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Entretien du pape émérite

Pédophilie : Benoît XVI fait voler en éclat les fausses évidences qui pèsent sur l’Eglise

Un texte du pape émérite sur la pédophilie dans l'Eglise a été publié dans le mensuel du clergé bavarois Klerusblatt.

Christophe Dickès

Christophe Dickès

Historien et journaliste, spécialiste du catholicisme, Christophe Dickès a dirigé le Dictionnaire du Vatican et du Saint-Siège chez Robert Laffont dans la collection Bouquins. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages consacrés à la politique étrangère et à la papauté (L’Héritage de Benoît XVI, Ces 12 papes qui ont bouleversé le monde). Il est enfin le fondateur de la radio web Storiavoce consacrée uniquement à l’histoire et à son enseignement.

 

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Atlantico : Le pape émérite Benoit XVI, dont la parole est rare, a publié un long texte pour contribuer au débat interne qui anime l'Eglise sur la "crise de la foi et de l'Eglise" à la suite de la "diffusion de la nouvelle choquante des abus commis par des religieux sur des mineurs". La première partie de son papier montre que cette crise trouve ses sources dans la crise de la théologie morale qui a secoué l'Eglise à partir des années 70. Quelle est la nature de cette crise, et pourquoi Benoit XVI y voit l'origine de la crise actuelle ?

Christophe Dickès : Vous avez parfaitement raison de voir dans cette intervention sa dimension théologique. Benoît XVI, comme vous le savez, est avant tout un théologien. A l’exception de son livre Dernières conversations avec Peter Seewald (2016), ses très rares interventions depuis sa renonciation sont d’ordre théologique. La foi y est donc au centre. On aurait tort, il me semble, d’opposer cette vision à celle de François qui incrimine, lui, le cléricalisme et donc une dérive du pouvoir. De fait, cette dérive du pouvoir est en contradiction avec une Eglise à réformer, ce que les « deux papes » souhaitent. De mon point de vue, les deux visions se complètent. D’ailleurs, ce texte n’a été publié qu’en accord avec François.

Dans une première partie, Benoît XVI tient donc à rappeler le contexte dans lequel s’est développée la pédocriminalité. Comme je l’ai écrit dans mon livre consacré à Benoît XVI (L’héritage de Benoît XVI, Tallandier, 2017) la hausse de ces crimes épouvantables correspond à la libération des mœurs de la fin des années 1960 et 1970. La courbe de la pédocriminalité dans le clergé américain est très claire là-dessus.

Dans toute l’Europe (Allemagne de l’Ouest, Belgique, Pays-Bas, etc.), il y avait même des mouvements en faveur de ces pratiques sexuelles! En France, une partie de la gauche intellectuelle et politique (Sartre, Barthes, Foucault, Derrida, Cohn-Bendit et bien d’autres), relayée par le quotidien Le Monde (Mars 1979) et Libération (26 janvier 1977), pétitionna en faveur des « sexualités périphériques » et de la baisse de la majorité sexuelle. Le débat s’invita même au Parlement à l’occasion de la réforme du Code pénal entre 1977 et 1979, débats pendants lesquels on vit des intellectuels défendre la rétrogradation de certains crimes de viol en simples délits !

Toute cette « situation » n’exonère en rien les crimes du clergé mais révèle un contexte de perte absolue de repères où il n’existait plus de différences entre la morale objective et l’immoral, entre le bien et le mal. Et des membres de l’Eglise eux-mêmes ont prôné ce relativisme ! Ce qu’il dénonce dans la lettre d’hier. A cet égard, Benoît XVI développe dans son texte une vision qu’il a déjà posée dans son livre Lumière du Monde en 2010 : « Il y a eu dans le passé une altération de la conscience qui a provoqué un obscurcissement du droit et masqué la nécessité de la punition. »

Le pape émérite donne aussi une explication très précises sur la façon dont l'Eglise a tenté, notamment sous le pontificat de Jean-Paul II de gérer cette crise, avant d'en porter la charge puis de la transmettre au Pape François. L'Eglise serait-elle donc active sur ces questions, même si une certaine discrétion semblerait indiquer le contraire ?

Contrairement à ce qu’affirme le livre de Frédéric Martel Sodoma, le cardinal Ratzinger, qui est devenu ensuite le pape Benoît XVI, a été confronté à ces questions très tôt et les a prises en compte. Mgr Ratzinger arrive à Rome en 1982. Mais il faut attendre 1985 pour que les premiers cas de pédo-criminalité remontent jusqu’au Vatican. Cependant, Rome ne les traite pas directement au cas par cas pour la simple raison qu’il revient aux évêques de gérer ces questions et de prendre leur responsabilité. Il faut attendre 2001 pour que la Congrégation de Doctrine de la Foi, dirigée précisément par Ratzinger, commence à gérer directement plusieurs cas (Motu proprio Sacramentorum sanctitatis tutela de Jean-Paul II et Lettre De delictis gravioribus de Mgr Ratzinger). Entre temps, là encore comme l’explique la lettre d’hier, Rome travaille sur le droit afin de répondre aux situations, ceci à la demande des évêques.

Une parenthèse toutefois : Martel, dans sa connaissance partielle et partiale de la période, voit le gouvernement de l’Eglise comme une institution toute puissante qui aurait pu agir bien avant. Dans les faits, il n’en est rien : le pape ne peut vraiment agir qu’avec le relais des évêques dans le monde. D’où les mots de Benoît XVI dans son livre Dernières conversations (2016) sur certains évêques qui n’ont pas pris les « initiatives que l’on serait en droit d’attendre eux. ». En 2010, il avait écrit aux évêques irlandais : « Il est indéniable que vous avez manqué, et parfois gravement, à vos devoirs en matière de normes du Droit canon codifiées depuis longtemps. »

A la fin des années 1970, les actes de pédo-criminalités aux Etats-Unis monte annuellement jusqu’à 800, ce qui constitue un pic. Il était donc évidemment impossible pour le gouvernement central de l’Eglise, qui n’a pas les compétences juridiques nationales et encore moins les effectifs, de gérer l’ensemble des cas. Cela n’empêche pas Rome d’y travailler de façon globale dans ses rapports avec les évêques. D’ailleurs, l’arrivée de Benoît XVI à la tête de la Congrégation crée un effet de reflux, si bien qu’à la veille de son élection sur le Siège de Pierre en 2005, les actes de pédophilies aux Etats-Unis ont baissé de 97% !

Qu’a fait Benoît XVI ensuite sous son pontificat ?

Il est passé à la vitesse supérieure. Toute personne qui travaille sur le Vatican sait très bien que ce pontificat a constitué un tournant bien plus décisif dans la lutte contre la pédo-criminalité. Même des personnes éloignées de la pensée de Joseph Ratzinger ont salué ce travail, poursuivi ensuite par le pape François. Mgr Scicluna, qui est toujours une des grandes figures de la lutte contre la pédophilie, commence à travailler dès le début du pontificat sur le sujet : il est nommé par Benoît XVI. Il établit ensuite des normes universelles visant à lutter contre ce fléau.

En 2010, Benoît XVI publie sa fameuse lettre aux catholiques irlandais dans laquelle il écrit : « Je ne puis que partager l’effarement et le sentiment de trahison que beaucoup d’entre vous ont éprouvés en prenant connaissance de ces actes coupables et criminels ainsi que de la manière dont les autorités de l’Eglise ont réagi. » Il rencontre des victimes aux Etats-Unis (2008), en Australie et en Italie (2009) et enfin à Malte (2010). Dans ce dernier pays, il fustige les coupables : « Vous avez trahi la confiance que vous ont témoigné de jeunes innocents et leurs parents. Vous devez répondre devant Dieu tout puissant ainsi que devant les tribunaux dûment constitués. » Le site du Vatican met aussi des ressources en lignes sur ces questions et joue la transparence en livrant des premiers chiffres.

Mais ce n’est que plus tard que l’on apprend que de 2001 à 2012, trois mille huit cent vingt prêtres ont été renvoyés du sacerdoce. Comme vous le voyez, nous sommes bien loin d’une forme d’inaction. Est-ce pour autant terminé ? Nullement. Des scandales resurgiront dans des diocèses. D’où l’expression de bombe à fragmentation : des années après les actes, les faits apparaissent au grand jour, d’autant plus dans le contexte d’aujourd’hui. C’est pour cette raison, que des actes forts contre ce fléau doivent continuer d’être posés.

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