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©LIONEL BONAVENTURE / AFP

Les yeux pour pleurer

PMA : la droite est-elle menacée de commettre la même erreur qu’avec le progressisme des années 60 qu’elle a accepté en bloc au nom de l’évolution de la société ?

Hier, devant l’Assemblée Nationale réunie afin d’entendre son discours de politique générale, Edouard Philippe a annoncé que la PMA pour toutes les femmes figurera dans la loi de bioéthique qui sera présentée prochainement devant l’Assemblée.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : En politique comme ailleurs, rares sont ceux qui remettent en cause les acquis sociétaux issus du progressisme des années 60 (contraception, IVG, divorce par consentement mutuel), mais nombreux sont ceux qui critiquent les effets sur la société  de tels acquis. Nos contemporains sont ils à l’image de ces hommes qui, comme le dit Bossuet, « déplorent les effets dont ils chérissent les causes » ? Quels sont les effets collatéraux des grandes « avancées sociétales » auxquelles nous assistons ?

Bertrand Vergely Sommes nous schizophrènes ? Oui. Prenons la question de l’Intelligence Artificielle et des robots. Prenons notamment ce que dit Laurent Alexandre à leur propos. Personne  ne pense que cela va bien se passer. Quand on lit Laurent Alexandre, le portrait qu’il dresse de l’avenir, versus IA (Intelligence Artificielle) et versus robots, est tout sauf le portrait de quelqu’un qui s’en réjouit. Pourtant, personne n’ose aller contre. Bien que tout le monde ait obscurément conscience qu’il y a là une menace pour l’homme, tout le monde se résigne. La raison en est donnée par Laurent Alexandre lui-même. Le progrès que l’on nous annonce va être violent voire dévastateur, mais être bio-conservateur ou techno-conservateur, c’est pire ! Résultat : on est progressiste sur le mode fataliste. Ce qui est un comble ! Le progressisme a été inventé pour que l’on ne se résigne pas et que l’on supprime le fatalisme. Or, voilà que, pour défendre le progrès, on a recours à la résignation et au fatalisme. La raison d’ une telle capitulation de la pensée et de l’esprit ? Il n’y a pas une mais des raisons.

« Qu’est-ce que tu veux y faire ? Tu ne vas pas tout de même lutter contre ? » Sous entendu : « les hommes sont faibles. Ils aiment le confort et la facilité. Tu pourras faire tout ce que tu veux, ils choisiront toujours le confort et la facilité plutôt que tes beaux discours ! ».

Vous voulez savoir ce que cache la formule « On n’arrête pas le progrès » ?  On a la réponse. Remplacez le terme « progrès » par celui de confort et de facilité. Vous avez la réponse. On n’arrête pas le progrès veut dire : on n’arrêtera jamais le besoin de confort et de facilité chez les êtres humains. D’où la schizophrénie qui est la nôtre. Le confort et la facilité, ce n’est pas glorieux.  La vie en pantoufles ce n’est pas génial. Mais, pas question d’y renoncer. C’est vrai que l’on est avachi et, qu’aujourd’hui, tout est débraillé (effet déplorable de la facilité), mais pas question de renoncer au confort (cause valable de la facilité).

Avec le mariage pour tous et bientôt la GPA le raisonnement est le même. Le mariage gay, c’est vrai que ça bouscule ! Des enfants sans père, c’est vrai que c’est un peu dérangeant ! Mais bon, c’est l’époque ! Les couples gays, si c’est leur liberté ! Et puis, si il y a de l’amour ! Mieux vaut deux femmes qui s’aiment et qui veulent un enfant, au moins l’enfant est désiré, que deux hétéros alcooliques qui se battent. L’explosion définitive de la famille ? Un effet regrettable du confort. Les nouvelles parentalités en revanche ? Un effet appréciable.  Le bilan en profondeur de tout cela ? Un bilan lourd dont il semble que l’on n’ait pas conscience.

Deux hommes, deux femmes ne peuvent pas avoir d’enfants, tant il est vrai que, pour cela, il faut un homme et une femme. Quand la PMA va être votée, nous allons rentrer dans une nouvelle humanité. L’impossible va être possible. Il va l’être grâce à une majorité parlementaire, une loi et les performances de la techno-médecine. Les conséquences de cela ? Assurément la satisfaction des couples gays, l’impression d’être reconnus. Mais aussi plusieurs premières dans l’histoire de l’humanité. La fin de la collaboration entre l’homme et la femme pour faire un enfant. Le fait que désormais les femmes pourront faire des enfants entre elles, sans passer par un homme.   La réduction de l’homme à un simple phallus pourvoyeur de sperme. Le mépris donc de l’homme. Une gifle adressée à celui-ci. Le fait d’élever un enfant sans père. Le fait pour un enfant de ne pas avoir de père. Enfin, un vide à la case père renvoyant à une origine sans visage et sans nom. Une humanité dépersonnalisée, déshumanisée. « Les parents boivent. Les enfants trinquent », dit un adage moderne. «  Le bonheur des uns fait le malheur des autres », dit un autre adage.

