Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Europe

Entraide

Post-coronavirus : comment reconstruire un système de relations internationales (qui tiennent la route cette fois....)

La crise sanitaire mondiale générée par le Coronavirus a exposé les difficultés des grandes instances internationales à faire entendre leur voix et à faire respecter leur autorité. Une politique de coopération peut-elle naître de cette crise ?

Cyrille Bret

Cyrille Bret

Cyrille Bret, ancien élève de l'Ecole Normale Supérieure, de Sciences-Po Paris et de l'ENA, et anciennement auditeur à l'institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) est haut fonctionnaire et universitaire. Après avoir enseigné notamment à l'ENS, à l'université de New York, à l'université de Moscou et à Polytechnique, il enseigne actuellement à Sciences-Po. Il est le créateur avec Florent Parmentier du blog Eurasia Prospective.

Pour le suivre sur Twitter : @cy_bret

 

Voir la bio »

Atlantico.fr : La crise sanitaire mondiale déclenchée par l'apparition du Covid-19 a mis en lumière l'incapacité des grandes instances internationales à faire entendre leur voix et respecter leur autorité. Comment l'expliquer ?

Cyrille Bret : je ne partage pas ce constat. Il est prématuré de conclure à l’incapacité des organisations internationales à juguler la pandémie de Covid-19. La crise sanitaire, politique et économique n’en est qu’à ses débuts : les instances multilatérales mettent toujours du temps à réagir en raison du besoin de coordination entre leurs membres. Mais elles peuvent également sortir de la crise renforcées car les attentes des populations sont très élevées quand il s’agit de crises sans frontières comme les épidémies, les désastres environnementaux, les famines ou encore les vagues d’attentats terroristes. Les lacunes des organisations internationales peuvent être considérées de deux façons opposées : soit elles sont considérées comme structurellement incapables de répondre aux crises et ce sont les Etats nationaux qui doivent prévaloir, soit au contraire, ce sont les limites imposées aux organisations internationales par les Etats qui sont la cause de la propagation de la crises et, dans ce cas, c’est le renforcement du multilatéralisme qui s’imposera comme la leçon à retirer de la crise.

Toutefois, au stade actuel de l’épidémie, il ne sert à rien de se bercer d’illusion : le multilatéralisme est mis à mal. Dressons rapidement un panorama de la non-coordination mondiale concernant le Coronavirus. Dans une première phase, en janvier, les dangers présentés par la grippe ont été minimisés, par les autorités chinoises d’abord puis par les autorités publiques occidentales qui ont pu présenter le phénomène comme étant purement asiatique. La désynchronisation sanitaire et politique entre Europe, Chine et Etats-Unis était alors à son comble, les pouvoirs publics chinois organisant un confinement strict de toute une région alors que plusieurs Etats occidentaux hésitaient sur la conduite à suivre et que les Etats-Unis se considéraient comme immunes. Dans une deuxième phase, l’absence de coordination internationale s’est manifestée dans l’incapacité de l’Organisation Mondiale de la Santé à s’imposer comme autorité mondiale pour déterminer la ligne de conduite à tenir dans les pays. Face à cette organisation spécialisée de l’ONU, les Etats ont bien souvent adopté l’approche condescendante et unilatérale qu’ils ont pris l’habitude de manifester depuis une décennie. L’OMS étant taxé d’être tout à la fois prophète de malheur, incapable d’agir et illégitime. Les faiblesses de la coordination internationale en matière de lutte contre les épidémie se révèlent ici cruellement dans l’attitude envers l’OMS. Soupçonnée d’illégitimité, accusée d’incapacité et décriée par les Etats-nations, celle-ci a été réduite au rôle de prophète du malheur, impuissant à l’empêcher, victime d’un syndrome de Cassandre, du nom de ce personnages du cycle des Atrides qui prévoit le futur mais est condamné par Appolon à n’être jamais crue par ceux qui l’écoutent.

Les positions fortes à l'encontre du multilatéralisme du président américain Donald Trump étaient-elles prophétiques ou sont-elles un constat d'échec prématuré face à la faiblesse des actions des politiques internationales ?

L’unilatéralisme militant de l’administration Trump est la cause du démantèlement des mécanismes de coordination internationale. Le refus systématique du multilatéralisme, le recours permanent au bilatéralisme, le mépris pour les engagements juridiques internationaux et le culte du coup de bluff ont affaibli les mécanismes bien imparfaits déjà du multilatéralisme. La réaction des pouvoirs publics américains face à la pandémie ne sont que le dernier épisode d’une longue série de  revers infligés aux institutions multilatérales.

