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Des membres de l'organisation terroriste ISIL.
©english.al-akhbar.com

Des vérités bonnes à dire

Comment les élites occidentales aggravent la situation en niant que les djihadistes et les fondamentalistes sont aussi l’islam

Des "intellectuels" occidentaux comme Edwy Plenel appellent à ne pas faire d'amalgames entre les musulmans et les djihadistes qui partent combattre en Irak et en Syrie tandis que d'autres, comme Alain Finkielkraut, affirment qu'il y a bien "un problème de l'Islam en France".

Mohamed Chérif Ferjani

Mohamed Chérif Ferjani

Mohamed Chérif Ferjani est professeur à l'Université de Lyon et chercheur au GREMMO. Ses travaux portent notamment sur l’histoire des idées politiques et religieuses dans le monde musulman ainsi que sur les questions de la laïcité et des droits humains dans le monde arabe. Il a publié, entre autres, Le politique et le religieux dans le champ islamique (Fayard, Paris, 2005). Il est signataire de l’Appel à la communauté internationale pour sauver les chrétiens d'Irak.

Voir la bio »Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant , formateur et consultant.

Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Dernier ouvrage : LAÏCITÉ, ÉMANCIPATION ET TRAVAIL SOCIAL
 
L’Harmattan, Sous la direction de Guylain Chevrier, Les Ecrits de BUC Ressources SOCIOLOGIE TRAVAIL SOCIAL, juillet 2017, 270 pages.
Voir la bio »

Atlantico : Dans un livre à paraître ce jeudi 18 septembre, le journaliste Edwy Plenel fustige ceux qui ciblent l’Islam "comme notre problème de civilisation" affirmant que les musulmans ne sont "pour rien dans les crimes monstrueux commis par des gens qui improprement se réclament de l’Islam". Les "intellectuels" occidentaux en ne reconnaissant pas que les djihadistes de l'Etat islamique sont aussi des musulmans, risquent-t-il d'envenimer la situation ?

Mohamed-Chérif Ferjani : Je n’ai pas encore lu le livre d’Edwy Plenel et je ne peux pas me prononcer sur son contenu. Ceci étant, il me semble que si certains intellectuels font preuve d’un certain angélisme à l’égard de l’islam qu’ils innocentent des dérives terroristes de certaines expressions de l’islam politique, une telle attitude n’est pas sans rapport avec le climat d’islamophobie nauséabond qui s’est installé depuis les années 1980-1990 en France, en Europe, en Amérique du Nord et dans différentes régions du monde où les coups d’éclats des mouvements islamistes ont été mis à profit pour alimenter une forme de racisme visant les musulmans en tant que tels. Rappelons les thèses de Bernard Lewis et de Samuel Huntington concernant le "clash des civilisations" et la guerre inévitable entre l’Occident judéo-chrétien, démocratique, laïque et respectueux des droits humains, d’un côté, et l’islam réfractaire et antinomique avec les valeurs de l’Occident, de l’autre. Face à cette diabolisation de l’islam –qui alimente chez les musulmans une haine de l’Occident et un rejet de tout ce qui en vient -, on trouve chez les musulmans, comme chez les critiques de l’islamophobie en Occident, une tendance à un certain angélisme cultivant l’image d’un islam à l’eau de rose qui serait complètement étranger aux idéologies islamistes et aux actions terroristes menées au nom de l’islam dans les pays musulmans en premier lieu, mais aussi dans d’autres pays considérées comme des ennemis de l’islam. Nous avons ainsi deux attitudes opposées : (1) celle qui assimile, sans la moindre distinction, islam et islamisme, soit pour légitimer l’islam politique comme le font certains chercheurs et intellectuels qui jouent aux "porteurs de valises" de cet "islam militant", "anti-impérialiste" et "révolutionnaire", soit pour alimenter l’islamophobie et la haine de tout ce qui a trait à l’islam ; (2) celle qui consiste à dire que l’islam n’a rien à voir avec l’islam politique en général, et les expressions violentes de cet islam politique en sous-estimant les liens sur lesquels joue l’islam politique pour culpabiliser celles et ceux qui rejettent le fanatisme.

