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Pour en finir avec le mythe d’Emmanuel Macron philosophe
©ludovic MARIN / POOL / AFP

N'est pas philosophe qui veut

Pour en finir avec le mythe d’Emmanuel Macron philosophe

Encore faudrait-il que ce bagage intellectuel soit utilisé avec cohérence dans sa démarche politique.

Un « président philosophe.[1] » Un « intellectuel.[2] » Un « philosophe en politique.[3] » On a tout entendu sur les capacités intellectuelles d’Emmanuel Macron. Lui-même et ses soutiens ont savamment cultivé cet aspect de son personnage, mis en valeur par l’inculture de ses deux prédécesseurs à l’Elysée. Son parcours académique (classe préparatoire littéraire, DEA en philosophie) et son bref travail de secrétariat auprès de Paul Ricœur lui servent de certificat : pour ses admirateurs, le projet politique d’Emmanuel Macron est forcément issu d’une réflexion profonde et nourri des meilleurs ouvrages.

 

Certes, Emmanuel Macron cite des philosophes et des penseurs. Mais quoi qu’en disent ses hagiographes, il ne suffit pas de déclarer avoir « passé beaucoup de temps à lire Kant, Aristote, Descartes »[4] (c’est le lot de tout élève d’hypokhâgne) pour être sacré philosophe. Encore faudrait-il que ce bagage intellectuel soit utilisé avec cohérence dans sa démarche politique. Soit confusion véritable, soit double langage volontaire, notre penseur en herbe navigue entre les références totalement contraires à son projet et celles qui pourraient le servir, mais qu’il s’empresse de contredire dans le paragraphe suivant.

 

Il y a d’abord les citations à la fois inutiles et erronées qu’il jette dans ses discours par pédanterie ratée. Devant le Congrès à Versailles[5], il demande à ce que la République fasse une place à la « part maudite » théorisée par Georges Bataille, pensant désigner ainsi les exclus de la société – alors que le philosophe décrivait par cette expression l’excès d’énergie qui conduit les hommes au gaspillage, au luxe effréné et à la violence… Autre référence malvenue, il cite peu après le principe d'« effectivité » de Simone Weil, qui lie l’action à des obligations morales, et l’oppose à la simple efficacité, qui peut être mise « au service d’une mauvaise cause » (ce qui ne l’empêche pas de parler d’efficacité une quinzaine de fois dans le même discours). Simone Weil, qui avait travaillé à l’usine pour comprendre de l’intérieur le sort des opprimés, n’aurait sans doute guère apprécié d’être utilisée par un homme politique méprisant les ouvrières « illettrées », recommandant aux prolétaires de « travailler pour s’acheter un costard » et opposant sans complexe « les gens qui réussissent » à ceux « qui ne sont rien ».

 

Plus charpentées, les références à son « maître » Paul Ricœur ne surprennent pas. Mais, comme l’a relevé Raphaël Enthoven dans une chronique récente[6], la supposée familiarité d’Emmanuel Macron avec l’auteur n’empêche pas les contresens. Ricœur avait distingué la laïcité « d’abstention » et la laïcité « de confrontation[7] ». Pour le président, il s’agirait de privilégier cette dernière, qui laisse les différentes croyances religieuses nourrir le débat public, sur la première, « où chacun vit sa foi chez soi ». Pourtant, Paul Ricœur n’avait pas l’intention d’opposer ces deux conceptions : elles se rapportaient à différents lieux et différents acteurs, mais étaient toutes deux légitimes. L’Etat était précisément censé respecter la laïcité d’abstention, ce qu’Emmanuel Macron ignore en faisant la promotion, en tant que chef de l’Etat, d’une laïcité de confrontation. Cette distinction conceptuelle n’est pas sans conséquences politiques : entre un Etat qui prône la confrontation ouverte des idées religieuses et un État qui privilégie la discrétion des religions dans l’espace public, il y a un gouffre lourd de conséquences.

 

Paradoxalement, l’expression philosophique la plus utilisée par Emmanuel Macron n’est pas de Ricœur : il s’agit des « passions tristes »[8] de Spinoza. A écouter le président, les passions tristes seraient en gros celles du Front National (le repli sur soi, la fermeture des frontières, la xénophobie, la peur de la mondialisation), voire celles de tous ses opposants : les souverainistes, les militants contre la loi travail, les critiques de sa politique fiscale ou la Manif pour tous. Lui-même serait, à l’inverse, le défenseur des passions joyeuses : la liberté, l’Europe, l’optimisme ou l’ambition. Nous sommes loin, très loin du véritable sens de l’expression. Pour Spinoza, il y a passion triste lorsque nous sommes soumis à une force extérieure qui nous empêche d’agir. La joie vient au contraire de l’augmentation de notre puissance d’agir. C’est bien pourquoi Spinoza inspire les philosophes les plus souverainistes : c’est le propre de la souveraineté que de nous permettre d’agir sans contrainte extérieure. Sans compter que ceux qui recourent à la crainte ou à l’intimidation, comme l’a fait le président avec son chef d’état-major des armées Pierre de Villiers, sont précisément ceux qui, chez Spinoza, manipulent les passions tristes et tendent à la tyrannie.