Dans le domaine du commerce international, les Etats-Unis ont en effet miner systématiquement le respect des principes de l’Organisation Mondiale du Commerce et ont vidé de leur substance les mécanismes d’arbitrage mis en place par elle. La guerre commerciale menée contre la Chine mais également contre l’Europe ont rétabli la position de force des Etats-Unis à court terme au prix d’un démantèlement à long terme des remparts contre l’unilatéralisme.

Dans le domaine militaire également, les Etats-Unis ont critiqué toutes les institutions de sécurité collective, ONU, OSCE en Europe, ASEAN en Asie, allant même jusqu’à faire douter de l’Alliance atlantique qui lui sert pourtant à fédérer ses alliés en Europe.

L’approche unilatérale adoptée par les Etats-Unis en matière sanitaire pour affronter le Coronavirus procède de la même logique : affirmer l’exceptionnalité américaine en démantelant  les institutions multilatérales. Couper les Etats-Unis du monde correspond sans doute à un impératif de santé publique. Mais enrôler le confinement au profit de la fermeture durable des frontière est un geste politique qui aura des répercussions durables sur la reprise économique après la crise.

L'Europe, particulièrement muette lors des dernières crises majeures, peine de nouveau à s'accorder sur une politique sanitaire cohérente pour répondre à la menace du Covid-19. Une politique forte de coopération ( sanitaire, économique, militaire, migratoire) intra-européenne peut-elle naître de cette crise ? Quelle forme pourrait-elle prendre ?

Les partisans de l’Union européenne ne peuvent qu’être préoccupés par la façon dont l’Europe a affronté la crise, en ordre dispersé et au mépris de la solidarité intra-européenne. Les faiblesses sont structurelles : l’Union européenne n’a que des compétences très limitées en matière de santé et les Etats nationaux ont une compétence pleine et entière sur ces questions. Si cela se justifie quand les problèmes de santé publique sont bien différents d’un Etats à l’autre, c’est absurde quand il s’agit d’une pandémie car la contagion passe les frontières. La crise doit donc conduite à doter l’Union de compétences, au moins de coordination, en cas de crise sanitaire systémique.

Des stratégies ouvertement non-coopératives se sont également manifestées dans la crise qui ont ajouté à la psychose collective. Ainsi, plusieurs Etats d’Europe centrale ont unilatéralement fermé leurs frontières, comme la Hongrie, alimentant le sentiment général de panique. Là encore, c’est un non sens sanitaire car le virus était d’ores et déjà présent partout en Europe. C’est également une absurdité politique car les ressources médicales et économiques pour répondre à ce défi sont évidemment plus vastes à l’échelon européen qu’à l’échelon national.

Mais la force de l’Union a commencé à se manifester clairement cette semaine lorsque le débat public est revenu sur les champs financiers, économiques et sociaux qui sont au coeur de l’Union historique. En effet, dès cette semaine, la Commission européenne a pris acte de la nécessité de dépenses publiques élevées pour préserver le tissu économique européen et préparer la sortie de crise. C’est pour cette raison que les normes budgétaires du Pacte de Stabilité et de Croissance ont été suspendues en matière de déficit public et de dette publique : l’Europe ne peut pas être une entrave à la sauvegarde de l’économie en temps de crise. De même, la Banque Centrale Européenne a lancé des initiatives destinées à préserver le financement de l’économie pour amortir le choc financier de la pandémie.

Autrement dit, la crise sanitaire ne sera pas surmontée avec moins d’Europe mais avec plus d’Europe.

Au-delà de l'Europe, pouvons nous imaginer un système de coopération international crédible et efficace ?

Oui. Il est déjà en place de façon bien imparfaite dans le système de l’ONU et de ses agences spécialisées à l’échelon planétaire et dans le cadre des organisations régionales qui se sont développées en Afrique (Union Africaine), en Amérique Latine et en Asie. Certains défis ne peuvent être affrontés efficacement à l’échelon national : le réchauffement climatique, la lutte contre la pollution, le combat contre les pandémies.

Face aux crises, le réflexe de repli national sera toujours le premier. Il faudra donc sortir de la crise du COVID-19 en se demandant clairement ce qui a marché et ce qui n’a pas marché.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !