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Face cahée

Pourquoi Hassan Rohani, le nouveau président iranien, n’est sans doute pas le modéré qu’on imagine

L'élection d'Hassan Rohani a créé la surprise en Iran. Il est présenté comme un « religieux modéré » par la presse occidentale.

Hagay Sobol

Hagay Sobol

Hagay Sobol est Médecin et Professeur des Universités. Très investi dans le monde associatif, il milite depuis de nombreuses années pour le dialogue interculturel. Elu, il est Conseiller PS dans les 11ème et 12ème arrondissements de Marseille, et Secrétaire Fédéral chargé des coopérations en Méditerranée. Il a été auditionné dans le cadre de la commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur la surveillance des individus et des filières djihadistes.

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Après une campagne sans surprise où l’on a peu débattu des vrais sujets, et où les candidats à l’élection présidentielle ont été triés sur le volet par le pouvoir en place, le résultat est tombé c’est Hassan Rohani qui l’a remporté. Présenté par la presse occidentale comme un « religieux modéré », au risque de doucher certains espoirs, c’est en fait un conservateur proche du Guide suprême, l’Ayatollah Khamaneï qui a été élu. Dans un contexte régional explosif que va modifier cette élection sous contrôle, tant à l’échelon intérieur qu’international ?

Les élections de 2013, un remake de 2009 ?

Malgré la contestation de plus en plus vive contre le régime, liée tout à la fois aux conditions de vie précaires suites aux sanctions occidentales, et au désir de liberté grandissant, il se pourrait bien que les iraniens aient eu droit à ce qui s’apparente fort à un remake feutré des élections de 2009. Les « réformateurs » tel Hussein Moussavi en résidence surveillée ou l’ancien président Hashémi Rafsanjani exclu du scrutin, n’ayant pu faire entendre une autre voix, c’est sur un candidat « religieux modéré », selon la terminologie officielle que les espoirs se sont reportés avec 50.68% des suffrages. Hassan Rohani est en fait un pur produit de la révolution islamique de 1979 dont l’approche tranche cependant avec celle de son prédécesseur Mahmoud Ahmadinejad en butte aux Ayatollahs.

Agé de 64 ans, Hassan Rohani, s’est fait connaître de l’occident comme un habile négociateur du dossier nucléaire, entre 2003 et 2005. Moins acerbe que ses collègues, il s’est construit ainsi une réputation de personne accessible aux arguments de bon sens. Mais en réalité, on le retrouve de tous les combats, depuis ceux qui l’ont opposé dans les années 60 au Shah, puis auprès de l’Imam Khomeiny en France, jusqu’à son retour d’exil. A partir de là, il a occupé les plus hautes les fonctions du régime des Mollahs, telle que le secrétariat général du Conseil Suprême de Sécurité Nationale.

Si Hassan Rohani a pris parti pour les « réformateur lors des précédentes élections de 2009, cela n’en fait pas un réformateur pour autant. Les arcanes du pouvoir iraniens étant complexes, cela traduisait avant tout l’antagonisme entre le pouvoir religieux et la mouvance que représentait Ahmadinejad.

La faiblesse de l’occident face à l’irrédentisme perse

Dès les résultats officialisés, Catherine Ashton, au nom de l’Europe a promptement réagi en félicitant le Président fraichement élu, anticipant de futures avancées diplomatiques : « Je reste fermement déterminée à travailler avec les nouveaux dirigeants iraniens en vue d'une solution diplomatique rapide sur la question nucléaire ».

Les USA, quant à eux ne sont pas en reste. Insistant sur la nature modérée du nouveau Président iranien, ils placent également en première ligne la solution diplomatique, comme si cette nouvelle élection allait changer radicalement l’approche du dossier nucléaire et ouvrait la porte à toutes les éventualités. Le Secrétaire Général de la Maisons Blanche y voit ainsi « un signe potentiel d’espoir » et réitère l’offre de « collaborer directement avec Téhéran ».

C’est oublier un peu vite que depuis l’époque du Shah, l’Iran n’a eu de cesse que de maitriser la filière nucléaire. Ce n’est pas une lubie du régime des Mollahs, mais bel et bien une constante. Aussi, il convient, après tant de désillusions, d’être mesuré quant à la volonté réelle du régime d’amender sa politique. Il n’est qu’à se rappeler que durant la période où officiait, ce même Hassan Rohani aux « manières courtoises », il n’a pas été mis fin au « programme civil controversé », bien au contraire.

