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Monologue intérieur

Petite voix : mais d'où vient la conversation que vous entendez dans votre tête ?

Tous les êtres humains se parlent à eux-mêmes. Le dialogue interne est un outil essentiel pour parvenir à structurer nos pensées et notre psyché.

Pascal Neveu

Pascal Neveu

Pascal Neveu est directeur de l'Institut Français de la Psychanalyse Active (IFPA) et secrétaire général du Conseil Supérieur de la Psychanalyse Active (CSDPA). Il est responsable national de la cellule de soutien psychologique au sein de l’Œuvre des Pupilles Orphelins des Sapeurs-Pompiers de France (ODP).

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Atlantico : Le professeur de psychologie Charles Fernyhough, auteur de The voice within, revient dans son ouvrage sur le "dialogue interne". Il y explique notamment la difficulté d'étudier ce phénomène, ainsi que les avancées sur la question. Que sait-on concrètement du "dialogue interne" propre à chaque individu ? Comment se construit-il et quels sont les objectifs qu'il remplit ?

Pascal Neveu : Le "dia" (à travers, entre) "logos" (la parole, le discours) se joue à deux voix.

Pour mieux le définir, le dialogue interne, autrement appelé monologue intérieur, est une auto-conversation entre notre Moi et notre Soi, un échange ouvert entre notre monde conscient et l’autre plus inconscient. C’est finalement la verbalisation de messages intérieurs, que l’on peut exprimer de haute voix ou dans le silence.

Ce type de dialogue est donc totalement normal. 

En revanche, celle ou celui qui parle à un personnage imaginaire pratique un "dialogue psychopathologique" caractéristique de la schizophrénie.

Il n’est pas besoin d’être seul pour se parler à soi-même : dans l’échange avec l’autre, il est des moments où nous nous disons certaines choses qui ne peuvent être verbalisées ouvertement (ce que l’on pense de notre interlocuteur, ce qu’il faut taire, là où il faut mentir…).

Autrement dit, nous sommes capables de passer de la pensée au langage et au dialogue.

Les formes de dialogues ont principalement des objectifs pratiques et synthétiques. En ce qui concerne le dialogue interne pratique, c’est tout autant la petite voix psychique qui nous dit des choses (par exemple ce qui est bon ou mal, le rappel de taches à effectuer, se répéter une liste de courses, mais aussi des formules d’encouragements lors de périodes de stress, afin d’affronter des difficultés et mieux se contrôler… via des paroles internes telles que "Tiens bon !", "Courage, c’est bientôt fini", "Ca ne va pas faire mal"…)

Du côté du dialogue interne synthétique, il s’agit pour le cerveau, à partir d’une analyse sensorielle face à une situation, d’en retirer une conclusion comportementale, autrement dit "Je dois faire ça", "C’est ce qui est le mieux pour moi". Nous sommes dans du cognitivo-comportemental.

C’est par ailleurs un style littéraire utilisé afin que le lecteur puisse découvrir ce que pense et se dit un personnage de roman dans certaines situations. 

On peut même aller jusque dire que le rêve est une forme de dialogue interne, projeté sur des images et des histoires reconstruites, contenant des messages à analyser, via leur interprétation.

Le psychologue Lev Vygotsky voyait dans le langage interne une version silencieuse de ce que nous faisions, plus jeune, de façon orale. Selon lui, au fur et à mesure que se construisait le dialogue social, le langage interne devenait silencieux. Pourtant, des adultes continuent à se parler à haute voix eux aussi. Quels sont les mécanismes qui "enclenchent" une conversation privée, de soi à soi ? Par ailleurs, peut-on vraiment penser que le dialogue extérieur et le dialogue intérieur soient complètement déconnectés ?

Ce type de dialogue est automatique. Il apparaît très tôt chez l’enfant, bien avant qu’il commence à utiliser le langage. C’est une sorte de pré-langage archaïque. Prenons l’exemple du nourrisson, qui, dès sa première année, est un être spongiforme : il vit une gigantesque variété de sensations et de ressentis qu’il intègre et incorpore dans son cerveau et son psychisme. L’addition de tous ces ressentis est "digérée" via la formation d’un proto-dialogue passant de la découverte du plaisir ou déplaisir, pour s’organiser vers une réflexion plus évoluée comparable à l’introspection. 

Cette "réflexion interne" donne également naissance à la créativité. Car l’enfant, à travers ses jeux s’invente des dialogues, construit un univers qu’il décrit à haute voix. C’est une sorte de matrice au sein de laquelle il va pouvoir se réfugier de temps en temps pour mieux réfléchir sa vie. 

Parce que l’homme possède cette particularité de penser sa vie, de se remettre en question, d’être dans le pourquoi ? comment ?... il est placé dans une dynamique d’advenir, dans une vie non figée où tout est changement.

C’est-à-dire que dans l’acte de réfléchir, l’homme est capable de fixer sa pensée sur quelque chose afin de l’examiner en détail et en tirer des conclusions, sans précipitation, et ce dans son intériorité. Tout comme les ondes ou la lumière se propagent en "rebondissant", tout en restant dans leur environnement initial. C’est l’exemple de l’écho… se faire écho à soi-même via ce dialogue intérieur.

Donc dialogues intérieur et extérieur se répondent et en quelque sorte s’auto-alimentent car les événements font les hommes, et la rencontre avec l’autre nous renvoie à une rencontre avec nous-même afin de nous dire qui nous sommes, et qui nous ne sommes pas.

En grandissant l’homme devient un être social qui doit répondre à des codes de communication spécifiques, la communication passe par un échange verbal dit d’émission-réception-réponse, et non plus une expression "primaire" de notre dialogue intérieur.

D’ailleurs si on disait tout ce que l’on pense, que se passerait-il dans nos échanges humains ?

Le dialogue interne est-il l'apanage de ceux capables de parler ? Comment les individus frappés de mutisme ou de surdité peuvent-ils profiter d'un tel outil pour façonner leurs schémas de pensée ?

N’oublions pas que la communication verbale ne représente que 20% de nos échanges. Donc, même privés ou handicapés d’un de nos cinq sens, notre cerveau effectue la synthèse de nos perceptions au niveau psychique et construit une représentation, un schéma de la pensée. Par exemple des aveugles de naissance rêvent comme tout le monde, mais différemment via leurs autres sens (odeurs, sons, toucher, goût). 

Surdité et mutisme ne privent pas de penser, de vivre cette activité qui est avant tout cérébrale. Le sourd-muet utilise le langage des signes afin de réguler sa pensée.

Se parler à soi-même nous affranchit des conventions sociales.

Nous sommes alors capables, telle une voiture de Formule 1, de penser très rapidement, confronter des idées, additionner les paramètres, réfléchir aux conséquences d’un acte ou d’une parole… face à notre Moi singulier, différent des autres.

Notre intelligence humaine, étudiée depuis les années 1920, démontre le rôle crucial de ce dialogue interne qui nous permet de nous affranchir de certains dilemmes, d’être plus performants dans notre vie. Un peu comme si ce dialogue interne était issu de notre cerveau reptilien, nous permettant de faire les meilleurs choix, en accord avec notre identité.

Le dialogue interne nous renvoie finalement à la fameuse phrase de Descartes "Je pense, donc je suis !"

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