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Crédits Photo: Flickr/ zigazou76

Pile tu gagnes, face je perds

Plan sur les migrants : le gouvernement dans l'impasse intellectuelle de sa politique de "générosité"

La Jungle de Calais devrait bientôt être démantelée et ses migrants seront répartis sur l'ensemble du territoire français afin de soulager la région. Pourtant, la solution très court-termiste du gouvernement ne profitera ni aux réfugiés, ni aux populations locales.

Laurent Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant, membre du think tank European Centre for International Affairs.

Voir la bio »Jacques Barou

Jacques Barou

Jacques Barou est docteur en anthropologie et chargé de recherche au CNRS. Il enseigne les politiques d’immigration et d’intégration en Europe à l'université de Grenoble. Son dernier ouvrage s'intitule La Planète des migrants : Circulations migratoires et constitution de diasporas à l’aube du XXIe siècle (éditions PUG).

 

 

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Atlantico : Pour faire face au défi que représente la Jungle de Calais, le gouvernement a décidé de mettre en place une réaffectation des migrants souhaitant passer vers le Royaume-Uni. 12.000 places d'hébergement devraient être créées et réparties sur l'ensemble du territoire, notamment en Nouvelle-Aquitaine, en Auvergne ou dans le Grand-Est d'ici la fin de l'année. Cette solution de répartition sur l'ensemble du territoire est-elle viable ? Pourquoi ?

Laurent Chalard : Non, cette solution n’est pas viable car elle n’a aucun sens, aussi bien pour les migrants que pour les régions d’accueil.

En effet, les migrants installés dans la jungle de Calais souhaitent se rendre au Royaume-Uni pour rejoindre, bien souvent, des membres de leur famille (au sens large) déjà présents sur le territoire britannique et n’ont donc aucunement l’envie de se retrouver au milieu de la campagne française, qui plus est très loin de leur destination finale souhaitée (par exemple, en Nouvelle-Aquitaine !), d’autant qu’ils ne connaissent strictement rien à notre langue et à notre culture. 

A lire également sur notre site : 62% des Français sont opposés à l'accueil des réfugiés sur le territoire français, un plus haut depuis le pic de la crise des migrants de l’été 2015

 

Pour les territoires ruraux censés accueillir les migrants de Calais, ce sont en règle générale des territoires offrant très peu d’emplois, ce qui sous-entend qu’il n’y a pas de place dans le système économique local pour absorber tous ces nouveaux arrivants car les campagnes françaises ne proposent pas massivement les emplois peu qualifiés que l’on retrouve dans les grandes métropoles, que sont susceptibles d’occuper ces populations. En effet, il aurait été plus pertinent d’envoyer ces migrants dans les principales zones urbaines du pays, où les créations d’emplois sont plus importantes, pour éviter leur oisiveté. 

Manifestement, cette décision de répartir les migrants sur l’ensemble du territoire national a été prise par des incompétents, qui ne comprennent rien à rien…

Jacques Barou : La réaffectation des migrants de Calais sur l'ensemble du territoire français apaisera indubitablement la région. Il y avait là-bas une très forte concentration de population, dans des conditions difficiles et sans aucun contrôle. Par conséquent, si cette solution ne peut évidemment pas régler le problème (tant sur le court terme que sur le long terme), elle permet au moins de soulager la région de Calais.

Les individus qui se retrouveront dans des centres pour demandeurs d'asile seront certes répartis sur toute la France, mais essentiellement dans des régions faiblement peuplées et avec une activité économique peu développée. Or, il s'agit le plus souvent d'individus qui souhaitent travailler rapidement pour pouvoir rembourser leurs dettes et envoyer de l'argent à leurs familles. Très rapidement, ils réaliseront que se retrouver dans des régions à faible dynamisme n'est pas bon pour eux. La Grande-Bretagne restant leur objectif, il est probable qu'un certain nombre d'entre eux quitteront les centres d'accueil pour se diriger de nouveau vers Calais, avec l'espoir de passer la Manche.

Une telle solution ne peut être viable à long terme qu'à la condition que le Royaume-Uni durcisse ses conditions d'entrée sur le territoire. Il faudrait qu'il soit quasiment impossible d'entrer clandestinement en Angleterre, ce qui n'est pas encore tout à fait le cas aujourd'hui. N'oublions pas non plus que les flux migratoires sont loin d'être taris. Il y a encore des individus qui traversent la Méditerranée, d'autres viennent d'Asie par la Turquie. Or, ces gens-là n'iront pas dans des centres d'accueil : ils iront directement à Calais dans l'espoir de gagner l'Angleterre. C'est bien là le nœud du problème.

On ne peut pas dire pour autant qu'il s'agisse d'un coup dans l'eau… ou du moins pas totalement. Ce serait oublier l'impact de court terme que cela peut avoir sur Calais, dont on sait désormais la fatigue. Cela devrait d'ailleurs calmer le mécontentement des populations locales, qui craignaient pour la survie de leur économie comme pour leur tranquillité personnelle. Ce n'est donc pas complètement inutile, mais il est fort probable que d'ici quelques mois, ou un an, un problème du même ordre se pose à nouveau à Calais. 

La solution ne peut pas reposer sur la seule politique d'accueil et de répartition des migrants : elle doit également reposer sur une politique de fixation des individus dans des zones sécurisées, proches de leurs pays voire à l'intérieur des pays en guerre pour peu qu'on soit en mesure de sécuriser ces zones. L'important étant évidemment que les populations civiles n'aient plus à s'enfuir dans des conditions dramatiques.

L'exemple de 1979 et des boat people a été érigé en modèle par certains organes de presse. Pour autant, la comparaison est-elle pertinente ? Quelles sont les différences fondamentales ; ainsi que les leçons qu'il est possible de tirer des deux situations ?

​Laurent Chalard : Non, la comparaison n’est pas pertinente car le contexte historique et celui de la migration est sensiblement différent.

En effet, en 1979, les migrants originaires de l’ancienne Indochine étaient perçus par la population française comme des résistants anti-communistes, réellement menacés de mort dans leur pays d’origine, d’où une sympathie certaine, d’autant que c’étaient des familles entières qui arrivaient et non des hommes seuls. De leur côté, les migrants d’Indochine étaient très contents d’arriver en France s’inscrivant dans une volonté d’assimilation, puisque la possibilité d’un retour au pays paraissait peu crédible à moyen terme.

A contrario, aujourd’hui, les migrants sont perçus par nos concitoyens comme des "envahisseurs" pour plusieurs raisons. D’abord, car ils quittent leur pays d’origine essentiellement pour des raisons économiques. Ensuite, parce que la part de musulmans, population perçues comme problématiques, est très importante. En outre, car la dominante masculine est écrasante. Enfin, ces migrants ne souhaitant pas venir s’installer en France, la population française ne voit vraiment pas pourquoi elle devrait les accueillir, sachant qu’il existe déjà beaucoup de problèmes avec les immigrés présents depuis beaucoup plus longtemps.   

Jacques Barou : C'est tout à fait différent, mais il est vrai que la crise des boat people a été bien gérée. Nous nous en sommes bien sortis.

Les conditions, en revanche, n'avaient rien à voir. Rappelons le contexte : nous étions encore en situation de guerre froide et, par conséquent, les individus qui fuyaient le bloc communiste apportaient la preuve éclatante que ce système ne fonctionnait pas. En outre, la plupart des pays d'Europe occidentale était encore dans une situation économique relativement heureuse. Le choc pétrolier de 1973 avait impacté l'économie, mais l'espoir de sortie de crise demeurait. Des secteurs d'emplois continuaient à manquer de main d'œuvre. Pour toutes ces raisons, la plupart des boat people a pu s'insérer sur le marché de l'emploi. 

Enfin, les réfugiés des boat people jouissaient d'une meilleure image que les réfugiés du Moyen-Orient. Ces derniers sont associés, inévitablement, à des images de guerre, de fanatisme et, par conséquent, on les voit venir avec inquiétude.

Outre le "seul" intérêt des migrants et des communautés locales, quels sont les risques inhérents à ce genre de répartition du problème sur l'ensemble du territoire ? Politiquement comme humainement, quelles peuvent être les conséquences ? 

​Laurent Chalard : Très rapidement, les migrants de la jungle de Calais déplacés vers les campagnes françaises vont se rendre compte qu’il n’y a rien à faire dans leur nouveau lieu d’accueil, les comportements déviants risquent d’être nombreux, l’oisiveté n’étant jamais bonne pour les hommes seuls. Il existe un risque de violences des migrants vis-à-vis des populations locales, d’autant que se trouvent beaucoup de criminels parmi eux, comme ce que l’on a pu constater en Allemagne et en Suède, avec l’épidémie de viols et les actes terroristes dans de petites villes tranquilles. Il pourrait donc se produire des tensions avec les populations locales, pouvant conduire à des rixes dans un contexte d’une population nationale excédée par la politique d’immigration continue menée par les différents gouvernements français depuis plusieurs décennies.

Sur le plan politique, conséquence logique de cette situation qui s’inscrit dans une montée du sentiment identitaire dans nos campagnes, cela ne conduira qu’à y renforcer l’emprise de l’extrême-droite, équivalant à un petit coup de pouce supplémentaire. D’une certaine manière, l’action du gouvernement va encore faire monter le vote pour le Front National.

Jacques Barou : Si les individus sont bien répartis et les établissements bien gérés, il y aura peu de problèmes avec la population locale. Cependant, au sein de ces groupes, il y a toujours des risques de conflits interne. Des antagonismes existent et ont parfois été ravivés au cours de guerres récentes. Un conflit au sein même de certains établissements n'est pas impossible… D'où la nécessité d'avoir un personnel capable de faire face à toutes les situations. Or, en multipliant très vite les centres d'accueil, je ne suis pas sûr que nous ayons à disposition un personnel qui soit à la hauteur et à même de gérer tout cela. 

Je pense également que les gens installés dans ces centres d'accueil vont finir par s'y ennuyer, réaliser le manque de dynamisme économique de leurs régions. Ils souhaiteront donc partir et seront certainement attirés par le dynamisme des grandes villes. Certains se retrouveront évidemment dans la périphérie des grandes agglomérations, habiteront des cités HLM dans lesquelles les problèmes et les tensions existent déjà. 

Il va de soi que cela contribuera également à la montée du Front National. Dans des petites villes où seront construits des centres d'accueil, un pan de la population commence d'ores et déjà à se mobiliser. Des manifestations ont été conduites contre les centres, qui sont vécus comme des dangers ou des menaces. Il est fort probable que cela se traduise électoralement par un vote extrémiste.

Quelles sont les solutions qui auraient pu s'avérer efficaces ?

​Laurent Chalard : Le principal problème de la France est l’absence de politique de gestion des flux migratoires, qu’ils soient légaux ou illégaux, d’où l’incapacité à imaginer des solutions efficaces, pour la bonne raison qu’elles ne peuvent qu’être radicales, chose inenvisageable pour des dirigeants politiques d’une extrême lâcheté qui se moquent éperdument du devenir de leur pays. En effet, pour résoudre le problème, deux principales solutions se présentaient aux autorités françaises.

La première aurait été de laisser les migrants librement passer au Royaume-Uni, puisque c’est la destination qu’ils souhaitent atteindre, ce qui permettrait de se débarrasser du fardeau de la gestion de l’accueil sur notre territoire de populations en transit. Cependant, cette décision risquant de mener à une détérioration sérieuse des relations politiques avec le Royaume-Uni, étant donné le contexte du Brexit, n’aurait pu être prise que par un Président digne de ce nom. Elle aurait eu le mérite néanmoins de mettre le Royaume-Uni face à ses responsabilités et éventuellement de réussir à réfléchir à une solution commune.

La seconde solution aurait reposé sur le principe que toute personne présente de manière illégale sur notre territoire est expulsable, puisque le contrôle des entrées et des sorties d’un territoire relève du pouvoir régalien d’un Etat démocratique (ce que les promoteurs des frontières totalement ouvertes semblent avoir oublié !). Dans ce cadre, l’Etat aurait pu décider de renvoyer dans leur pays d’origine les migrants déjà présents et d’empêcher de nouvelles entrées, à travers la reprise du contrôle des frontières nationales. En gros, il aurait tout simplement choisi de revenir à la situation antérieure à la signature des grands traités européens. Cette solution, qui aurait conduit à remettre en cause le principe de libre circulation des personnes au sein de l’Union européenne n’aurait pu, de nouveau, être prise que par des dirigeants courageux, ayant une vision claire du futur.

Pour résumer, le problème de la jungle de Calais n’est pas un problème local, mais un problème de politique nationale de gestion des flux migratoires. Tant que cette dernière n’existera pas, la situation ne fera qu’empirer avec à l’arrivée une population nationale qui risque de devenir incontrôlable.

Jacques Barou : Il m’apparaît important, en premier lieu, que les pays européens se coordonnent mieux. La Grande-Bretagne doit afficher une politique un peu plus claire. Il faut également parvenir à restaurer une paix dans certaines régions, pour permettre le retour des migrants dans leurs pays d'origine, le tout dans des conditions pacifiées et sécurisées. Il s'agit d'un problème majeur et le Brexit n'arrangera pas les choses. Savoir qu'il est possible de travailler en Angleterre sans être légalisé représente un facteur d'attraction certain… et tant que la législation britannique n'évoluera pas sur ces questions, le problème continuera de se poser.

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