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Bataille culturelle

Pékin promeut la médecine traditionnelle chinoise de gré ou de force. Effet boomerang en vue ?

Le gouvernement chinois a mis en place un nouveau règlement qui condamne tout scepticisme et toute critique à l'égard de la médecine traditionnelle chinoise. Cette interdiction ne sera pas sans effet sur la médecine et la recherche.

Emmanuel Lincot

Emmanuel Lincot

Professeur à l’Institut Catholique de Paris, spécialiste de l’histoire politique et culture de la Chine contemporaine, Emmanuel Lincot est Chercheur-associé à l’Iris. Son dernier ouvrage Chine, une nouvelle puissance culturelle ? Sharp Power et Soft Power 

Voir la bio »Frédéric Obringer

Frédéric Obringer

Frédéric Obringer est chargé de recherche au CNRS. Il est directeur du laboratoire Chine, Corée, Japon (UMR 8173).

Voir la bio »Gérard Edde

Gérard Edde

Gérard Edde est formateur en Qigong et auteur du Traité de Qigong (col. Référence - Editions Dangles).

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Atlantico : Sur quoi portent les critiques adressées à la médecine traditionnelle chinoise ? Quels effets néfastes pourrait avoir l'interdiction de ces critiques par le gouvernement ? 

Frédéric Obringer : Avant de répondre à cette question, il faut tenter de préciser de quoi l’on parle, et inscrire les débats actuels dans un contexte historique plus long que la simple actualité. La médecine traditionnelle chinoise (MTC, en anglais TCM) est un système de représentation du corps, de la maladie, de la santé, ainsi qu’un ensemble de pratiques thérapeutiques, dont les principales aujourd’hui sont l’acupuncture, la moxibustion et la pharmacopée. En Chine même, le terme « traditionnel » (chuantong) n’est que très peu employé, on parle simplement de « médecine chinoise » (zhongyi), tandis que l’on désigne la « biomédecine », que nous considérons souvent comme seule légitime scientifiquement, par le terme xiyi, « médecine occidentale ».

La médecine chinoise est le fruit d’une longue histoire, de diverses décisions politiques et d’une reconstruction théorique et pratique. Depuis plus d’un siècle, elle est au centre de débats qui ne concernent pas seulement la pratique médicale mais plus généralement la culture ou la civilisation chinoise. La question de la validité et de la survie de la médecine chinoise s’est posée depuis les années 1920. Les partisans d’un système de santé publique moderne ont ainsi proposé en 1929, sans succès, un projet de loi qui visait à proscrire l’enseignement et l’exercice de la médecine chinoise, que des intellectuels assimilaient aux « superstitions » d’un autre âge. À partir de 1949, une tension continue exista entre les adversaires de cette médecine, jugée alors irrationnelle, et les tenants de cette discipline qui représentait pour eux un héritage culturel national. Depuis la prise du pouvoir par les communistes en 1949, elle eut un statut ambigu jusqu’à la mort de Mao Zedong. D’abord critiquée comme le vestige d’une société féodale, elle rencontra l’intérêt de Mao à partir de 1954, avec la création d’une section sur cette médecine au sein du ministère des Affaires sanitaires. Les quatre premières universités de médecine chinoise furent ouvertes en 1956, et l’idée se forma alors qu’il fallait « unir la médecine chinoise et la médecine occidentale » tandis qu’était lancé en 1958 le fameux slogan « Médecine et pharmacie chinoises sont un immense trésor ». D’une façon plus tranchée, à partir de 1980, et cela jusqu’à aujourd’hui, elle fut l’objet d’une attention et d’un soutien particuliers de la part du ministère de la Santé. On encouragea la professionnalisation des praticiens traditionnels et l’on chercha à définir des structures d’enseignement et de recherche (y compris des hôpitaux) où la médecine chinoise était clairement séparée de la biomédecine.

Dans le but de démontrer la « scientificité » de la médecine chinoise, ou du moins son caractère rationnel, un travail sur la démarche allant du diagnostic au traitement fut effectué, et de très nombreux essais cliniques ont été menés pour évaluer l’efficacité aussi bien de l’acupuncture que de la pharmacopée chinoise.