Guylain Chevrier :  Il y a un élément objectif à regarder, on constate que le phénomène de l’embrigadement djihadiste ne cesse de progresser en France. On est passé de 250 en début d’année à 800 djihadistes ou candidats déclarés au djihad aujourd’hui, ayant pour projet de se rendre en Syrie. On démantèle en ce moment même des réseaux de recrutement sur notre territoire, non seulement masculins mais féminins, tous liés à l’islam pratiquant.

On explique, image à l’appui en Syrie, que des jeunes femmes françaises se trouvent dans ce pays avec une promesse de mariage avec un djihadiste ou parce qu’elles en ont épousé un avant même de s’y rendre. On apprend aussi que ces jeunes femmes, qui sont obligées de porter le niqab (voile intégral) occupent une place dans le dispositif djihadiste, recrutant par internet de nouvelles candidates. On leur donne comme rôle la prise en charge à travers ce recrutement de nouvelles femmes promises à être mariées sous le régime polygame, on les emploie aussi comme police religieuse veillant au respect de la charia qu’elles contribuent à mettre en œuvre. Rappelons que la charia est au fondement du droit islamique ordinaire et que de nombreux Etats y font référence dans leurs constitutions comme la Tunisie ou l’Algérie, mais sans qu’elle y soit pleinement appliquée. Le Soudan ou l’Arabie Saoudite l’appliquent eux pleinement par exemple, avec des sanctions effroyables que l’on connait, comme la lapidation publique pour adultère ou l’amputation de la main pour un vol. L’Arabie Saoudite est, rappelons-le, l’endroit où se trouve le premier lieu de culte des musulmans, la Mecque. Ce mouvement a ses héros, comme Merah ou Nemmouche, qui sont des icones aux yeux de certains jeunes de nos banlieues, comme la mère de l’une des victimes de Merah qui était musulman, pouvait le dénoncer après avoir rencontré des jeunes de son quartier dans ce contexte. On sait qu’il s’agit de jeunes vivant pour beaucoup dans nos banlieues qui sont tentés par l’aventure après une période de radicalisation dans le prolongement d’une pratique rigoureuse de leur religion.

On peut mettre en relation avec ce contexte, les manifestations pro-palestiniennes récentes à Paris, formées pour beaucoup de jeunes musulmans de nos banlieues avec une forte présence de voiles, où des journalistes relevaient que sur le fond d’un soutien inconditionnel au Hamas, cette organisation islamique qui est pour une République islamique en Palestine, on entendait scander "Allah Akbar".                              

Peut-on aussi oublier que le Qatar, cet Etat islamique, est un soutien financier des djihadistes syriens qui sont alliés à ceux d’Irak, mais aussi que ce pays est considéré comme très fréquentable par les Occidentaux et spécialement la France, où son poids en investissement ne cesse d’augmenter à coût de milliards d’euros? Le fait que le Qatar finance en toute impunité dans ces circonstances le club de football qu’est le Paris Saint-Germain, référence essentielle pour nombre de jeunes de nos banlieues, ne participe-t-il pas d’une certaine banalisation aussi de l’islamisme ?

Ce phénomène du djihadisme n’est pas restreint à la France, il se développe partout en Europe. Il y a comme une accélération de cette tendance depuis l’unification des mouvements djihadistes entre l’Afrique et le Moyen-Orient, qui a abouti à la proclamation de l’Etat islamique en Irak.

Ce n’est donc plus un phénomène marginal que l’on pourrait traiter en dehors du contexte d’une religion aux multiples influences et ancrages dans notre société, à savoir, l’islam. Faire autrement, pour contourner un nécessaire débat sur ce sujet pouvant clarifier les choses, ce serait prendre le risque que ce phénomène s’élargisse de façon incontrôlable.

Pourquoi cette tendance à nier les choses ? Est-elle finalement contre-productive, même dangereuse ?

Mohamed-Chérif Ferjani : S’obstiner à nier les choses ne sert à rien ; non seulement ce n’est pas productif, mais c’est aussi dangereux que les déformer à dessein pour justifier telle ou telle attitude. C’est une attitude qui traduit aussi une ignorance du caractère équivoque des religions qui en permet la manipulation et l’instrumentalisation pour une cause et son contraire. Il n’y a que par la connaissance des choses comme elles sont, dans leur complexité et leurs contradictions qu’on peut cultiver l’esprit critique et fermer la porte à toutes les manipulations.