Nous sommes dans un monde libertin, rappelons le. La devise « Liberté, égalité fraternité est une devise libertine ». C’est le programme de Don Juan.  En aimant toutes les femmes il est libre, fraternel et égalitaire. Libre, puisqu’il fait ce qui lui plaît. Égalitaire et fraternel, puisqu’il contente toutes les femmes. Le mariage pour tous et la PMA sont à l’image de Don Juan : libres, égalitaires et fraternels. « J’aime tout le monde comme je veux et je fais des enfants avec qui je veux ? Je suis libre et du fait de ma liberté tout est égal et fraternel ».

Dans notre pays libertin et donjuanesque, nous avons tous des incartades maritales à nous faire pardonner. C’est la raison pour laquelle la PMA va être votée. « Tu me pardonnes mes frasques conjugales ? Je te pardonne ta PMA. Je t’assure ton confort ? Tu m’assures le mien ».

Au début du XIXème siècle, quand la métaphysique a disparu, Hegel a noté : la métaphysique est en train de disparaître et tout le monde s’en moque. Une nouvelle humanité va apparaître dans laquelle l’homme et la femme ne vont plus collaborer pour faire naître la vie. Qui va s’en soucier ?    

Les progressistes sur le plan sociétal défendent la PMA au nom de la liberté individuelle.  L’idée selon laquelle les individus ne doivent des comptes qu’à eux-mêmes est-elle suffisante quand il s’agit de juger de questions comme celle de la PMA ? N’y a-t-il pas d’autres critères dont il faut tenir compte : le bien commun, l’avenir de la civilisation ?

Sartre a inventé la morale de notre temps quand il a fait reposer celle-ci sur la responsabilité. L’important étant, selon lui, d’être authentique et être authentique consistant à assumer ses actes, on est moral, quand on est authentique en assumant ses actes. D’où l’idée selon laquelle c’est à soi-même et à soi seul que l’on doit des comptes. Idée incroyablement égoïste, égotique et égocentrique.

Certes, Sartre a bien essayé de corriger le tir en expliquant qu’il y a autrui et que la relation à autrui passe par un serment. Mais, en se reliant à autrui par le serment comme il l’a fait, il n’a pas corrigé l’idée que l’on ne doit des comptes qu’à soi-même. Il l’a approfondie, s’engager à l’égard d’autrui revenant à s’engager à l’égard de soi.  

L’idée de Sartre a séduit et elle séduit encore. Rien de plus normal : elle flatte l’orgueil. Je m’engage à l’égard de moi-même en décidant d’être totalement authentique, totalement responsable et donc totalement libre.  Admirable, a-t-on envie de dire. Quel courage ! Quelle exigence ! Vive le héros. Qui plus est, non seulement je m’engage à l’égard de moi, mais je m’engage à l’égard d’autrui. Encore plus admirable ! Quel courage ! Quelle exigence ! Vive le héros ! La morale sartrienne est une morale héroïque. Vive la morale de l’humain absolu vis-à-vis de lui comme des autres ! Vive la morale qui n’a pas besoin de l’absolu divin en ne se fondant que sur l’absolu humain ! Un seul problème : c’est la morale même du terroriste.

Quand il décide d’être authentique, de s’engager, d’aller jusqu’au bout, d’assumer, pour être authentique, pour s’engager, pour aller jusqu’au bout, pour assumer, il n’y a pas mieux. Sauf que cela ne l’empêche pas d’aller massacrer des innocents. Au contraire. C’est ce qui l’excite à mort pour le faire.

Aussi n’est-ce pas le bien commun qui corrige l’idée que l’on n’a de comptes à rendre qu’à soi mais le sens de l’émotion fondamentale, ce que l’on appelle l’amour. Qu’est-ce qui fait que l’on hésite à tuer et qu’on se retient de le faire ? Le fait d’être bouleversé dans sa chair par un visage et d’entendre cette parole : « Tu ne tueras pas ».

La morale sartrienne est une morale de la responsabilité sans amour. C’est malheureusement notre morale. » À partir du moment où on assume », entend-t-on, « c’est bon. C’est valable. Tu veux la PMA ? Pas de problème. Du moment que tu assumes, c’est bon. C’est ton problème ».

