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Bernard Cazeneuve présente un "plan anti-djihad".

De Paris à Damas

Plan anti-jihad : mais qui sont ces Français(es) que le dégoût de leur vie en France pousse à partir ?

Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, présente ce mercredi 9 juillet en conseil des ministres un "plan anti-djihad" visant notamment à endiguer le départ de ressortissants français vers des lieux de "guerre sainte" comme la Syrie ou l'Irak.

Alain Chouet

Alain Chouet

Alain Chouet est un ancien officier de renseignement français.

Il a été chef du service de renseignement de sécurité de la DGSE de 2000 à 2002.

Alain Chouet est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l’islam et le terrorisme. Son dernier livre, "Au coeur des services spéciaux : La menace islamiste : Fausses pistes et vrais dangers", est paru chez La Decouverte en 2011.

Voir la bio » Mohamed-Ali  Adraoui

Mohamed-Ali Adraoui

Mohamed-Ali Adraoui est Docteur en Science Politique, chercheur en relations internationales et spécialisé dans l'étude du monde musulman. Il est chercheur à l'Institut universitaire européen de Florence ainsi qu'à l'Université nationale de Singapour. Il est l'auteur des ouvrages : Du Golfe aux banlieues. Le salafisme mondialisé, PUF, 2013, et Les islamistes et le monde. Islam politique et relations internationales, L'Harmattan, 2015.

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Atlantico : Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, présente aujourd'hui en conseil des Ministres un "plan anti-djihad" visant notamment à endiguer le départ de ressortissants français vers des lieux de "guerre sainte" comme la Syrie ou l'Irak. Que peut-on dire concrètement du danger djihadiste en France actuellement ?

Mohamed-Ali Adraoui : Tout d’abord, on peut déjà affirmer qu’il y a un véritable flou sémantique autour de ce qu’est la notion de "djihad" telle qu’on la comprend actuellement. Les différents acteurs de ce phénomène parlent actuellement davantage de "rébellion" de combat pour la "liberté" et d’engagement politique plutôt que de s’appuyer sur une rhétorique purement théologique. Pour répondre ensuite à votre question, on sait aujourd’hui par le travail de différentes officines du renseignement qu’il y a un certain nombre de personnes (800 français d’après Bernard Cazeneuve, NDLR) qui se sont rendues en Syrie afin d’y combattre les forces gouvernementales de Bachar El-Assad. En amont du cas syrien, il s’agit là d’une tendance qui existe au moins depuis la fin des années 1990 et qui s’est amplifiée dans les années 2000. On peut ainsi affirmer que la guerre civile (certains la voient comme une révolution) qui s’y déroule a clairement joué un rôle déclencheur très important quand on regarde le nombre de combattants étrangers, et pas seulement Français, qui opèrent sur place (ils seraient plus de 7000 actuellement selon James Clapper, ancien cadre de l’armée US auditionné récemment par le Sénat américain, NDLR).

La France n’échappe donc pas à un phénomène qui touche aujourd’hui de très nombreux pays. Je me permettrai par ailleurs de douter sur le discours souvent entendu actuellement sur les racines du djihadisme : il y a certes une visibilité croissante et bien réelle manifestée notamment par le départ de combattants mais l’on se trompe d’après moi en affirmant que la cause de ces départs se trouve dans une plus grande diffusion du discours "pro-djihad" chez une certaine jeunesse des pays occidentaux. Sans nier encore une fois les faits, force est de constater que la rhétorique du djihad  peut difficilement être plus efficace que par le passé, et ce pour une raison simple : elle n’a absolument pas évolué depuis quinze ans. Le véritable enjeu-clé doit être vu ici dans le développement de la guerre syrienne qui peut mobiliser des milliers d’adolescents et de post-adolescents sur un territoire dont les frontières sont toutes aussi mal contrôlées que le conflit en lui-même. L’invasion américaine de l’Irak puis l’installation d’un régime pro-chiite à Bagdad par Washington n’avait pas déclenché de mouvements aussi intenses alors que cela aurait pu clairement constituer aux yeux de certains un motif d'engagement guerrier.

Alain Chouet : Même s’il reste limité, le danger djihadiste existe et va s’intensifier. Les "brigades internationales" salafistes qui sévissent au Moyen-Orient exercent sur certains esprits fragiles une attirance d’autant plus préoccupante que - contrairement à l’Afghanistan et au Sahel - il est très facile et peu coûteux de s’y rendre. Le problème est que les jeunes ressortissants européens qui vont sur place, en particulier les Français, ne sont guère considérés par les militants locaux en raison de leur connaissance sommaire de l’arabe et de l’Islam ainsi que de leur très faible valeur opérationnelle et leur manque de rusticité. C’est une des raisons qui explique le retour prématuré de certains.