Guylain Chevrier :  Elle l’est, parce qu’elle ne prévient pas bien les familles qui risquent d’être concernées, mais aussi la société française qui est fragilisée en l’absence d’un bon diagnostique reconnaissant les causes de ce phénomène, qui seul permettrait de réfléchir à comment l’endiguer.

L’islam est bien à la source de ce phénomène, pour autant en reconnaitre les causes ne consiste pas à mettre tout le monde dans le même sac. Ce dont il est question, c’est d’en appeler aux autorités religieuses de l’islam et aux représentants de ce culte, dans le sens de leur responsabilité quant à situer les enjeux d’une modernisation absolument nécessaire de cette religion, qui doit se traduire dans le fait d’inviter les musulmans à ne pas chercher à imposer leurs vues sur notre société mais à s’y adapter. Cela, sans que l’on ne remette le moins du monde en cause la liberté de leur culte, mais en change la visée politique, sociale et certaines façons, incompatibles avec les règles de notre société, de la pratiquer.

Il faut que le bien commun, l’intérêt général, soient reconnus par l’ensemble des membres de cette religion  comme supérieurs à celle-ci et à son dogme, favorisant le mélange au lieu de la séparation à laquelle nous assistons à travers ce marqueur qu’en est un développement du port du voile qui signifie le refus du mélange au-delà de la communauté de croyance. Ce qu’il faut remettre en cause c’est cette tendance à réintroduire le caractère sacré d’une religion dans la cité sous le signe de sa supériorité sur le droit commun. Il faut sortir de cette logique qui est un facteur d’encouragement à voir dans le combat pour celle-ci une continuité avec l’idée  que "le droit est sans prise sur la foi" comme l’affirment malheureusement les avocats représentant la mosquée de Lyon et la mosquée de Paris, dans un ouvrage portant sur le thème "Droit et religion musulmane" (1). On voit bien qu’il y a un problème dans cette affirmation même qui peut contenir potentiellement bien des dérives.

Pourquoi faudrait-il reconnaître les agissements de l'Etat islamique comme un problème concernant l'islam ?

Mohamed-Chérif Ferjani : Même si cette entité qui se revendique comme un Etat islamique ne représente pas l’islam qui est aussi divers que n’importe quelle autre religion, à moins de tomber dans la logique d’anathème chère aux partisans de cet Etat, on ne peut pas nier que ces acteurs et ses dirigeants sont musulmans et mobilisent des références et des traditions musulmanes aussi incontestables que celles des musulmans qui ne se reconnaissent pas dans leurs conceptions et dans leur pratiques, qui sont aussi horrifiés par leurs crimes que n’importe quelle personne qui respecte la dignité humaine et les droits qui lui sont inhérents.

Les Croisades sont présentées à juste titre comme des expéditions militaires menées par des Chrétiens d’Europe. Comment expliquer dès lors la volonté de ne pas présenter le terrorisme islamique comme l’œuvre de certains musulmans ?

