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Wirecard, Volkswagen...

Peut-on encore avoir confiance dans le capitalisme allemand ? Une série de scandales laissent planer le doute

Après les scandales Wirecard et Volkswagen, est-il encore possible de faire confiance aux grandes entreprises allemandes, pourtant réputées pour leur sérieux ? A-t-on eu tort de leur faire confiance par le passé ?

Guillaume Duval

Guillaume Duval

Guillaume Duval est rédacteur en chef du mensuel Alternatives économiques, auteur de La France ne sera plus jamais une grande puissance ? Tant mieux ! aux éditions La Découverte (2015) et de Made in Germanyle modèle allemand au-delà des mythes aux éditions du Seuil et de Marre de cette Europe-là ? Moi aussi... Conversations avec Régis Meyrand, Éditions Textuel, 2015.

Voir la bio »Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : Wirecard a menti sur ses comptes et reconnaît qu’une somme de près de deux milliards n’existait "probablement pas", auparavant Volkswagen a menti sur ses régulateurs. Est-il encore possible de faire confiance aux grandes entreprises allemandes pourtant réputées pour leur sérieux ? A-t-on eu tort de leur faire confiance par le passé ?

Edouard Husson : Pourquoi le capitalisme allemand serait-il indemne des problèmes qui ont surgi dans l'ensemble du capitalisme mondial depuis quelques décennies, liés à la surabondance des liquidités et les efforts, quelquefois désespérés, pour détourner, par la financiarisation, ces liquidités vers des secteurs qui neutralisent le potentiel inflationniste de la création monétaire mondiale? L'Allemagne s'est financiarisée comme les autres économies depuis que Gerhard Schröder a libéré, en 2000, les réserves qui dormaient dans les livres de compte des entreprises et des banques en supprimant la dissuasion fiscale qui pesait sur les plus-values générées par les cessions d'actifs. Les entreprises allemandes ont pu alors pénétrer les marchés boursiers, ce qu'elles avaient évité de faire jusque-là. Le capitalisme allemand est devenu plus "anglo-saxon". Il en a copié les qualités et les défauts. Wirecard - entreprise au nom anglais ! - est un exemple spectaculaire de la perte du sens éthique des entreprises allemandes; on avait pu penser que le capitalisme allemand était devenu mûr dans le secteur de l'économie digitalisée (ici les paiements en ligne); or on découvre depuis quelques mois - en fait l'affaire couvait depuis deux ans - que l'entreprise a fait preuve d'une "comptabilité créative" comme on disait en 2001 à propos d'Enron.  Vous avez raison de rappeler que Volkswagen a trafiqué ses données de pollution Diesel pour rester compétitive sur le marché automobile américain. Et il faudrait citer  la Deutsche Bank, dont les développements hasardeux, font peser une menace de type systémique sur l'économie mondiale. 

Guillaume Duval : Ce n'est pas forcément l'image d'Epinal qu'on en a, mais il y a toujours eu des scandales majeurs dans le monde de l’entreprise allemand : Flick en 1981, Siemens en 2006... L'idée que l'Allemagne est un pays vertueux qui respecte les règles et que ses dirigeants d'entreprises sont également dans cet état d'esprit a toujours été une idée fausse. C’était un aspect choquant pendant la crise grecque, où l’on entendait côté allemand des développements plutôt xénophobes sur le thème des Grecs (et des pays du sud). Ils n’avaient pas particulièrement de leçons à donner en termes de morale et en encore moins dans le domaine des affaires financières. Ce n’est pas donc pas quelque chose de nouveau. 

Là où il peut y avoir une rupture, c'est la manière dont ces scandales sont perçus à l'extérieur et la conséquence que ça peut avoir sur la réputation des Allemands. Jusqu’ici, les observateurs qui suivaient l’Allemagne avaient connaissance de ces dossiers mais ceux-ci ne débordaient pas beaucoup au-delà des frontières allemandes. Aujourd’hui, dans un monde où les économies et les flux d’informations sont beaucoup plus internationalisées, où les entreprises sont de plus en plus scrutées par un grand nombre d'acteurs internationaux (et notamment dans la sphère financière), tout cela peut avoir des conséquences plus lourdes. Sur la réputation des firmes allemandes, sur leur capacité à exporter, à vendre à des prix plus élevés que les autres... Il est possible que bien que ces affaires ne soient pas nouvelles, elles aient aujourd’hui des conséquences plus lourdes que par le passé.

Une réputation peut perdurer pendant un certain temps mais les chocs qui la mettent en cause sont aussi cumulatifs. C'est à partir d'un certain seuil de répétition de scandales qu'on se dit qu'il y a un problème. Les scandales précédents ont pu arriver à la connaissance d’un certain nombre d’observateurs, on a pu se dire, à chaque fois, qu’il s’agissait d’une exception, lié à un contexte particulier, etc. Désormais, avec l'accumulation des scandales récents, l'image d'ensemble peut changer.

Pourquoi le capitalisme allemand disposait-il d’une telle image de qualité et de sérieux jusqu’à présent ? Est-ce que l’image est définitivement écornée par ces scandales ? 