Les autres, s’ils ne se font pas tuer sur place, en reviendront également plein d’amertume quand les pouvoirs locaux plus ou moins assistés par des puissances étrangères auront éradiqué les bandes armées islamistes sur le terrain comme c’est le cas actuellement en Syrie. Ces militants déçus reviendront du "front" avec l’aura du moudjahid - comme les Arabes d’Afghanistan dans les années 90 - avec beaucoup de colère et une formation à l’action clandestine violente. Ce n’est alors plus par dizaines, comme au retour d’Afghanistan, qu’on les comptera en Europe occidentale mais par centaines et, même s’ils ne passent pas tous à l’acte, ils constitueront à la fois une menace permanente pour la collectivité et un modèle pour tous ceux qui veulent s’affirmer et qui confondent le respect auquel ils aspirent avec la peur qu’ils inspirent.

En quoi un dégoût de la vie menée en France peut-il jouer sur le phénomène ? Quels en sont les principaux ressorts ?

Mohamed-Ali Adraoui : Il y a certes une prégnance des marqueurs religieux (foulards, hallal…) dans certains quartiers mais analyser le phénomène par le développement de "l’islamisme" (terme valise qu’on a du reste de plus en plus de mal à définir concrètement) comme cela est souvent fait dans les médias me semble être une erreur de lecture. On entend aussi une autre analyse, basée de-même sur une vision "pathologique" du phénomène, qui consiste à dire que la marginalisation de toute une partie de la population crée de parfaits candidats au "djihad". La fragilité psychologique, le questionnement identitaire, peuvent évidemment être des moteurs mais l’on parle ici d’une fraction finalement très minoritaire des potentiels combattants. La plupart d’entre eux ont en réalité des motivations d’ordre plus directement politiques que religieuses : lorsque l’on observe différents terrains comme la Bosnie, la Tchétchénie, les deux invasions de l’Afghanistan et celles de l’Irak, on retrouve chez de nombreux "engagés" une justification de leurs actes par la lutte contre un pouvoir oppresseur ou illégitime plutôt que par la défense d’un idéal théologique. Le premier moteur de recrutement au sein des réseaux djihadistes est ainsi la lutte contre la personne de Bachar El-Assad, loin devant la promotion d’une certaine vision de l’Islam.

Alain Chouet : Les ressorts de l’attirance vers l’action violente sont multiples. Ils tiennent souvent plus au romantisme de l’action et au besoin de valorisation personnelle qu’à une réelle conviction religieuse ou à une compréhension des enjeux stratégiques et géopolitiques de la région. Si l’existence en France et en Europe inspirait tant de dégoût, on ne verrait pas des centaines de milliers de ressortissants du sud de la Méditerranée risquer chaque jour depuis près d’un demi-siècle leur vie pour traverser la mer et les déserts afin de rallier nos côtes.

Ce que l’on constate chez les candidats identifiés au djihad, c’est que ce sont en général des jeunes pas forcément défavorisés mais inadaptés, sans repères familiaux ou ancrage social, cultivant une image très négative d’eux-mêmes et des parents qui auraient dû leur servir de modèle. Rallier des groupes combattants leur permet de trouver la chaleur d’une sorte de famille d’accueil, des règles de vie balisées, l’autorité rassurante d’un chef et le sentiment de valorisation et de puissance que la possession et l’utilisation des armes confèrent toujours aux minables et aux ratés.

Peut-on avoir une idée de la proportion des potentiels candidats au "Djihad" dans l'Hexagone ? Quelle est la dimension concrète du problème ?

Mohamed-Ali Adraoui : On évoque plusieurs centaines de personnes comme nous l'avons dit pour ce qui concerne ceux qui sont déjà partis. La sociologie des combattants du "jihad syrien" fait assez penser à celle de certaines organisations humanitaires dans la mesure où une fibre ou une vocation s'observe chez les personnes qui s'identifient à la nécessité d'aller se battre dans cette région du monde. En effet, là où des crises, des conflits, des tensions, des guerres se font jour, la nécessité de venir en aide à des populations opprimées est fondement des réseaux de mobilisation et de soutien qui amènent par exemple aujourd'hui jusqu'en Syrie.

C'est en cela que je fais le rapprochement entre les deux, si les justifications idéologiques ne sont pas les mêmes, les points communs sont nombreux. Ce n'est bien entendu pas le seul facteur, puisqu'il faut également des conditions matérielles et politiques propices telle que la possibilité d'entrer sur le territoire syrien aujourd'hui. Les éléments sont donc presque toujours les mêmes : conflit d'abord localisé, internationalisation lorsque les facteurs le permettent et les acteurs initiaux autorisent ou ne peuvent s'opposer à l'arrivé de mouvements "étrangers", changement de nature du conflit dans une certaine mesure, création de conditions encore plus propices pour l'arrivée de nouveaux acteurs...
 