Mohamed-Chérif Ferjani : Les Croisades étaient et sont certes présentées comme des expéditions militaires menées par les Chrétiens d’Europe comme les expéditions  parties d’Arabie pour conquérir les régions allant des Pyrénées à l’Himalaya, et de l’Afrique Noire aux Balkans au Caucase ont été appelé des invasions musulmanes. Ceci étant, vous avez d’un côté comme de l’autre des gens qui vous disent que ces expéditions étaient menées pour des visées économiques et politiques et contestent leur caractère religieux pour innocenter le christianisme et l’islam des guerres menées en leur nom. Mais si l’on est moins virulent par rapport au passé, à l’ombre de l’universalisation des valeurs de tolérance et des droits humains dont tout le monde se réclame quand il s’agit de dénoncer leurs violations par ses ennemis pour les oublier lorsque son propre camp est responsable de ces mêmes violations, les réactions sont plus épidermiques et chacun a tendance à dire que sa religion n’est pour rien dans la violence et les crimes commis en leur nom. C’est là un réflexe universel qui trahit une tendance à voir la paille dans l’œil de son voisin et de ne pas voir la poutre dans le sien ! C’est une façon de ne pas prendre en compte le caractère équivoque des traditions religieuses, de leurs faits fondateurs comme de leurs interprétations et leurs évolutions divergentes. Toutes les religions se sont prêtées et se prêtent à toutes les manipulations et aux instrumentalisations par les partisans les plus fervents de la paix et du respect de la liberté de conscience, comme par les adeptes du fanatisme et de la violence la plus meurtrière ; les uns et les autres peuvent mobiliser des références et des traditions aussi crédibles que celles de leurs adversaires. Refuser d’admettre cela, c’est persister dans la logique de l’anathème qui consiste à considérer celui qui n’a pas la même lecture comme un hérétique à excommunier. C’est l’attitude des intégristes mais c’est aussi celles de ceux qui les condamnent et leur interdisent de se réclamer de la même religion qu’eux. Quelqu’un qui revendique le terrorisme et la guerre au nom de la religion n’est ni plus ni moins croyant que celui qui réclame la tolérance, la paix et le respect des droits humains au nom de la même religion. C’est parce qu’il est difficile de nier leur appartenance à l’islam que beaucoup de musulmans, d’Etats et d’organisations se réclamant de l’islam ont mis beaucoup de temps avant de réagir face à leurs crimes. Un grand Etat comme la Turquie, devenu la Mecque des islamistes depuis que le Qatar et l’Arabie Saoudite, après l’Egypte, leur ont fermé la porte, refuse encore de couper le cordon avec cet Etat. On ne peut donc pas nier que c’est un problème qui concerne l’islam, même s’il faut rappeler qu’on ne peut pas réduire une religion de près d’un milliard et demi d’adeptes à cette entité ou aux mouvements qui s’y reconnaissent.

Guylain Chevrier :  Pour bien voir le problème, il faut se remémorer par exemple la façon dont France info décrivait il y a encore peu les djihadistes syriens en les désignant comme "les révolutionnaires syriens", tels de simples opposants au régime de Bachar el-Assad. Auxquels, d’ailleurs, il était même question qu’on leur procure des armes en les considérant comme partie intégrante de l’opposition avec laquelle discuter l’avenir de la Syrie (Sic !). Ce qui en dit long tout de même sur la responsabilité des journalistes dans cette situation de déni.

Mme Dounia Bouzar, qui dirige une entreprise de conseil sur le management du fait religieux dans l’entreprise, membre de l’Observatoire national de la laïcité, expliquait lors de la première vague de départ de jeunes pour le djihad : "Il faut qu'on arrête de banaliser des comportements de rupture en pensant que ce sont des comportements religieux.", niant le lien de ces comportements avec le religieux, qui a pourtant qu’on le veuille ou non inspiré ces candidats à une nouvelle guerre de religion.

Indéniablement, les Croisades ont bien été le fait de Chrétiens et ont constitué un mouvement de conquête par la guerre, assez implacable. Il a fallu toute l‘évolution que nous avons connu depuis, aboutissant à un mouvement de modernisation de notre société qui a aussi entrainé avec lui la religion, pour que l’idée de croisade soit totalement remisée au placard de l’histoire. Il en est allé de l’affirmation du modèle de l’Etat de droit détaché du religieux, de la démocratie, de l’individu propriétaire de droits et libertés inaliénables, autant de choses qui se sont imposées à la religion. Ce que l’on ne veut pas regarder, c’est le fait précisément, comme les dangers d’un hiver islamique l’ont montré suite au printemps arabe, que les pays de référence de l’islam et d’origine de nos compatriotes musulmans n’ont pas accompli ce mouvement de sécularisation et de laïcisation de la société. Ce qui a des répercutions dans notre pays chez ceux qui se considèrent comme participant d’une communauté musulmane.

Pas un pays arabo-musulman n’a su achevé la construction de l’Etat de droit comme Ali Mezghani (2) professeur de droit à l’Université de Paris Panthéon-Sorbonne le souligne, car aucun ne l’a réellement séparé du religieux, en l’occurrence, de l’islam. Le modèle turc lui-même, que l’on montrait encore récemment en exemple, comme manifestation d’un système mixte réussi entre démocratie et islam sous un régime laïque, a laissé en réalité un parti religieux, islamiste, conquérir le pouvoir dans les conditions d’absence de respect des libertés que la violence actuelle du pouvoir d’Erdogan contre son peuple souligne, sans ambigüité.