D’autre part l’Amérique semble vouloir progressivement se désinvestir d’une région qui ne représente plus le même intérêt qu’auparavant. Les raisons sont principalement sa moins grande dépendance envers le pétrole moyen-oriental, voire son autonomie énergétique grâce au pétrole et au gaz de schiste, la complexité de la situation et la réorientation de sa politique étrangère, dites du « pivotement vers l’Asie-Pacifique ». Le traitement de la crise syrienne, procède de la même analyse, voire d’absence d’analyse comme le disent les contempteurs d’Obama. Ayant été échaudés en Irak et en Afghanistan, les Etats-Unis rechignent à s’engager dans un nouveau conflit malgré les preuves évidentes d’utilisation d’armes non conventionnelles, chimiques en l’occurrence, par Bashar Al-Assad. Cela représentait pourtant la ligne rouge à ne pas franchir. Au final, d’une ligne rouge à une autre, d’aucuns diraient que pour le locataire de la Maison Blanche, cela ne poserait pas un si grand problème de voire l’Iran détenir la bombe atomique.

Israël sur le qui-vive au sein d’une région en pleine ébullition

Par contre la nucléarisation de son voisin représente pour Israël, immergée au sein d’une région en pleine ébullition, un défi existentiel. L’Iran, par la voix de son ancien Président, mais aussi du Guide de la Révolution, a à maintes reprises appelé à la « destruction de l’entité sioniste ». Avant même de posséder l’armement nucléaire, Téhéran via ses supplétifs, le Hezbollah et le Hamas, armés par la Syrie, ont perpétrés nombres d’attentats, en Israël même ou à l’étranger. Pour l’Etat Hébreu, c’est donc une menace concrète et à court terme.

A cela se rajoute que « l’axe du mal » de Georges Bush est aujourd’hui en voie de dislocation ce qui rend l’avenir encore plus incertain. Il est donc une priorité pour l’Iran de colmater les brèches du navire Baasiste à grands renforts de troupes Hezbollas pour combattre les « rebelles ». La Syrie mise à bas affaiblirait considérablement le régime des Mollahs. Pour survivre et éviter une attaque israélienne de ses installations nucléaires, il pourrait fort bien ouvrir un nouveau front, même si cela équivaut à un suicidaire pour la milice de Nasrallah, dont l’avenir au Liban est de toute façon compté.

En Israël, dont la doctrine est de ne pas remettre sa sécurité et son avenir à d’autres, on ne se contente pas de déclarations d’intention, telles les belles paroles d’Obama sur « l’allié privilégié » ou de l’Europe sur « le droit inaliénable à l’existence et à la sécurité ». Aussi, tant au niveau du gouvernement que de l’Etat-major, on se sent bien seul face à ces réalités, et il ne semble pas exister beaucoup d’autres options qu’une attaque préventive, si les occidentaux n’obtenaient pas très vite des gages matériels d’un arrêt total du programme nucléaire.

Le pire des scénarios est en train de se réaliser ?

Il ne faut pas se leurrer, derrière cette élection, il y a la main d’Ali Khamaneï l’homme le plus puissant d’Iran, celui qui a le vrai pouvoir qui a sélectionné les candidats et exclu les « réformateurs ». Le résultat est loin d’être une défaite pour ce dernier, comme on a pu le lire ou l’entendre ça et là. C’est à n’en pas douter le résultat d’un fin stratagème. Dans le club des six candidats restants, certains, les plus durs et les plus conservateurs, n’ont servi que de repoussoir pour faire émerger un candidat acceptable à la fois pour l’opposition et pour l’Occident, mais en phase avec sa politique. Il est « Khamaneï compatible ».

Si l’on n’y prend pas garde, c’est en fait le pire des scénarios qui est en train de se dessiner. Hassan Rohani va reprendre son numéro de charme et il est à craindre que les alliés vont se contenter de vagues promesses et desserrer leur étreinte au lieu de la maintenir pour obtenir de vraies garanties. Israël va perdre son levier le plus efficace pour sensibiliser la communauté internationale, et pendant ce temps le programme nucléaire va se poursuivre et arriver à son terme.

Cependant, aujourd’hui, dans cette région du monde, voire au-delà, plus personne ne maîtrise réellement les évènements, et la moindre étincelle peut provoquer un incendie. On l’a vu récemment avec les émeutes en Turquie qui ébranlent l’un des pays les plus stables. Paradoxalement, le désengagement américain peut être propice à des rapprochements inattendus afin de lutter contre l’hégémonie perse, base potentielle de nouvelles alliances, voire de traités de paix. Comme dit le proverbe « d’un mal peut sortir un bien ».

 

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