe.

Il est l'auteur de Mitt Romney ou le renouveau du mythe américain, paru chez Picollec on Octobre 2012.

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A mesure que les détails du scrutin du 8 novembre sont mis à jour, la liste des idées fausses attachées à l’électorat de Donald Trump ne cesse de s’allonger. De même que la liste des idées fausses sur Hillary Clinton et ses soutiens. Au final deux enseignements ressortent. Le premier est que les instituts de sondages, les médias, et les "experts" se sont trompés sur toute la ligne. Ils sont passés à côté de la campagne. Par une incompétence qui flirte avec la faute professionnelle. Le second est que ce scrutin marque l’effondrement de la "politique identitaire" prônée par les Démocrates. L’idée qu’au sein de la société américaine,multiculturelle et multiethnique, chaque groupe d’électeurs vote en fonction de ses intérêts propres et que les candidats se doivent d’offrir quelque chose à chacun de ces groupes pour se faire élire, cette idée-là vient d’être battue en brèche.

Les électeurs américains, et en particulier les électeurs de Donald Trump, tant décriés pour leur supposée étroitesse d’esprit, ont démontré qu’ils étaient capables d’une vision large et pouvaient se rallier à un projet national - Make America Great Again - parce que celui-ci serait bénéfique à chacun,individuellement, en retour. Ils ont aussi démontré qu’ils étaient fatigués d’une certaine classe politique, toujours prête à donner des leçons de morale mais incapable de la moindre écoute.

Le premier enseignement du scrutin est que Donald Trump l’a emporté parce que les électeurs se sont massivement détournés d’Hillary Clinton. A l’encontre des prévisions, et en dépit des millions de nouveaux électeurs annoncés ici et là, la participation au scrutin 2016 a été la plus faible observée depuis 2004. Moins de 127 millions d’Américains ont fait l’effort de voter contre 129 millions en 2012 et 132 millions en 2008.

Le  score d’Hillary (60,8 millions de voix) est le plus faible d’un candidat démocrate depuis John Kerry en 2004. Hillary a reçu neuf millions de suffrages de moins que Barack Obama en 2008 et cinq millions de moins que lui en 2012. Elle a même emporté moins de suffrages que Mitt Romney, il y a quatre ans… Comme quoi de nombreux électeurs démocrates ont préféré s’abstenir, ou se reporter sur un candidat tiers plutôt que de voter pour Hillary Clinton. Gary Johnson, le libertarien a réuni quatre millions de suffrages, quatre fois plus qu’en 2012 et Jill Stein la candidate écologiste a dépassé le million d’électeurs, soit plus du double de son score de 2012. Le désaveu pour la candidate démocrate est massif et n’avait pas été anticipé par les médias.

L’avait-il été par la Maison Blanche ? Sans doute ! Et c’est ce qui expliquerait l’investissement considérable de Barack Obama dans les dernières semaines de la campagne pour mobiliser "son" électorat en faveur d’Hillary. Un effort vain qui rappelle que la victoire de Donald Trump sanctionne aussi l’échec de sa présidence. En dépit d’une côte de popularité personnelle satisfaisante (56% d’opinions favorables) Obama peut bien s’exprimer, il n’est plus écouté... Ni suivi ! Ses interventions visaient à mobiliser principalement les minorités, en particulier les afro-américains et les hispaniques. Cela n’a guère fonctionné.

En 2012 Obama avait remporté 93% du vote noir. En 2016 Hillary ena réuni 88%. Score énorme, mais en baisse de cinq points néanmoins. Trump a, très marginalement, mieux réussi auprès des noirs américains que Romney,  emportant 8% de ses électeurs contre 6%. Mais au-delà des votes, c’est la participation de la communauté afro-américaine qui a fait défaut.  En Pennsylvanie et en Caroline du Nord, deux Etats décisifs, la victoire de Donald Trump a été facilitée par une moindre participation électorale de la minorité noire.

Concernant les hispaniques, les médias s’accordaient à dire qu’ils rejetteraient Donald Trump du fait de ses propos sur les Mexicains, de son projet de mur de séparation à la frontière et de son intention de déporter onze millions d’immigrants clandestins. Il n’en a rien été. Trump a remporté 29% du vote hispanique. Soit 2% de plus que Mitt Romney en 2012.

La plus grande surprise du vote est venue des femmes. C’était, à priori, un bloc acquis à Hillary Clinton. Elle offrait aux Américaines la chance historique d’avoir "une des leurs" à la Maison Blanche et devait donc largement remporter ce groupe. Ca n’a pas été le cas. Hillary Clinton a reçu les suffrages de 54% des femmes, contre 42% pour Trump. C’est moins bien que ce qu’avait obtenu Barack Obama en 2012, 55% contre 44%. Et ce n’est pas mieux que ce qu’avait obtenu Al Gore en 2000 (54%). En dépit des nombreuses accusations de "sexisme" dirigées contre Donald Trump et des révélations diverses de la campagne sur ses propos et comportements à l’égard des femmes,  il n’a perdu que deux points au sein de ce groupe. Mieux, il apparaît que Trump a battu Hillary Clinton auprès des femmes mariées (54%) et des femmes blanches (53%). Elle ne l’a emporté sur lui que chez les femmes de couleur et les femmes seules. Comme quoi le vote des femmes n’est pas motivé par des considérations de genre, mais bien des considérations idéologiques, économiques et sociales, exactement comme c’est le cas pour le vote masculin…

Donald Trump a été le candidat de la communauté blanche. Les avis s’accordent sur ce point. Mais à l’intérieur de ce groupe, les médias lui octroyaient principalement le vote des hommes, plutôt âgés, et sans éducation  universitaire. Or Trump a fait un score de 54% chez les jeunes blancs diplômés. Il l’emporte également chez les hommes de plus de 45 ans et de plus de 65 ans, avec un score quasi identique, 54%. S’il est battu chez les moins de 45 ans et chez les moins de 30 ans (les fameux "millennials") l’écart n’est pas si vaste. Trump a remporté respectivement 42% et 37% de ces deux groupes. Hillary n’a remporté que 54% des millennials, un recul de six points par rapport au score d’Obama en 2012 (60%).