Edouard Husson : On est dans l'ordre de la croyance. Elle est entretenue par le fait que, contrairement à ce que nous croyons en France, les Allemands sont très bons en marketing. Je ne connais pas de société, à part les Etats-Unis, dont les hommes d'affaires soient aussi convaincus de la qualité de leurs prestations, avec une réelle capacité de convaincre les autres, d'entraîner leur adhésion. Pendant longtemps le capitalisme allemand nous a expliqué qu'il évitait les excès du capitalisme financiarisé anglo-saxon. Qu'il y soit moins virtuose, c'est un fait. mais que les entreprises allemands qui disposaient de ressources financières considérables se soient abstenues de participer aux excès des marchés financiers, c'est un mythe soigneusement entretenu, surtout par ceux qui veulent admirer l'Allemagne sans aucun recul critique. Nos grandes entreprises et nos banques sont souvent plus solides que leurs homologues allemandes et maîtrisent mieux leurs financiarisation. Mais en France on vous parle à toute occasion du "modèle allemand". Regardez ce fait significatif: tous les semi-experts vont prendre un air profond pour vous expliquer que Gerhard Schröder a relancé l'économie allemande grâce aux réformes Hartz, qui ont contraint les dépenses sociales, fait accepté des stagnations, sinon des baisses de salaires etc.... Or le miracle des années Schröder, c'est essentiellement l'abaissement de la fiscalité sur la plus-value engendrée par les cessions d'actifs. Cela a eu des conséquences très identifiables: libérer des sommes considérables pour l'investissement dans le venture capital - et aujourd'hui l'Allemagne a un solide paysage de start-ups; permettre aux grandes entreprises allemandes de se battre à armes égales avec leurs concurrents américaines ou françaises en termes de force de frappe financière; mais aussi nourrir un système de manipulation financière dont le Deutsche Bank est l'exemple le moins discuté alors qu'il est le plus explosif. les Allemands ont laissé monter au coeur de l'économie mondiale la possibilité d'une déflagration type Lehman Brothers.   

Guillaume Duval : Définitivement, difficile à dire, en tous cas elle est sérieusement écornée. Si les firmes allemandes continuaient jusqu’ici à bénéficier de cette bonne image, c'est aussi parce qu'elles font corps. Les Français ont une réputation, pas tout à fait usurpée, de critiquer leur pays quand ils sont à l'étranger. Ce n'est pas le cas des Allemands. Le scandale de l'automobile allemand est très particulier. Dans la plupart des scandales, quelqu'un de la boîte a vendu la mèche parce qu'il n'était pas d'accord ou parce qu'il avait des comptes à régler. Ici, aucun de ceux qui étaient au courant - et il y en avait beaucoup - n'ont vendu la mèche, ni prévenu la presse ou la justice. C'est une organisation de consommateurs américains qui a découvert le pot aux roses. Les scandales étaient jusque-là très étouffés, avec un consensus au sein du pays pour ne pas faire de vagues à l’étranger.

Est-il possible que les investisseurs, notamment étrangers, hésitent à investir dans les compagnies allemandes en raison de ces scandales ? 

Edouard Husson : Les investisseurs étrangers ont énormément profité de l'ouverture du marché allemand. Pourquoi renonceraient-ils? Et puis l'Allemagne a su garder une production industrielle élevée. Le secteur industriel représente plus de 20% du PIB, quand c'est 15 aux USA et 11 en France. L'Allemagne est un champion de la Troisième Révolution Industrielle (elle appelle ça "industrie 4.0). Elle investit plus en recherche que la France - surtout les entreprises. C'est à nous de cesser de parler en permanence des fausses valeurs allemandes - telles Angela Merkel, le plus mauvais chancelier de l'après-guerre - et de regarder là où les Allemands sont vraiment forts. Prenez l'exemple de la gestion de la crise du COVID 19. L'Allemagne a, comme la France, ses fous furieux de la politique sanitaire, tels le professeur Drosten, sorte de docteur Knock qui serait passé par un film de Wim Wenders; ou Markus Söder qui voudrait interdire à toute l'Europe d'ouvrir les stations de sports d'hiver à Noël; mais elle a aussi une organisation décentralisée de lutte contre les épidémies qui a permis une bien meilleure adaptation du système médicale que dans le cas français. 

Guillaume Duval : On a déjà des conséquences très concrètes dans le monde de la finance. La Deutsche Bank est en grande difficulté. Le secteur de la finance allemande dans son ensemble est considéré aujourd'hui comme fragile et peu transparent. Il y a aussi des conséquences lourdes dans le secteur automobile. Bien qu’il soit solide et qu’il ait déjà connu des crises importantes, mais je pense que les scandales cela joue un rôle dans le retard que le secteur automobile allemand a pris en matière d'électrification. Le management a tellement dû s'occuper de limiter les dégâts des scandales qu'ils ont sans doute moins investi en argent et en temps pour faire face aux défis automobiles du XXIe siècle. Or ce sont tous les deux des secteurs majeurs pour l'économie allemande, en particulier pour sa capacité de production à l'extérieur. 

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