Quelles sont les critiques les plus habituelles contre la médecine chinoise ? Elles tiennent principalement en quatre points : il faudrait ranger en grande partie la médecine chinoise au rayon des antiquités, sa démarche serait moins rationnelle que celle de la biomédecine, elle utilise des produits provenant d’espèces en voie de disparition, et nombre de médicaments sont toxiques. La question de la toxicité de certains médicaments traditionnels a été au centre de plusieurs polémiques depuis une trentaine d’années, en Chine et à l’étranger. Pour citer un exemple déjà ancien, en 1993, des médecins belges identifièrent une aristoloche comme source de cas graves de néphropathie. Cette drogue entrait dans la composition d’une formule qui fut utilisée dans des régimes amaigrissants. En Chine, des groupes pharmaceutiques ont été aussi poursuivis en justice, comme par exemple groupe fameux Tongrentang, attaquée en mars 2003 par une patiente atteinte d’urémie.

La conséquence de ces attaques est en premier lieu l’orientation de la recherche concernant la médecine chinoise, qui tend principalement à prouver l’innocuité et l’efficacité des médicaments traditionnels. Dans le règlement administratif datant de 1998 du Bureau national de la médecine et de la pharmacie chinoises, il est spécifié qu’il faut rendre la recherche concernant la médecine chinoise évaluable et vérifiable selon des critères des sciences exactes modernes. Cette orientation est d’ailleurs critiquée par des praticiens traditionnels en Chine, qui craignent un affadissement, une perte d’âme de leurs pratiques.

Cette situation ne changera pas à mon sens avec les directives nouvelles visant à limiter les critiques vis-à-vis de la médecine chinoise. Il faut comprendre ces directives comme la reconnaissance de la force de ces critiques, d’une part, mais aussi comme la volonté purement politique d’imposer une adhésion sans failles à ce que le pouvoir considère, plus largement, comme spécifiquement et glorieusement chinois.

Emmanuel Lincot  : Rappelons tout d'abord ce qu'est la Traditional Chinese Medicine (TCM) - son appellation la plus courante dans le monde : elle regroupe une très vaste panoplie de moyens qui vont de l'utilisation d'une pharmacopée et de pratiques séculaires - comme l'acupuncture - à des exercices corporels basés sur le souffle dont certains comme le Qigong ont été proscrits car associé par le régime communiste à la secte du Falungong. Dans les faits, l'OMS reconnaît les apports que la médecine traditionnelle a pu avoir au niveau mondial, en matière de pharmacologie. Ainsi, l'attribution du prix Nobel de médecine en 2015 à la chercheuse en pharmacie chinoise Tu Youyou est un signe de l'intérêt que présente actuellement la pharmacopée chinoise. C'est une médecine avant tout préventive. Elle a toujours suscité des soupçons en Occident parce que son approche des patients et des maladies est diamétralement opposée à celle qui prévaut en Occident. Rééquilibrage des énergies et éléments de contexte sont les diagnostics généralement posés par la TCM. Bref, la particularité d'une pathologie ne se gère que par un traitement général. Une interdiction totale de ces pratiques serait mal venue car nous savons que ces pratiques soulagent considérablement la souffrance de certains malades. De là à dire que la TCM serait un recours au traitement de la Covid-19 par exemple ne repose pour le moment sur aucun fondement scientifique. Donc il faut savoir garder raison et employer la TCM d'une manière appropriée.

Gérard Edde : Avant tout on ne peut que remarquer la partialité suspecte du journaliste de Bloomberg qui bien que n’étant ni scientifique ni ethnologue se permet de critiquer cyniquement la Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC) par ces mots : « Pour être honnête (sic) la MTC n’est pas forcément néfaste ». Le parti pris de l’article compromet justement la critique. Car qui au juste, en Chine, critique la MTC ? Certainement pas les Chinois ruraux qui continuent d’utiliser cette médecine millénaire depuis des lustres et ne connaissaient de la médecine moderne occidentale que les les remèdes d’urgence. Il faut chercher ces critiques dans le milieu universitaire nécessairement influencé par l’occident et chez certains scientifiques eux-même formés à la médecine occidentale. 

Afin de décrire l’évolution moderne de la MTC deux étapes peuvent être notées. Dès les premiers jours de la République Populaire, à la fin des années 1950 on a assisté à la normalisation de la médecine chinoise (acupuncture et phytothérapie) et certaines pratiques de santé (Qigong, massage) dans les collèges de MTC et les écoles d’hygiène, les hôpitaux et les cliniques. A cette époque de nombreuses statistiques furent collectées. L’établissement de ces institutions de MTC dans toutes les capitales provinciales faisait partie du projet de construction de l’État communiste. Il a mis l’accent sur le patrimoine culturel de la Chine et a célébré comme une « science chinoise » distinctement une justification nationaliste de qui était autrefois décriée comme démodée et superstitieuse.

 La deuxième étape émergea dans les années 1990, à mesure que les économies chinoises se sont rapidement développées et se sont de plus en plus impliquées dans les économies mondiales. Certains aspects de la MTC sont apparus au cœur de son développement économique comme pouvant être marchandisés et développées par des industries semi-privées sur les marchés mondiaux de la santé.

Sous la présidence de Xi Jinping, la Chine a fait la promotion de la médecine traditionnelle chinoise en tant qu'équivalent de la médecine "occidentale" fondée sur des preuves, dans le but d'accroître son pouvoir national. Qu'est-ce qui sépare encore la médecine chinoise de la médecine occidentale ?

Frédéric Obringer : Comme je l’ai précisé précédemment, Xi Jinping n’est pas le premier président de Chine populaire à promouvoir la médecine chinoise. J’aurais tendance à penser que si on doit défendre la médecine chinoise en Chine, c’est qu’elle est menacée, par les critiques que j’ai mentionnées, mais aussi parce qu’elle est loin d’être dominante en Chine, le nombre de praticiens de cette médecine étant bien inférieur à celui des médecins formés à la biomédecine. Des enjeux autres que purement médicaux expliquent aussi ce soutien, en particulier économiques, sans aucun doute, l’industrie pharmaceutique « traditionnelle » étant de plus en plus importante. Mais souvenons-nous aussi que parler de médecine chinoise, c’est parler, d’une façon implicite, de conflits au sein de la société chinoise et de l’appareil politique chinois. L’affirmation d’un soutien à la MTC doit donc être décryptée d’une façon plus subtile et complexe. On parle de la MTC pour ne pas parler de conflits internes.

De fait, la forte coloration nationaliste du pouvoir politique chinois contribue à exalter tout ce qui est considéré comme propre et spécifique à la culture chinoise, ce qui est le cas de la médecine. Cette dernière (dans sa version standardisée actuelle) propose une conception du corps, une explication et une classification des maladies (dues à un déséquilibre interne laissant la porte ouverte aux agents pathogènes externes que sont le froid, la chaleur, l’humidité, le vent, etc.) ainsi que certaines pratiques thérapeutiques (acupuncture) très différentes des conceptions de la biomédecine. La Chine a réussi à faire inscrire en novembre 2010, « L’acupuncture et la moxibustion de la médecine traditionnelle chinoise » sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette inscription fut le signe montré au monde entier de la valeur « universelle » de la médecine chinoise, ce qui est conforté par la diffusion toujours plus large sur la planète de certaines pratiques liées à cette médecine.

Emmanuel Lincot : C'est en fait beaucoup plus ancien que la présidence de Xi Jinping. Déjà à l'époque de Mao Zedong, la Chine communiste faisait la promotion de la TCM dans certains pays du Tiers Monde qu'elle convoitait comme en Afrique. Les rares voyages réalisés par des Occidentaux dans la Chine d'alors avaient pour programme immanquable la visite d'un hôpital où se pratiquait la TCM pour des accouchements sans douleur voire des anesthésies à  l'aide de l'acupuncture. Cette pratique de la TCM permettait de réduire les coûts et de donner il est vrai une spécificité toute chinoise à ses pratiques médicales. Il s'agit aujourd'hui bien sûr de se positionner là encore face à l'Occident mais cela représente pour la Chine une manne financière considérable en termes de formation notamment. Nombre de candidats occidentaux à l'apprentissage de la TCM partent chaque année en Chine pour y recevoir une formation. Elle est synonyme comme on le dit en chinois de "yang sheng" (Nourrir sa vie) et permet un meilleur équilibre entre corps et esprit. La TCM se retrouve dans le domaine des soins diététiques notamment.

Gérard Edde : Ce sont deux conceptions différentes qui s’affrontent et parfois se complètent. La MTC dans ses origines millénaires (Neijing) se déclare ouvertement prophylactique et écologique (sic). On y étudie le rythme des saisons, la diététique individualisée, les facteurs climatiques à l’origine des maladies, la psychologie et la gymnastique (Qigong) préventive. 