Donald Trump a également été plébiscité par les chrétiens évangéliques. 81% des  électeurs de ce que les médias appellent "la droite religieuse" ont voté pour lui contre seulement 16% pour Hillary Clinton. Or ce groupe est déterminant aux Etats-Unis.  L’électorat évangélique représente plus d’électeurs que les noirs, et les minorités hispaniques et asiatiques réunis. Ce groupe était, nous disait-on, ambivalent à son égard. Ses membres hésitaient à se rallier au candidat républicain, à cause de ses deux divorces et trois mariages, de sa fréquentation plus que sporadique des églises et  de ses positions changeantes sur l’avortement. Or Trump a fait mieux auprès de ce groupe que Mitt Romney, mieux que John Mc Cain et même mieux que George W. Bush ! Comme quoi ce n’est pas l’argument religieux, ni même sociétal qui a convaincu ces électeurs, mais bien la personnalité et le projet du candidat républicain.  

Comment et pourquoi les observateurs ont-ils pu tant se tromper sur l’état d’esprit de l’électorat américain ?

La première raison est culturelle. Les médias, et les experts qui les accompagnent, appartiennent à une élite urbanisée et mondialisée, évoluant en vase clos, sans contact avec l’Amérique profonde, et nourris d’une idéologie "droit-de l'hommiste" et égalitariste à laquelle l’Amérique profonde n’adhère pas forcément. Au sein de cette élite intellectuelle Donald Trump est un paria ! Pour ses propos, pour ses attitudes, parce qu’il n’est pas passé par les mêmes universités. Les médias n’ont jamais pris en compte la possibilité d’une victoire finale de Donald Trump et n’ont donc jamais sondé la profondeur de ses soutiens.

La seconde raison est technique. Les instituts de sondages, pointés du doigt depuis le 8 novembre, se défendent bec et ongle de s’être trompés sur le résultat de l’élection. Pour eux l’erreur est venue non pas de leurs enquêtes mais bien des journalistes, qui n’auraient pas tenu compte de la "marge d’erreur" dans leurs articles. Les sondages, disent-ils, sont toujours publiés avec une marge d’erreur de plus ou moins trois points. Si l’on tient compte de cette marge, dans un sens comme dans l’autre, il apparaît que les sondages ont été aussi performants en 2016 qu’ils l’avaient été en 2012, avec une marge d’erreur moyenne par rapport au résultat final de 2,7 points ! Ainsi, à la veille du scrutin les sondages donnaient 1,9 point d’avance à Hillary Clinton au plan national. Cela voulait dire qu’elle pouvait aussi bien gagner avec près de cinq points d’avance, ou perdre d’un point. Au final, elle a perdu l’élection au Collège électoral, mais elle a bien gagné le vote populaire, avec 0,3 point d’avance, ce qui rentre dans la "marge d’erreur" annoncée...

Pour Sean Trende du site Real Clear Politics, qui a reproduit tous les sondages tout au long de la campagne, c’est le facteur culturel qui explique cette distorsion :  "ne serait-ce que suggérer une victoire de Trump était tabou", écrit-il. Les journalistes étaient tellement persuadés de la victoire d’Hillary Clinton "qu’ils l’ont vu en tête  et en ont conclu qu’elle allait gagner" ignorant au passage "la forte proportion d’électeurs indécis".

L’explication tient pour le vote national. Mais pas pour le vote régional. Pris Etat par Etat, il apparaît que le vote en faveur de Donald Trump a été systématiquement minimisé par les sondages, en particulier dans les fameux "swing states". En Floride il était donné à égalité, voire perdant, il a gagné. Dans l’Iowa les sondages lui donnaient trois points d’avance, il a gagné de dix points ! Dans l’Ohio il menait de deux points, il a gagné avec 8,6 points d’avance. Dans le Michigan il accusait trois points de retard, il l’a emporté. Idem en Pennsylvanie où il a gagné avec 1,2 point d’avance alors qu’il était donné perdant de 1,9 point… La liste ne s’arrête pas là.

Comme quoi la "majorité silencieuse" qui a porté Donald Trump à la Maison Blanche était aussi une  majorité invisible et ignorée. Ce n’est plus le cas. 

Dans le contexte communautariste américain, où les comportements sont scrutés et analysés en fonction des critères de plus en plus précis d’âge, de sexe, de race, de religion, d’éducation, de revenus, d’orientation sexuelle, voire d’affiliation sportive, et autres, les professionnels de la politique se targuaient d’être capables d’adapter leur discours à chaque groupe pour améliorer leur côte de popularité auprès de chacun d’eux. On l’a un peu oublié, mais Bill Clinton fut un grand pionnier dans ce domaine, ne professant jamais un point de vue sans connaître à l’avance celle de son auditoire… Cette approche "identitaire" a été balayée le 8 novembre par un électorat qui, au-delà de ses différences et divergences, s’est exprimé avec l’Amérique au cœur. 

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