Alain Chouet : Il ne faut pas en exagérer le nombre sous l’effet amplificateur de la focalisation médiatique qu’ils suscitent. On reste dans l’ordre de quelques centaines, dont certains demeurent au stade du rêve ou du fantasme. Sur une communauté musulmane qui compte environ six millions de membres en France cela représente statistiquement une personne sur six mille, proportion qui, au regard de n’importe quelle autre pathologie sociale, serait considérée comme négligeable.

On ne peut évidemment se désintéresser du phénomène qui, comme on l’a vu plus haut, est à terme lourd de menaces et justifie parfaitement l’adaptation de notre arsenal juridique et réglementaire à ces menaces. Mais il serait tout aussi erroné de vouer 10% de la population française à une loi permanente des suspects et à des mesures liberticides sous prétexte que quelques centaines d’hurluberlus monopolisent l’attention des médias.

Ce serait techniquement contre-productif et cela ferait parfaitement le jeu des terroristes et des leaders djihadistes qui cherchent justement, par des techniques sectaires, à couper les communautés musulmanes de leurs cadres légitimes dans le monde arabe et dans les sociétés d’accueil en Occident pour mieux les asservir.

On sait que près d'un tiers des effectifs français dans la rébellion syrienne était représenté par des femmes. Comment expliquer cette donne ?

Mohamed-Ali Adraoui : C'est à la fois étonnant car on sait que le sexe masculin est généralement celui de la "guerre", en cela que les combattants et les parties prenantes des conflits sont le plus souvent des hommes, mais cela n'est pas aussi surprenant si l'on garde à l'esprit qu'au sein des mouvements on peut parler d'une vision "féministe" de l'action religieuse. J'entends par là le fait que, contrairement à ce que d'aucuns pourraient penser de prime abord, les femmes ont une place dans l'éducation religieuse et les mobilisations. Le fait d'être cantonnées à la maison et aux fonctions de reproduction est une réalité que l'on retrouve au sein d'autres communautés religieuses (ou non par ailleurs), musulmanes et autres. 

Elles ont un rôle, théorisé d'ailleurs par des clercs religieux, elles peuvent parfois être amenées à combattre, comme sont censées l'avoir fait certaines consoeurs dans l'histoire de l'islam mais elles sont systématiquement appelées à participer à cet effort de promotion et de défense des valeurs et des normes religieuses qui est appelé "jihad" en se mettant au service de leur communauté comme l'illustre le cas syrien aujourd'hui. 
 

Alain Chouet : Je ne suis pas sûr de l’exactitude de ce chiffre qui reste à vérifier. Cette statistique est de toute façon biaisée par le fait que les familles musulmanes - qui restent souvent très patriarcales - ont plus tendance à s’inquiéter de la disparition de leurs filles, et donc à la signaler, que de celle des garçons dont on s’accorde à admettre qu’il faut bien qu’ils vivent leur vie.

D’autre part, pour un petit nombre de jeunes filles de la communauté musulmane à qui toute émancipation ou autonomie est refusée par la pression sociale de leur famille, de leurs grands frères, des caïds de leur cité, rallier le djihad s’apparente à une sortie par le haut de la domination à laquelle elles sont soumises.

Ceux qui les soumettent à l’oppression au nom d’une religion mal comprise peuvent difficilement critiquer leur engagement militant au profit de cette même religion tout aussi mal comprise... Elles y gagnent la liberté de leur choix, le respect forcé de ceux qui les méprisaient, la sortie de leur confinement oppressant. Mais à quel prix ?

Comment les services de renseignement et de protection du territoire s'adaptent-ils à ces nouveaux profils ?

Alain Chouet : Pour les services de renseignement et de sécurité, le phénomène n’est nouveau que par son ampleur et sa proximité. Les techniques d’identification, de suivi, de surveillance et, si nécessaire, de neutralisation existent et fonctionnent. Elles sont adaptées au traitement de quelques dizaines de cas annuels. Si on doit maintenant traiter plusieurs centaines de cas, c’est tout à la fois l’ampleur des moyens matériels et humains qu’il faudra réexaminer ainsi qu’une adaptation prudente mais déterminée de nos procédures policières et judiciaires qu’il faudra promouvoir. Le plan présenté aujourd’hui par le ministre de l’Intérieur procède de cette nécessaire adaptation. Il faudra voir comment il s’applique et avec quels moyens.

Mais au-delà ce ces indispensables mesures techniques pour faire face à la menace immédiate, il reste que le djihadisme dans le monde arabe et musulman procède depuis les années 1980 de la politique délibérée de certains acteurs étatiques locaux qui l’ont suscité, qui le soutiennent et le financent, qui en font le supplétif mercenaire de leur politique étrangère, de leurs intérêts nationaux, voire familiaux. Tant que l’Occident, France en tête, par aveuglement ou par calcul, voudra ignorer cette réalité, les services de sécurité seront condamnés à tenter de prévenir ou réparer les conséquences du djihadisme sans pouvoir en éradiquer les causes.

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