Notre monde vit dans l’héroïsme de l’homme seul décidé à assumer son orgueil jusqu’au martyr.  Il vit ainsi parce qu’il pense la morale de façon judiciaire, comme une mise en examen, un passage devant un tribunal. L’origine de cette vision judiciaire ?  La morale se pense dans la violence comme culpabilisation de l’autre. Dans ce contexte, assumer revient à se culpabiliser. Puisque je me culpabilise en assumant, j’échappe à la culpabilisation !

Ce qui manque à notre monde, ce n’est pas un sens du collectif ou de la civilisation. C’est une conscience profonde de l’existence. On a trop souvent le sens du collectif et de la civilisation dans la culpabilité. Ainsi, quand on décide de faire un enfant, a-t-on conscience de l’enfant, de l’homme, de la femme, de la vie ? Ou ne fait-on un enfant que pour soi, pour se faire plaisir ?

Emmanuelle Mignon, ancienne conseillère de Nicolas Sarkozy, a déclaré la semaine dernière dans une interview dans une interview parue dans Le Point  que la droite devait accepter le libéralisme des Français sur le plan sociétal et se plier à leur envie de faire ce qu’ils veulent. La droite fera-t-elle une erreur si elle se plie à ce progressisme ? Quelle doit être sa position ?

Il s’agit là d’une vision à courte vue. « Laisse tomber. Ça ne sert à rien de lutter contre. De toute façon tu ne peux rien y faire. On est dans un monde individualiste, c’est comme ça ». C’est ce que l’on entend tous les jours. En tenant ce genre de raisonnements, on croit être intelligent. Être moralisateur. Défendre la famille. C’est ringard. « Si vous voulez perdre les prochaines élections, continuez ».

Dans la vie, il faut avoir le courage de perdre en conservant ce en quoi on croit. Quand on renonce à ses convictions sous prétexte de gagner une élection, non seulement on risque de perdre cette élection en apparaissant comme un démagogue trahissant ses valeurs,  quand, ayant perdu ses convictions, on perd les élections, on a tout perdu. Vendre son âme pour gagner une élection est toujours un choix calamiteux que l’on paie cher.

 Aujourd’hui, un certain nombre de jeunes vont soit vers l’islam radical soit vers l’extrême droite, pourquoi ? Le grand ventre mou des partis bourgeois qui s’accommodent avec tout en est une des causes. Certes, les jeunes sont majoritairement aujourd’hui pro-mariage-pour tous et pro-PMA. Ils entendent, par là, défendre leurs copains et leurs copines gays. Plus en profondeur, ils entendent défendre la possibilité de pouvoir être ce qu’ils veulent comme ils l’entendent.  Curieusement, pour défendre le voile islamique, les raisons qu’ils avancent sont les mêmes. La liberté d’être ce que l’on veut. On nage en pleine confusion. Au nom du fait d’être ce que l’on veut, un jour on est pro-voile islamique, un autre pro-mariage gay et pro PMA. Que le politique se mette à être libéral en acceptant comme principe le fait de pouvoir être ce que l’on veut ? Il va se mettre à errer comme les ados en donnant raison à ce que disait un jour l’humour politique pour résumer la capitulation des responsables politiques : « Je dois les suivre. C’est normal. Je suis leur chef ». « Dirige les et, si tu le peux, éduques les » disait un sage stoïcien. Socrate pensait qu’être politique c’est tâcher d’éduquer le peuple plutôt que de se laisser guider par les passions de celui-ci. Socrate est bien loin.

Enfin, il y a des mauvaises bonnes idées. Aujourd’hui, ne pas s’agenouiller devant le libéralisme sociétal semble ringard et un mauvais choix. Mais demain ? Il se peut que le vent tourne et que ceux qui ont su avoir des convictions sans céder à l’air du temps apparaissent comme les êtres respectables et passionnants de notre époque alors que ceux qui auront tourné leur veste par opportunisme seront rejetés et méprisés.

La droite est faite pour conserver ? Qu’elle conserve ! Toute politique conserve un certain nombre de choses. Même le libéralisme. Et surtout, les révolutionnaires. Le terme conserver passe mal aujourd’hui ? Pas sûr. Ce qui passe mal, c’est la bêtise avec laquelle on conserve. Quand on conserve intelligemment en expliquant pourquoi on veut conserver et comment on entend le faire, cela n’est ni  ringard ni ridicule. C’est intelligent. Et cette intelligence, on en a besoin.

 

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