Citons en exemple cette sentence de l’un des premiers traité de MTC ou l’Empereur Jaune Huang Di, s’adressant au "professeur céleste", lui demande :  "J’ai entendu dire que les peuples des anciens temps arrivaient à vivre jusqu’à cent vingt ans sans présenter de signes de faiblesse dans leurs mouvements, alors que de nos jours les gens se sentent fatigués avant d’avoir atteint soixante ans. Cela est-il dû aux changements de l’environnement naturel ou aux fautes de l’homme ?" Dès l’établissement de l’école taoïste aux derniers temps de la dynastie des Han (100 à 200 avant J.-C.) s’élabora un culte organisé de l’immortalité et de la longévité unique au monde.

En fait actuellement les deux systèmes cohabitent harmonieusement dans nombre d’hôpitaux en Chine.

La matière médicale chinoise (Phytothérapie ) est maintenant mise en avant dans les processus créatifs de l’ethnochimie et se mêle avec des éléments d’une science mondiale maintenant largement acceptée dans la décade passée, par l’OMS.

Sociologiquement, la MTC est la forme de médecine chinoise promue dans les institutions gouvernementales à l’échelle nationale, ou du moins elle l’était ouvertement entre la fin des années 1950 et dès le début des années 1990.

Le processus que l’on appelle la normalisation de la MTC consistait à institutionnaliser l’éducation et sa pratique dans les collèges de MTC entre 1956 à 1963.

En 2019, le marché intérieur de la MTC valait environ 45 milliards de dollars, soit une augmentation de près de 10 % par rapport à l'année précédente. À l'avenir, à quelle évolution peut-on s'attendre de la part de la médecine traditionnelle chinoise ?

Frédéric Obringer : L’évolution économique du marché intérieur de la médecine chinoise dépend bien sûr de l’état général de l’économie chinoise, et il est vraiment difficile de faire des projections sur la croissance à venir dans les conditions actuelles consécutives à la pandémie. Cela dit, je ne vois pas d’obstacles majeurs à l’augmentation du marché intérieur et extérieur de cette médecine dans le futur, puisque ce marché rencontre à la fois des stratégies de développement de grands groupes pharmaceutiques chinois, une demande généralisée dans le monde d’une médecine différente de la biomédecine (idéalement moins « technicienne ») et une volonté affirmée par le pouvoir chinois de montrer sur le plan international la grandeur de la civilisation chinoise dont fait sans aucun doute, dans les représentations les plus répandues en Chine, l’acupuncture ou la pharmacopée chinoise.

Emmanuel Lincot : En réalité ce chiffre recouvre des utilisations très diverses de la TCM, d'où son succès commercial. Ainsi les industries des cosmétiques basées en Chine y ont recours de plus en plus massivement. Pourquoi ? Parce qu'une lotion type comme une crème pour les soins du visage est considérée comme un médicament. Le "slow food" - qui est tant à la mode en Occident - le devient aussi en Chine dans les milieux urbains et sophistiqués. Le bien manger, le bien boire sont considérés en soi comme des pratiques dont les vertus sont médicales. Les industriels tant dans le domaine des cosmétiques que de l'agroalimentaire l'ont parfaitement compris. Il n'est pas rare que des marques comme Inhoherb utilisent par exemple du thé ou du jujubier comme composants à leurs produits. La TCM est devenue un incontournable du "Chinese way of life". Qu'il fasse des émules dans le reste du monde n'est pas en soi une mauvaise chose. 

Gérard Edde : La pharmacopée traditionnelle a fabriqué des traitement officiels contre la malaria et la leucémie et des millions de Chinois ont été traités par ces remèdes phytothérapeutiques.

La Chine s’est mise à contrôler très sérieusement les risques de contrefaçon qui ont pu marquer une certaine époque. 

La notion de « bio » commence aussi à entrer dans les règles de production des laboratoires et fabriques de remèdes traditionnels « premium » qui sont de plus en plus vérifiés. 

Il est certain que la guerre économique actuelle entre les USA et la Chine complique l’équation car les plus grand consommateurs de phytothérapie chinoise (hors Chine et Japon) se trouvent être les USA et la Russie. Cette dernière développant aussi actuellement un regain d’intérêt pour les remèdes traditionnels Russes.On peut aussi noter l’effort de modernisation des médecines traditionnelles au Vietnam, en Corée du Sud, à Taïwan, au Japon et en Inde (médecine ayurvedique).

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