Ainsi, la Guerre sainte, le djihad, qui est une des références historiques essentielles de l’islam, n’est pas éteinte. Le Coran, qui est le livre sacré de référence pour la plupart des musulmans, est généralement considéré comme n’étant pas amendable à leur yeux, car il est considéré comme ayant été révélé directement de dieu par l’entremise du prophète. Le fait que soit considéré comme intouchable le moindre mot de ce livre par de nombreux musulmans, renvoie à une lecture littérale de celui-ci qui n’est pas sans danger, alors qu’il contient quelques exhortations à faire respecter l’islam par la violence la plus brutale: "Ceux qui ne croient pas à Nos versets, Nous les brûlerons bientôt dans le feu. Chaque fois que leur peaux auront été consumées, nous leur donnerons d’autres peaux en échange afin qu’ils goûtent au châtiment…." (Sourate 4 verset 56), "La récompense de ceux qui font la guerre contre Allah et Son messager(…) c’est qu’ils soient tués, ou crucifiés, ou que soient coupées leur main et leur jambe…" (Sourate 5 verset 33).

Tant qu’il n’y aura pas de modernisation du rapport de l’islam à ses propres références, le danger existera d’une dérive radicale dont on ne connait pas les limites. Le sentiment religieux n’est pas rationnel, et si on ne lui fixe pas politiquement et socialement des limites, il a tendance à tout envahir par sa nature même, pouvant aller jusqu’à une brutalité, une violence aveugle et des massacres comme nous l’avons vu nous-mêmes sur notre sol lors des Guerres de religion.

Comment dans ces conditions ne pas se questionner quant à reconnaître les agissements de l'Etat islamique comme un problème concernant l'islam ?

Il se trouve qu’on ne veut pas reconnaitre pour l’islam ce que l’on reconnait volontiers pour notre propre histoire, une attitude qui découle de différents facteurs. Peut-être faut-il mettre en avant le climat de culpabilisation entretenu relativement à une immigration issue des anciennes colonies de la France, qui nuit à la capacité à mettre la religion de l’ancien dominé en cause ; mais aussi au regard d’une immigration perçue comme population, peu ou prou, la plus dans le besoin, jouant d’une certaine intimidation, avec en toile de fond le risque permanent de mise en procès, à la moindre critique, pour discrimination à la fois sociale et religieuse. Il est un fait que la moindre critique de l’islam se trouve frappée de l’accusation d’islamophobie, non seulement par les représentants de cette religion mais largement aussi par les médias qui font valoir là leur bonne conscience, contre la possibilité de questionner ce sujet.

Il se trouve aussi que le libéralisme s’accommode très bien de l’idée du marché pour tous et de chacun sa religion, c’est-à-dire d’une organisation sociale où les forces sociales au lieu de s’unir se divisent en groupes homogènes et séparés au nom de la religion ou de l’ethnie, de la culture. On en retrouve le substrat dans la Convention européenne des droits de l’homme où à son article 9 on explique que "la liberté de pensée, de conscience et de religion (…) comprend aussi la liberté (…) de manifester sa religion ou ses convictions individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites." Un contexte très favorable à l’affirmation d’un islam qui ne s’est pas donné historiquement de limites et ne cesse de revendiquer des aménagements de la règle commune, sur quoi la poussée radicale à laquelle nous assistons peut surfer.

Régulièrement présenté comme l’Etat Islamique, François Hollande et les membres du gouvernement appellent désormais l’Etat islamique "le Daech" qui est l’acronyme en arabe de l’Etat islamique en Irak et au Levant. Faut-il y voir un signe que le "politiquement correct" a aussi gagné les politiques ?

