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Cadeau empoisonné ?

Pourquoi, contrairement à ce qui est dit, la victoire de Trump paraît bien embarrassante pour Poutine…

Depuis la chute du Mur, les Etats-Unis ont constitué un "bon ennemi" pour la Russie, qui s'est construite contre son adversaire. Si Donald Trump est aussi conciliant qu'il l'a annoncé, il devrait mettre son nouvel allié dans une situation bien embarassante, car inédite et déstabilisante pour Moscou.

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane

Guillaume Lagane est spécialiste des questions de défense.

Il est également maître de conférences à Science-Po Paris. 

Il est l'auteur de  Questions internationales en fiches (Ellipses, 2013 (deuxième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012). il est également l'auteur de Théories des relations internationales (Ellipses, février 2016). Il participe au blog Eurasia Prospective.

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Atlantico : L'élection de Donald Trump a été saluée (comme le veut la tradition diplomatique) par Vladimir Poutine. Nombreux sont les commentateurs qui considèrent qu'il est le grand vainqueur de cette élection sur le plan géopolitique, Donald Trump ayant fait montre d’apaisement à l'égard de la Russie. Cependant, le fait que Trump soit perçu comme un allié ne risque-t-il pas de saper la rhétorique paranoïaque de Poutine ? Le pouvoir russe ne perd-t-il pas de sa légitimité sans un ennemi américain bien défini ?

Guillaume Lagane : Cette élection américaine est en effet la première au cours de laquelle la Russie semble avoir joué un rôle primordial et direct. Au premier chef avec les fuites de Wikileaks, et par la préférence exprimée pour l'un des deux candidats. C'est cette particularité qui fait penser que Donald Trump serait un candidat bien plus favorable aux intérêts russes que ne l'aurait été Hillary Clinton. On pourrait donc considérer en première analyse qu'il s'agit d'une très grande victoire pour les services secrets russes, qui auraient réussi à infiltrer au plus haut niveau du pouvoir américain un "allié". 

Toutefois, par rapport aux intérêts profonds de la Russie, cette élection d'un allié pourrait avoir un effet paradoxal. Si Trump est un interlocuteur nouveau, on peut considérer qu'il sera malgré tout coriace, et cela fragiliserait la stratégie russe qui depuis les années 1990 et l'élection de Poutine consistait à dénoncer l'interventionnisme et l'agressivité des gouvernements. Si Trump crée une rupture dans la tradition diplomatique américaine, il pourrait priver la Russie d'un ennemi bien commode. Il faut se rappeler que l'État russe est très largement fondé sur une vision obsidionale des choses dans laquelle la Russie subirait les assauts de l'ennemi, ce qui a permis à Poutine de légitimer son pouvoir fort, ce qu'on appelle "la verticale du pouvoir". 

Cela me rappelle la prévision formulée par Alexandre Arbatov, conseiller de Mikhaïl Gorbatchev dans les années 1990, quand il avait déclaré aux États-Unis : "Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d'ennemi". Il est amusant de voir comment la situation est aujourd'hui inversée !

Qu'est-ce qui va différer dans le programme diplomatique de Trump par rapport à la tradition interventionniste libérale de ses prédécesseurs ? Une alliance américano-russe est-elle vraiment envisageable ?

À ce stade, il faut être très prudent avec ce que pourra être la diplomatie de l'administration Trump en 2017. Sur le papier, et si l'on s'en tient aux déclarations de campagne de Donald Trump, la politique étrangère pourrait très largement rompre avec l'interventionnisme américain pratiquée depuis 1945. Il a exprimé une opposition à toute ingérence des États-Unis dans d'autres Etats, à toute critique sur leur absence de démocratie. Il a indiqué qu'il allait avoir un discours plus radical avec les alliés traditionnels des États-Unis que sont le Japon ou l'Otan en leur demandant de payer pour leurs propres défenses. Enfin, sur le théâtre syrien, il a expliqué qu'il avait un "plan" pour détruire l'Etat Islamique, et que s'il n'aimait pas Bachar El Assad, il le trouvait plus présentable que son opposition. 

Sur le papier, une alliance semble donc envisageable, parce qu'un tel programme correspond aux aspirations de la Russie, qui souhaite voir Bachar El Assad se maintenir au pouvoir en Syrie, et empêcher tout soutien occidental aux opposants de ce pays. La Russie est aussi favorable à ce que l'Otan se désengage et la laisse libre d'exercer son influence sur son étranger proche comme en Ukraine. Face au Japon, avec lequel la Russie a une controverse diplomatique à propos des îles Kouriles, la critique américaine du Japon renforcerait la position de Moscou.

Cependant, il faut être prudent : il est très probable que Donald Trump ne fasse pas tout ce qu'il a annoncé. Il sera freiné dans cette entreprise par "l'Etat profond" américain, à commencer par la CIA. Il est entouré de conseillers, avec en premier lieu son vice-président Mike Pence dont les positions sont beaucoup plus conformes à l'orthodoxie républicaine en matière de soutien aux Occidentaux et d'opposition à la Russie.

Il est encore trop tôt pour dire si les rêves de Moscou seront effectivement réalisés par le président Trump. 

D'une certaine manière, une élection d'Hillary Clinton n'aurait-elle pas été plus souhaitable en ce qu'elle eût constitué pour la Russie un ennemi explicite, là où l’imprévisibilité de Trump les laisse dans une position délicate ?

En effet, d'une certaine manière, Clinton était "the devil you know", c'est-à-dire un dirigeant dont on connaissait déjà les options, du fait de son passage à la Maison Blanche en tant que Première dame et surtout de son action aux Affaires étrangères sous Barack Obama. La Russie aurait donc poursuivi sa politique habituelle de prises de position agressives. En la matière, on se rappelle ces derniers mois de l'arrivée de navires de guerre russes en Méditerranée, de la multiplication d'incidents dans l'espace aérien des Etats baltes, ou encore du déploiement de missiles Iskander à Kaliningrad. 

Avec Trump, les choses sont plus compliquées. La Russie sera forcée à ne pas prendre ce type d'initiatives afin de ne pas pousser Trump à réagir, la consistance de sa réaction étant peu prévisible. Ils vont devoir essayer de se concilier le nouveau président, un peu à la manière de ce qui s'était passé sous le premier mandat de Georges Bush fils. À l'époque, Bush avait noué en 2000 une relation assez directe et amicale avec Vladimir Poutine. Le président américain prétendait alors pouvoir "lire l'âme du président russe" en regardant ses yeux. Cela s'est dégradé lorsque les États-Unis ont apporté leur soutien aux révolutions démocratiques dites "de couleur" en Ukraine et en Géorgie. 

Là aussi, l'imprévisibilité de Trump, qui peut aller dans des directions très opposées, est sans doute un facteur d'incertitude et d'inquiétude pour Moscou.

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