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Point de rupture

Police : les raisons de la colère

Le MPC, l'UPNI et les FFOC (Femmes des Forces de l'Ordre en Colère) manifestent samedi 16 septembre partout en France pour dénoncer la surdité du gouvernement. Après l'absence de 80 CRS à la manifestation contre la loi travail du mardi 12 septembre, la grogne des policiers semble atteindre un nouveau pic.

Atlantico : Qu'est-ce qui fait que les signes de mécontentement de la police se multiplient depuis quelques mois, avec par exemple la non-participation de 80 CRS à la manifestation de mardi dernier (révélation Canard Enchaîné) ou l'organisation de la manifestation de samedi 16 septembre ?

Gérald Corese : C'est bien ce que nous nous demandons, pourquoi ferme-t-il les yeux ? C'est regrettable. Depuis un an et les événements de Vitry-Châtillon, quand des collègues se sont fait attaquer à coup de cocktail Molotov – ce qui n'est pas anodin, c'est une tentative de meurtre – il y a un large mouvement de grogne. Nous avons commencé à signaler la dégradation forte de nos conditions de travail, à la dénoncer. Nous avons rassemblé des preuves sur l'ensemble du territoire, principalement des photographies qui décrivent très bien le délabrement de notre quotidien. Nous allons mettre en ligne ces photos pour que l'opinion soit sensibilisée, puisqu'au gouvernement on semble ne pas en prendre compte.

Nous avons alerté nos supérieurs de toutes les avanies que connait la police depuis un an maintenant. L'année dernière, on nous a parlé que de terrorisme, et le contexte bien entendu le justifiait, mais rien d'autre ne semble avoir été entendu.

L'absence des 80 CRS est liée à l'indemnité journalière d'absence temporaire que touche chaque CRS en cas de déplacement. Celle-ci s'élève à 39 euros par 24 heures d'absence. Cette indemnité est depuis son origine nette d'impôt et donc une niche fiscale faite pour compenser l'absence de plus en plus prolongée depuis quelques années d'un CRS.

Depuis cet été, le gouvernement veut la faire apparaitre sur une fiche de paie et donc la soumettre à la CSG/RDS, et ce ne sont pas les 3 euros de plus qu'ils comptent octroyer qui nous inquiètent mais bien le fait que ce nouveau statut permet à l'administration de payer avec deux mois de retard quand l'indemnité était jusque-là immédiate. L'état a plaidé une harmonisation fiscale comme prétexte, ce qui nous a remonté.

Mais ce qui a fait vraiment monter la colère, c'est que deux jours après, les députés ont fait le chemin inverse pour les indemnités parlementaires, qui ont été retirées de leur fiche de paie. On se moque de nous. On estime que par rapport à la disponibilité dont nous faisons preuve depuis 2015 (et cela va crescendo), multipliant les absences au détriment d'une vie de famille et de conditions de vie normales (même si être CRS est un choix), il n'est pas normal d'être traité de la sorte.

Et nous savons très bien qu'à partir on ouvre une porte, tout peut arriver, et cette situation est particulièrement mal vécue et inconfortable pour nous. C'est une boîte de Pandore. Nous estimons que c'est la moindre des choses de nous accorder ces petits avantages. Comme je l'ai dit : 39 euros par journée. On ne vous vole pas. Les forces mobiles souhaitent aussi que la directive européenne sur les 11 heures d'inter-services soit appliquée (hors maintien de l'ordre qui reste un emploi spécifique), ce que, pour l'instant, la hiérarchie ne veut pas mettre en place.

 

Quelles sont ces conditions de travail qui font qu'aujourd'hui la police n'en peut plus ?

Le parc immobilier, le parc de véhicules est dans un état déplorable. Il y a certains de nos bâtiments dans lesquels on ne se permettrait même pas de mettre des prisonniers. Nous avons des conditions de vie inacceptable. Nos véhicules ont des kilométrages record, avec en champion un véhicule avec plus de 500.000 km au compteur ! Et beaucoup qui affichent 200 ou 300.000. Les sièges laissent voir leurs armatures, les portes sont bricolées avec une ceinture de sécurité, les climatisations sont irrémédiablement H.S.. L'armement est aussi détérioré, le matériel est difficile à récupérer, à commencer parfois par l'équipement de bureautique ou de sécurité le plus élémentaire que de nombreux policiers s'achètent avec leur salaire (stylos, gilets etc.) ; il est difficile de travailler de manière efficiente sans prendre sur ses deniers personnels devant le manque de qualité ou de quantité en termes de matériel nécessaires pour être opérationnel et efficace.