Mohamed-Chérif Ferjani : En effet "DAECH" est l’acronyme arabe d’Etat Islamique d’Irak et de Syrie. C’est une concession faite aux Etats musulmans qu’on veut entrainer dans la guerre déclarée à cette entité vis-à-vis de laquelle on a été complaisant tant qu’on n’y voyait que son hostilité à l’égard de Bachar Al-Assad. Rappelons que le Qatar et l’Arabie Saoudite obligés de renoncer à leur soutien à cette entité et à intégrer la coalition pour se faire pardonner, étaient, comme la Turquie qui refuse d’intégrer la coalition, les principaux soutiens de "l’Etat Islamique de l’Irak et du Levant"(EIIL). Les pays musulmans ne veulent pas être accusés de mener la guerre, avec des puissances présentées comme les nouveaux "croisés" contre une entité qu’on désigne comme un "Etat islamique". C’est la preuve que cet Etat, qu’on le veuille ou non, n’est pas complètement étranger à l’islam même s’il n’est pas juste ni légitime de dire qu’il représente l’islam ou qu’il en est l’expression achevée et conséquente comme l’affirment aussi bien les islamophobes que les musulmans les plus intégristes.

Guylain Chevrier :  On a pu entendre, depuis la dernière conférence sur le sujet un changement de vocabulaire, qui a eu pour origine le président de la République et a été suivi immédiatement par les ministres et les médias. On est passé de parler de combattre "l’Etat islamique" à combattre une organisation terroriste désignée par cet acronyme "le Daech". On a expliqué que c’était faire un trop grand honneur à cette organisation terroriste que de la désigner finalement comme à la tête d’un Etat islamique.

Mais s’il s’agit bien d’une organisation terroriste, nous n’avons pas affaire à un groupuscule mais à une véritable armée de dizaines de milliers de combattants qui a un potentiel de ralliement dont personne ne connait les limites et qui a imposé sur un  territoire bien réel un Etat islamique. C’est-à-dire un Etat qui applique le droit islamique à la lettre et donc la fameuse charia. Si on a mis en place une coalition d’Etats pour combattre cet état de fait, c’est bien que nous sommes en présence d’une réalité qui pèse son poids en drainant des milliers et des milliers de musulmans. Aussi, encore là, à vouloir minimiser, on se trompe de combat. Et en enlevant la référence à l’islam, on entend faire amende honorable auprès des pays musulmans qui se sont engagés dans cette coalition comme caution en quelque sorte de cette action. On ne doit pas sous-estimer la faculté d’attraction de ce qui se passe autour de la proclamation d’un Etat islamique, donnant chaire à l’édification d’un projet se réclamant de la purification religieuse du monde.

Quelle attitude devraient plutôt adopter les intellectuels mais aussi les élites politiques et religieuses notamment les organisations représentatives du culte musulman face à l’augmentation du nombre de candidats au djihad en Europe ?

Mohamed-Chérif Ferjani : L’attitude qu’il faut avoir par rapport à ce phénomène doit conjuguer la condamnation la plus ferme des criminels qui sont derrière l’embrigadement des candidats au jihad et de cette façon de concevoir l’appartenance à une religion, quelle qu’elle soit, d’une part, et un travail en profondeur et de longue haleine pour éradiquer les causes qui facilitent la manipulation par ces criminels de celles et ceux qui sont ainsi livrés à la mort, la leur et celle de leurs victimes.

Guylain Chevrier :  Il faudrait commencer par arrêter de nous renier nous-mêmes, en revenant à l’esprit de liberté des penseurs des Lumières engagés contre les oppressions religieuses, morales et politiques de leur temps, en défendant les valeurs du socle républicain comme non-négociables, qu’il s’agisse des Droits de l’homme, de la laïcité, de l’égalité homme-femme que le Coran ne ménage pas (3). Il faut arrêter de voir comme une oppression de nature postcoloniale et un ethnocentrisme, le simple fait de considérer comme universels les valeurs de liberté, l’Etat de droit et la démocratie, la souveraineté politique du peuple supplantant la domination religieuse, finalement ce qui fonde la Déclaration universelle des droits de l’homme, qu’il faudrait un jour pousser jusqu’au bout.

  1. 1. Chems-eddine Hafiz et Gilles Devers, Droit et religion musulmane, Dalloz, 2005, Pages 34 à 36.
  2. 2. Ali Mezghani, L’Etat inachevé, Gallimard, 2011.
  3. 3. "Les hommes ont autorité sur les femmes en raison des faveurs qu’Allah accorde à ceux-là sur celles-ci." (Sourate IV verset 34).

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