 

Mais la référence la plus intéressante, et peut-être la plus riche d’informations sur la pensée politique d’Emmanuel Macron, est celle qu’il fait à Habermas. Le fait que le philosophe allemand ait couvert de louanges le nouveau président[9] n’est peut-être pas étranger aux éloges que lui retourne ce dernier[10] ; mais il existe également une proximité idéologique certaine entre les deux hommes. Habermas est le penseur de l’anti-Etat-nation. D’après lui, les peuples ne devraient pas se sentir attachés à leur pays, à leur histoire, et encore moins à leur identité. Ils devraient cultiver ce qu’il appelle un « patriotisme constitutionnel », c’est-à-dire un pur attachement aux droits individuels garantis par la démocratie – et rien d’autre. Les minorités étrangères, en revanche, ont droit au plus total respect de leur identité et de leur religion. Emmanuel Macron n’est pas éloigné de cette philosophie lorsqu’il proclame qu’il n’y a « pas une culture française[11] » ou qu’il en appelle à une Europe quasi-fédérale. Malheureusement, il ne l’assume jamais vraiment. Il est capable de célébrer dans ses vœux, avec la solennité d’un évêque, la « cohésion nationale », ou d’asséner au Congrès : « le peuple nous a donné le mandat de lui rendre sa pleine souveraineté[12]. »

 

Cessons donc de parler de « président philosophe ». Il paraît que Nicolas Sarkozy lisait Marc-Aurèle,[13] et les éditorialistes ne l’ont heureusement jamais célébré comme un « président stoïcien. » Emmanuel Macron est, au contraire, un président sophiste. Il emprunte à la philosophie ce qui lui permet de séduire son auditoire du moment, et de faire croire à une intelligence supérieure. Rarement les mots auront été aussi éloignés de leur sens original que dans son discours politique. Sa tactique est celle du bernard l’hermite : il rentre dans les concepts de ses adversaires, les vide de leur signification propre et revendique leur coquille pour soi. Alors qu’il est fédéraliste, il fait l’éloge de la souveraineté ; il se félicite du récit national tout en prônant des identités plurielles ; il ne croit pas à la nation mais utilise le mot. Il emploie le vocabulaire de ses adversaires contre ses adversaires, au mépris de la clarté et de la sincérité du débat public. Ce n’est ni présidentiel, ni démocratique, ni philosophique.

 

Article après article, livre après livre, certains cherchent à déceler en Emmanuel Macron une pensée mystérieuse, spirituelle, profonde, dont on aurait encore du mal à saisir la nouveauté (la fameuse « pensée complexe » évoquée par l’Elysée). Ces efforts masquent mal la triste vérité : les idées du président sont confondantes de banalité. C’est la pensée moyenne d’un élève de l’ENA. La France est difficile à réformer. Notre modèle social n’est plus performant. La société est bloquée par les conservatismes. La flexibilité doit s’accompagner de sécurité. Il faut relancer l’union européenne. Si tant de lectures, tant de méditations, tant de réflexions aboutissent à un projet politique aussi plat, c’est à désespérer de la philosophie.

 

 

 


[1]Macron, un président philosophe, Brice Couturier, éditions de l’Observatoire, 2017

[2]Le Monde, Le Point

[3]Le 1, n° 64, 8 juillet 2015

[4]Le 1, n° 64, 8 juillet 2015

[5]Discours au Congrès, 3 juillet 2017

[6]« Liberté, égalité, laïcité », chronique du 25 septembre 2017 (Europe 1)

[7]Discours pour les 500 ans de la réforme protestante, 22 septembre 2017

[8]Révolution, Xo, 2017

[9]Jürgen Habermas, « Ce fascinant Monsieur Macron », L’Obs, 25 octobre 2017

[10]Philippe Besson, Un personnage de roman, Julliard, 2017

[11]Discours à Lyon le 4 février 2017

[12]Discours au Congrès le 3 juillet 2017

[13]Interview de Carla Bruni-Sarkozy au Figaro Madame, 6 mars 2009

 

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