Et ce n'est que le matériel : les conditions de travail sont de plus en plus dégradées du fait d'un contexte social de plus en plus difficile. Nos interventions sont de plus en plus violentes. Il faut être très clair : on a de moins en moins peur de la police en France. Pour plusieurs raisons : parce qu'on a l'impression que les policiers sont extérieurs à la société là où dans de nombreux autres pays ils sont soutenus dans leur activité. On est toujours dans la crainte en France. Il y a la peur de l'écart dans nos rangs. Nous aimerions plus de légitimité au niveau du terrain comme au niveau public, avec peu de représentation syndicale et peu de gens qui nous écoutent.

Nous aimerions être plus proactifs, et on ne nous autorise pas. Les syndicats ne connaissent pas cela et sont incapable de relayer notre expérience de terrain. C'est le but de l'UPNI: servir de pont entre les syndicats et les policiers sur le terrain. C'est en quelque sorte préserver notre indépendance que d'agir ainsi. Depuis le mouvement qui a un an, nous aurions aimé avoir des interlocuteurs qui acceptent au moins de parler avec nous. Mais eux considèrent que nous n'avons aucune légitimité. C'est vraiment dommage : nous ne sommes pas des enfants gâtés, nous voulons juste travailler honnêtement.

L'autre point noir est celui de la justice. Il y a toujours de l'incompréhension quand après la dixième arrestation d'un individu on le revoit encore et encore ressortir indemne du tribunal. On ne comprend vraiment plus ce genre de pratiques, même si on sait que la Justice a ses problèmes et qu'il y a un manque certain de place en prison. Mais nous souhaiterions qu'il y ait un minimum de condamnation exemplaire, afin d'éviter les phénomènes de récidive. Nous voulons leur montrer qu'il y a des lois et qu'en conséquence il faut les faire respecter. Le milieu de la justice a aussi ses problématiques. Il faut de vrais états -généraux de la sécurité et de la Justice pour pouvoir avancer dans le même sens. On sait aussi que certains problèmes sont idéologiques et que tout ne pourra pas être résolu de la sorte. Mais le fait est que pour l'instant, on se marche sur les pieds, qu'on est en opposition permanente.

C'est pénible de faire son travail avec la meilleure volonté du monde. Et quel message on donne aux victimes : on pense avoir fait notre travail mais derrière cela ne suit pas. Et les victimes nous demandent des comptes, et on ne peut rien leur dire de satisfaisant.

Faut-il s'inquiéter de l'absence de réponse de la part des hiérarchies et gouvernements successifs ? Faut-il craindre des débordements voire un retournement de la police contre l'administration ?

Malheureusement, le taux de suicide est déjà très haut chez nous. Des collègues vivent certaines expériences à la limite du supportable régulièrement. Et malheureusement encore, il y a des dérapages rares et graves, par exemple le policier qui a abattu sa femme et ses enfants la semaine dernière… Il faut bien prendre compte que nous avons nos limites. Nous sommes en contact permanent de toutes les difficultés que connaît notre société, et pas que des difficultés d'ordre sécuritaire. Nous les absorbons d'une façon ou d'une autre. Certains supportent cela moins que d'autre. Il faut aussi prendre en compte l'éloignement fréquent du lieu d'origine, Paris concentrant près de 75% des effectifs et le cadre de ville y est de plus en plus difficile. Ces conditions sont à prendre en compte. Et certains secteurs sont tellement difficiles que faire son métier tient de l'héroïsme, et tous ne sont pas inflexibles face à ces grandes difficultés. Certains collègues sont moins tolérants à certaines vexations. On se fait insulter de façon permanente. Nous respectons l'uniforme. Mais il y a un homme derrière l'uniforme, et parfois les mots touchent l'homme.

Parler de réactions type "débordements" de la part de policiers me parait excessif mais malheureusement pas impossible. Demain, s'il continue à y avoir cette tension permanente, ce manque de considération et d'écoute, oui cela peut dégénérer. Cela peut aussi compenser par des conflits hiérarchiques. Je crains qu'en faits divers, on voit de plus en plus d'histoire de policiers qui auront disjoncté. Il faut éviter cela, mais rien n'est fait pour. Nous sentons le raz-le-bol général, et nous ne tenons que par la solidarité qui nous unit. Mais pour combien de temps ? C'est la question que tous se posent.

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