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Crédits Photo: Reuters
Un euro à côté de l'ancienne monnaie grecque.

Bonnes feuilles

Pour un retour aux monnaies nationales : de la nécessité de sortir de l'euro pour sauver l'Europe

Après cinq ans d’une crise sans précédent, le constat d’échec est flagrant : l’euro n’est parvenu ni à endiguer les crises financières, ni à protéger des grands vents de la mondialisation, encore moins à provoquer une unification sociale et politique du Vieux Continent. Plongée dans la déflation par la généralisation des politiques d’austérité, l'Europe semble aujourd’hui perdue. Face à ce paysage désolé, les auteurs osent affirmer : oui, il faut sortir de l’euro pour sauver l’Europe. Extrait de "Casser l’€uro pour sauver l'Europe", aux éditions "Les liens qui libèrent" (2/2).

Dans Le Magicien d’Oz, écrit en 1900 par l’Américain L. Frank Baum, une jeune orpheline, Dorothy, est emportée par un cyclone de son Kansas natal vers un pays lointain, « par-delà les rêves ». Accompagnée d’un épouvantail sans cervelle, d’un bûcheron en fer-blanc dénué de coeur et d’un lion dépourvu de courage, elle suit le chemin pavé d’or qui mène à la cité d’Émeraude, où vit le Magicien d’Oz. Lui seul peut répondre à ses questions. Et l’aider à rentrer à la maison.

Le roman connut une postérité remarquable tout au long du xxe siècle et fut adapté à de multiples reprises au cinéma et à la télévision – la version la plus célèbre étant celle de Victor Fleming, en 1939, avec Judy Garland dans le rôle principal. Le Magicien d’Oz annonce les grands thèmes du siècle à venir : son héroïne, personnage énergique entouré de seconds rôles masculins falots, servit de modèle aux suffragettes, tandis que,lors de la Seconde Guerre mondiale, les troupes américaines engagées en Europe firent de la chanson Over the Rainbow leur hymne. Avant que les militants de la cause homosexuelle ne la choisissent à leur tour comme étendard dans les années 1970. Enfin, en avril 2013, les opposants à Margaret Thatcher suivirent le cortège funéraire de l’ex-Dame de fer en entonnant en choeur « Ding dong, the witch is dead ! », que l’on entend dans le film lorsque Dorothy tue la méchante sorcière de l’Est. S’il est une leçon précieuse du Magicien d’Oz, en effet, c’est qu’il est possible de rompre les maléfices.

Le roman, métaphore de la violente crise qui frappa les États-Unis entre 1883 et 1897, est aussi une formidable prophétie politique où il s’agit de fuir les tempêtes pour se réfugier « là où rien de grave ne peut arriver ». Mais où les loups, corbeaux et abeilles annoncent, malgré tout, l’imminence des catastrophes à venir. La guerre point évidemment à l’horizon de cette atmosphère d’inquiétante étrangeté. L’ultime tome du cycle d’Oz, The Magic of Oz, publié en 1919, un mois après la mort de l’auteur, luimême d’origine anglo-allemande, décrit d’ailleurs une tentative d’invasion du pays merveilleux. Il est dédié aux enfants des soldats ayant péri lors du conflit qui vient de ravager le Vieux Continent.

De ce xxe siècle en clair-obscur, l’Europe, princesse de l’Histoire, fut bien en effet l’actrice principale, en même temps que le théâtre sanglant. Et la première Guerre mondiale, la matrice qui enfanta notre monde, où rêves et cauchemars se mêlèrent au point de se confondre. Cent ans plus tard, on n’en est toujours pas sorti.

Les causes du premier conflit mondial, où entrent notamment le jeu des alliances, l’épuisement de la première mondialisation et l’éveil du pangermanisme, sur fond de rivalité entre l’Angleterre et l’Allemagne, « puissance émergente » de l’époque, sont plurielles et controversées 1. Mais l’affrontement des grandes nations européennes, rejointes en 1917 par les États-Unis, produit un fracas inédit dans l’Histoire. La violence du choc, qui fait près de 40 millions de morts, entraîne des conséquences en chaîne. Sur fond de crise économique aiguë, la fierté nationaliste allemande, bafouée par le traité de Versailles, renaît, poussant l’Europe et le monde vers un second conflit, plus brutal et plus barbare encore.

Le Vieux Continent sort exsangue de cette « guerre de Trente Ans » entre la France et l’Allemagne, suivant l’expression du général de Gaulle. Pour le relever, Jean Monnet lui assigne un projet technocratique et fédéraliste, destiné surtout à désarmer les nations, condamnées comme fauteurs de guerre. La monnaie unique, conçue en 1992, sera pour les Français une manière d’acter l’inclusion de l’Allemagne dans le bloc d’une Europe de l’Ouest vouée à la coopération. Et, pour l’Europe, une façon de matérialiser une communauté d’intérêts et de besoins permettant d’écarter définitivement le spectre de la guerre.

Un siècle exactement après l’attentat de Sarajevo, qui a marqué le déclenchement de la Première Guerre mondiale, force est pourtant de constater que le sentiment d’attachement aux nations n’est pas mort. A contrario, la citoyenneté européenne, est demeurée dans les limbes. Comme cet ouvrage a tenté de le démontrer, tout indique que cet « esprit européen », sans lequel le fédéralisme n’est qu’un songe creux est condamné, à moyen terme, à demeurer inaccessible.

C’est la leçon de cette crise économique, qui, comme souvent, révèle l’Europe à elle-même, à ses failles et ses illusions. Les pays qui la composent avancent en ordre dispersé : beaucoup défendent leurs intérêts sans le dire, tandis que d’autres, à vouloir jouer les bons élèves du jeu coopératif, risquent de se retrouver définitivement relégués. Tous, finalement, sont rendus infirmes par l’impossibilité de mettre en oeuvre une politique économique qui corresponde à leurs besoins.

Infirmité monétaire, du fait de l’euro, doublée de toute une série d’autres incapacités : politique industrielle inconséquente, politique commerciale inexistante, politique fiscale inopérante, politique énergétique incohérente et politique de défense inconsistante. La multiplication des pays membres, au fil des élargissements, n’aide pas, qui affaiblit encore la capacité à prendre des décisions. À trop vouloir démantibuler les nations – sans avoir de plan de substitution applicable dans le réel –, c’est l’Europe entière que l’on finit par condamner à l’impuissance. Au risque de la faire sortir définitivement de l’Histoire. Car, dans le même temps, la Chine et les États-Unis recourent extensivement aux armes dont s’est privé le Vieux Continent. C’est le cas notamment de la monnaie : tandis que la Fed fait tourner la planche à billets sans limite, le Parti communiste chinois contrôle étroitement le cours du yuan afin de dynamiser ses exportations. On pourrait multiplier les exemples. Si elle ne change pas rapidement de direction, l’Europe en sera ainsi réduite à observer depuis les tribunes l’affrontement des deux empires voués à dominer le xxie siècle. Définitivement vassalisée, elle ne pourra même pas choisir le nom de son futur maître. À moins que, en désespoir de cause, elle ne se livre finalement aux démons extrémistes qu’elle voulait à toute force écarter.

Pour empêcher cela, l’Europe doit exorciser enfin ses fantômes. Cesser de rejouer en boucle un scénario qui appartient au passé. Et sortir de sa léthargie. « Casser l’euro » pourrait sonner le réveil du Vieux Continent, encore et toujours prisonnier des histoires terrifiantes rejouées ad nauseam sur les murs de sa caverne. Ce serait, aussi, renouer avec la politique et avec la puissance, qui, contrairement à ce qu’ont voulu lui faire croire ses directeurs de conscience intéressés, ne sont nullement des synonymes obligés du despotisme et de la domination. Ce serait, en somme, une bonne manière d’évacuer les bavardages creux sur l’union politique pour passer véritablement à l’action.

À notre pays, la fin de l’euro pourrait, concrètement, offrir un bol d’air salvateur en lui redonnant instantanément une part de sa compétitivité perdue. Ce serait un moyen de mettre enfin en place cette politique volontariste seule à même de remobiliser des citoyens écoeurés par trente ans de résignation institutionnalisée. Souverainistes et pro-européens pourraient se réconcilier autour d’une France intégrée dans une Europe resserrée, plus agile, mais aussi plus respectueuse des peuples et de leur diversité. Partisans de l’économie de l’offre et keynésiens orthodoxes pourraient être également satisfaits par un grand plan de réindustrialisation rendu possible par les marges de manoeuvre libérées. Centré sur la troisième révolution industrielle (biotechs, greentechs…), il contenterait aussi les écologistes. Quant aux libéraux, ils trouveraient leur compte dans la mise en oeuvre des fameuses « réformes structurelles » et autres baisses de dépenses, plus faciles à faire accepter à nos concitoyens dans un contexte où l’étau enserrant les salaires se relâcherait quelque peu.

Pour que tout cela soit possible, encore faut-il que le sujet de la fin de l’euro puisse enfin être abordé sereinement. Comme le disait malicieusement la jeune Alice de Lewis Carroll, autre adolescente égarée en royaume d’Absurdie : « Le seul fait de refuser d’évoquer publiquement une hypothèse démontre bien à quel point on y pense 1. » Au fond, il suffirait de peu de chose pour que l’Europe sorte de son labyrinthe, et regarde enfin vers l’avenir.

Pour l’heure, depuis sa tour francfortoise, Mario Draghi, magicien de ce pays-là – et seul homme d’État au milieu d’un personnel politique et administratif déliquescent –, tient debout ce décor de carton-pâte, aidé de ses cordes et de ses poulies. Mais un jour viendra inévitablement où ces faux-semblants cesseront de produire leurs effets. Plutôt que d’attendre cet effondrement, mieux vaut dès à présent, pour le Vieux Continent, oublier les tours et les manigances. Et ne plus compter que sur ses propres forces. À l’instar des compagnons de Dorothy, l’Europe recèle suffisamment de coeur, de courage et d’intelligence pour y parvenir. Pour elle aussi, il est temps de rompre le charme. Et de rentrer enfin à la maison.

Extrait de  "Casser l’€uro pour sauver l'Europe", aux éditions Les liens qui libèrent, de Béatrice Mathieu, Laura Raim, Benjamin Masse-Stamberger et  Franck Dedieu. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

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