Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
France
Emmanuel Macron Olivier Véran

Lutte contre la pandémie

Pierre Manent : "Nous souffrirons longtemps de la passivité qu’a imposé le gouvernement aux Français avec le Covid"

La crise du Covid-19 et la gestion de la pandémie par le gouvernement ont soulevé de nombreuses questions sur les atteintes aux libertés. La réaction relativement passive de la société civile française interroge également. Le philosophe Pierre Manent revient sur ces sujets dans le cadre de cet entretien.

Pierre Manent

Pierre Manent

Normalien, agrégé de Philosophie (Hypokhâgne au Lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse, enseignement de Louis Jugnet), il est depuis 1992 directeur d'études à l'EHESS et aujourd'hui au Centre de recherches politiques Raymond Aron et professeur associé à Boston College (Massachusetts, États-Unis). Pierre Manent est notamment l'auteur de l'ouvrage Situation de la France aux éditions Desclée de Brouwer (2015).

 

Voir la bio »Ulysse Manhes

Ulysse Manhes

Ulysse Manhes est journaliste.

Voir la bio »

Ulysse Manhes : Cher Pierre Manent, les « atteintes aux libertés » motivées par une crise sanitaire et menées par un régime qui navigue à vue sont-elles identiques à des atteintes aux libertés des régimes totalitaires ?

Pierre Manent : Non. Ni identiques ni comparables. Un régime totalitaire repose sur un parti unique et une idéologie imposée par la terreur. Où est le parti unique, où est la terreur en France ? Ce qui est vrai en revanche, c’est que, sans terreur mais non sans intolérance, une idéologie d’État s’est imposée à tous, gouvernants et gouvernés, avec la discipline de parole qui en est inséparable. Selon cette idéologie, il n’y a de règles légitimes que celles qui s’adressent à l’homme en général ; les juridictions qui administrent ces règles n’acceptent pas de responsabilité devant la communauté des citoyens puisqu’elles prétendent ne rendre de compte qu’à « l’humanité sans frontières ». La démocratie, comme gouvernement de soi de la nation – notre chose commune – non seulement a été délégitimée, mais pour ainsi dire criminalisée. Notre vie civique est donc exsangue. Ce qui frappe dans la crise sanitaire, c’est l’incapacité du gouvernement à faire autre chose qu’imposer une immobilisation générale avec l’aide des préfets et des gendarmes. Assurément les difficultés sont sérieuses, mais, à part bien sûr les efforts des hôpitaux, pouvons-nous citer une seule mesure qui signale un minimum d’initiative ou d’audace de la part du gouvernement ou du corps social ? De quelle « action commune » nous souviendrons-nous ?  En tout cas, nous souffrirons longtemps de cette passivité imposée.

Que pensez-vous de la réaction relativement passive de la société civile française face aux restrictions de liberté dans un but sanitaire dont l’efficacité ne semble pas totalement établie à ce jour ?

Je vois deux explications.

D’une part, les droits strictement individuels étant seuls légitimes aujourd’hui, tous les motifs des actions sociales, des actions communes, sont suspects d’illégitimité. Voyez comment les attestations de déplacements dérogatoires refusent encore d’inclure la visite d’un lieu de culte parmi les motifs légitimes !  Au nom d’une interprétation de plus en plus extensive de la laïcité, notre société a tellement exclu la religion des motifs légitimes d’action collective qu’elle ne sait plus que la refouler aux marges ou dans une sorte de clandestinité à peine tolérée. Au bout du compte, le seul motif légitime, parce que le seul incontestable, des actions humaines, c’est la peur de mourir. Il n’y a pas de limite à la tyrannie qui peut se légitimer par la protection de la vie de chacun.

D’autre part, à partir de la fin des années 60, s’est imposée une sorte d’inversion du projet collectif. Au lieu de puiser nos motifs en nous-mêmes, dans ce que nous sommes et voulons être et faire, nous avons voulu chercher nos motifs dans le « monde ». Nous avons commencé un processus d’évidement intérieur, mesurant désormais notre vertu à notre capacité à accueillir les mouvements du monde, c’est-à-dire fondamentalement à nous laisser faire. Sous le beau nom d’ouverture à l’Autre, nous nous sommes retiré tout droit d’agir pour nous et par nous.

Selon vous, les états libéraux qui financent la crise par la dette vont-ils se retrouver plus fragilisés que les régimes plus totalitaires (par exemple la Chine) qui soutiennent l’économie par l’État ?

Soutenir l’économie par l’État, il me semble que c’est ce que fait le gouvernement français, comme d’ailleurs la plupart des autres gouvernements. Bien ou mal, je ne sais. J’ai le sentiment que si la situation n’est pas plus mauvaise, nous le devons pour une bonne part à l’action intelligente du Ministre de l’économie.  Sur la question de la dette, je ferai une remarque politique générale. Depuis que ma glorieuse génération est montée sur la scène du monde, nous nous sommes installés pour de grandes, d’éternelles vacances. Nous avons décidé que les instruments économiques, politiques et militaires de l’indépendance nationale étaient inutiles, à la fois ridicules et immoraux. Au lieu d’assurer notre être collectif face à la pression du monde, nous avons décidé de nous ouvrir sans réserve à cette pression, de « laisser passer » les flux de biens, de capitaux et de personnes. Nous avons compensé la diminution de nos capacités agricoles et industrielles par le financement étatique d’une partie croissante de la vie collective, par l’endettement donc. La France ressemble à une « vieille famille » qui multiplie les expédients pour continuer de faire bonne figure.

Raymond Aron confessait dans ses entretiens : « J’ai cessé d’être socialiste quand j’ai commencé à étudier l’économie politique » (Le spectateur engagé). L’éducation aux mécanismes économiques l’a délivré des naïvetés utopiques. D’une manière générale, le complotisme montant n’est-il pas lié à un défaut de formation des citoyens et de certains intellectuels aux fonctionnements complexes des sociétés modernes ?

On peut manquer à la fois de compétences économiques et de compétences politiques. Voyez l’euro. Les gouvernants français ont plaidé obstinément pour une monnaie commune afin de surmonter l’infériorité structurelle de la France par rapport à l’Allemagne, avec pour seul résultat que la supériorité économique de l’Allemagne fut consolidée en une hégémonie pour ainsi dire officielle, d’autant plus aisément que la valeur de l’euro fut fixée à un niveau aussi avantageux pour l’Allemagne qu’il est dommageable pour nous. L’idée qu’un marché unique et une monnaie commune allaient nous conduire à l’union politique fut la faute originelle de la classe politique. En tout cas, nous sommes désormais étroitement liés, et subordonnés, à un pays avec lequel nous sommes en désaccord sur la plupart des questions politiques. C’est une situation intenable que nous essayons vainement de masquer en entretenant la fable du « couple franco-allemand moteur de l’Europe ». 

Au regard de la défiance accrue à l’égard des élites et des dirigeants, une solution alternative à la démocratie représentative est-elle possible ? Une solution, quelle qu’elle soit, serait-elle supérieure ?

Le régime représentatif est le chef-d’œuvre de la politique moderne. Quand il eut trouvé ses institutions, il produisit l’ordre et le progrès. Nous ne savons plus très bien où est l’ordre ni ce qu’est le progrès, mais je ne vois pas d’autre perspective raisonnable que d’essayer de ranimer la république représentative. Nous ne pourrons le faire que si nous réhabilitons le cadre national. Si nous n’y réussissons pas, alors viendront d’autres propositions qui nous feront nous mordre les doigts d’avoir abandonné la démocratie représentative.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !