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Pauvreté, à qui la faute ? 48% des Français considèrent que les individus sont responsables de leur propre bien-être contre 40% qui estiment que cette responsabilité incombe au gouvernement

Le filet social à la française fait l'objet d'un débat réel et loin d'être tranché en France. Il est accusé de mettre en place des trappes à pauvreté par une forte minorité de la population française (41%)... dont la majorité valorise néanmoins la responsabilité individuelle face aux situations socio-économiques.

Julien Damon

Julien Damon

Julien Damon est professeur associé à Sciences Po, enseignant à HEC et chroniqueur au Échos

Fondateur de la société de conseil Eclairs, il a publié, récemment, Les familles recomposées (PUF, 2012), Intérêt Général : que peut l’entreprise ? (Les Belles Lettres),  Les classes moyennes (PUF, 2013)

Il a aussi publié en 2010 Eliminer la pauvreté (PUF).

Voir la bio »Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet

Jérôme Fourquet est directeur du Département opinion publique à l’Ifop.

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Atlantico : Alors que 48% des français estiment que les individus sont responsables de leur propre bien être, 40% considèrent plutôt que le gouvernement est responsable du bien être des citoyens. Comment interpréter la perception des français sur les causes de la pauvreté ? Comment l'expliquer ?

Jérôme Fourquet : Dans le cadre de la primaire de la droite et du centre comme de façon plus générale, on constate aujourd'hui qu'une partie conséquente du débat publique se focalise sur les questions identitaires, sécuritaires ; ainsi que sur la place de l'Islam en France, comme en témoigne la récente polémique autour du burkini. Dans quelques mois, l'élection présidentielle de 2017 aura lieu. Or, de récents sondages, notamment menés par l'Ifop pour Midi Libre et d'autres titres de presse du sud de la France, soulignent l'importance dans l'opinion des questions de lutte contre le terrorisme ; mais également de lutte contre le chômage, dont la propension à occuper l'esprit de l'électorat est tout aussi importante que la question sécuritaire, sinon plus. La question sociale, quelque soit la façon dont on la dénomme (lutte contre le chômage, contre l'assistanat, entre autres) est actuellement masquée par l'ensemble du débat relatif à la sécurité. Elle n'en demeure pas moins une préoccupation prégnante chez les citoyens français.

C'est à partir de ce constat que la question de la pauvreté a été traitée dans ce sondage, et qu'elle permet de révéler les lignes de partage comme de clivage au sein de l'opinion. La deuxième question de ce sondage porte sur le rôle ainsi que sur les effets du système de protection sociale à la française. Concrètement, l'opinion française demeure assez équilibrée, puisque 48% répondent que le filet social permet aux pauvres de "garder la tête hors de l'eau et de mieux rebondir" tandis qu'ils sont 41% à partager une vision plus défaitiste où le filet social n'aurait d'autres effets que de maintenir ses bénéficiaires dans la dépendance et de complexifier leur sortie de la pauvreté. C'est toute l'idée – et l'argumentaire – des trappes à pauvretés.

Le président de la République, François Hollande, a récemment fait plusieurs déclarations visant à défendre sa conception de l'Etat de droit contre l'état d'exception. Néanmoins, il va de soi que la campagne électorale finira également par aborder des sujets relevant davantage des questions économiques et sociales. Sur cet aspect on constate deux types de positionnement selon l'appartenance à l'une des deux grandes familles politique de gouvernement. La droite se positionne actuellement sur une ligne libérale décomplexée (diminution des dépenses publiques, etc) et, au vu et au su des programmes dont nous disposons à présent, il est probable qu'un certain nombre des mesures du système de sécurité social se retrouvent dans les viseurs des candidats. En face, à gauche, on assiste à discours plus en faveur de ce filet social, comme en témoignait la récente intervention de Marisole Touraine. La gauche s'attache davantage aux valeurs de justice sociale, de solidarité. L'une des réformes emblématique de ce quinquennat, le tiers-payant généralisé pour les médicaments, en est la preuve. Ces questions ne peuvent que resurgir au cours de la campagne électorale.

Or, la ligne de partage de l'opinion autour de ces questions marque clairement un net clivage politique. La thématique de l'aide sociale contre celle de l'assistanat constitue encore un excellent curseur, un très bon indicateur de la permanence d'un clivage entre gauche et droite, dont on entend pourtant qu'il a disparu. Si l'on se penche sur les électorats de la précédente présidentielle, en 2012, on constate justement que ces clivage est encore très fort dans la société. Le dégradé de gauche à droite, en passant par les extrêmes est on ne peut plus net. Les anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon (64%) et de François Hollande (71%) estiment en effet que le filet social remplit sa mission, aide les pauvres à rebondir. Dans une égalité parfaite, l'ancien électorat de François Bayrou estime à 44% que le système de sécurité sociale fonctionne, ou non. Enfin, à l'inverse, à droite, 54% des anciens électeurs de Nicolas Sarkozy jugent que les aides sociales entraînent la dépendance. Chez Marine Le Pen, où le discours anti-assistanat est le plus appuyé, cet avis monte jusqu'à 60%.

Toujours sur cette question, il peut être intéressant de se pencher non pas sur l'orientation politique, mais également sur le niveau de vie des personnes interrogées. A l'aide d'une reconstruction informatique basé sur les déclarations du foyer des interviewés et le nombre de personne y habitant, nous avons pu classer objectivement ces personnes selon différentes catégories, allant de catégories hauts-revenus et catégories pauvres. Concrètement, on réalise que chez les classes modestes comme au sein des catégories pauvres, la majorité absolue – qui bénéficie probablement du dispositif d'aide – tend à estimer que le filet social leur permet de garder la tête en dehors de l'eau. Un tiers, néanmoins, juge qu'il les maintient davantage dans la dépendance et donc la précarité. Si on grimpe un peu plus dans la hiérarchie sociale jusqu'à gagner les classes moyennes (inférieures et supérieures), on y découvre une représentation assez homogène avec une prévalence marquée pour l'argumentaire de la dépendance. La classe moyenne qui finance les aides tout en ne pouvant y accéder fait généralement preuve d'un discours anti-assistanat assez marqué. Les catégories aisées et hauts-revenus se positionnent davantage en fonction de leur idéologie. En résumé, les catégories modestes et pauvres sont très majoritairement en soutien, malgré une réelle opposition et les catégories moyennes sont scindées en deux.

Revenons à la première question de ce sondage, un peu plus générale que la première. Celle-ci soulève le rôle et la responsabilité des individus dans leur situation sociale et économique. Il s'agit d'une vraie question philosophique que la société française n'a pas encore tranchée collectivement de façon très clair. On constate un bref avantage pour la notion d'individu responsable de sa situation (48%) mais 40% de nos compatriotes estiment que c'est à l’État d'assurer ces questions. Ces points de vue sont profondément antagonistes et révélateurs de clivages qui traversent la société. Il ne s'agit pas tant d'un clivage politique, cette fois, que socio-économique. Le dégradé est assez simple, puisqu'il est linéaire. Plus on grimpe dans la grille des revenus, plus les individus insistent sur la responsabilité de tout un chacun. C'est dans ce genre de logique qu'on entend des discours comme «aide-toi et le ciel t'aidera». Il reste que l'on parle dans cette situation à la France qui va bien. Celle qui s'en sort moins a tendance a demander plus d'aide. La distinction entre les différentes catégories est tout à fait parlant, quand bien même dans les catégories modestes une forte majorité (40%) jugent la responsabilité individuelle primordiale.

La conclusion de toutes ces données constitue la dernière question de ce sondage : à qui fait-on le plus confiance pour sortir les gens de la pauvreté ? D'abord aux associations et on retrouve là l'image très valorisante du secteur associatif, notamment en matière sociale, qui a les avantages de l'action publique sans en avoir tous les inconvénients. En deuxième lieu, c'est aux pauvres eux-même que l'on fait le plus confiance, ce qui n'est pas sans rappeler notre précédente question sur la responsabilité. L'Etat et les pouvoirs publiques n'arrivent qu'en troisième position, avec la critique de l'assistanat, doublée d'une certaine septicité vis à vis des moyens dont dispose encore l'Etat pour venir en aide aux plus pauvres. En parallèle, seuls 10% de la population estiment que l'on peut faire confiance aux entreprises privées sur cette question, notamment en raison de l'image négative des entreprises privées ; mais probablement aussi du fait du chômage de masse (qui ne permet pas la création d'emplois) et de la thématique des travailleurs pauvres qui ne sortent pas de la précarité malgré leur entrée dans le marché du travail.

Julien Damon : Les résultats de ce sondage sont à interpréter, d’abord, comme un changement récent des opinions. Enquêtés depuis de nombreuses années à ce sujet par le CREDOC les Français ont toujours d’abord mis en avant les problèmes structurels pour expliquer la pauvreté plutôt que les causes, défaillances et responsabilités individuelles. On pourra avancer certaines différences entre les sondages, celui-ci traite des individus alors que le CREDOC parle des familles. En tout état de cause, la tendance dans les enquêtes CREDOC est assurément à une opinion plus critique à l’égard des pauvres. Elle devient majoritaire avec cette enquête IFOP. En comparaison internationale, européenne en particulier, les Français sont toujours parmi les plus "compréhensifs" à l’égard de la pauvreté. Comment l’expliquer ? Il en va probablement de valeurs profondes, d’une aspiration générale à l’égalité qui fait que les situations de pauvreté sont très mal supportées, surtout quand visiblement elles affectent une partie substantielle de la population. Cette "crise" qui n’en finit pas, depuis le début des années 1970, avec une tendance générale dans le camp politique à mettre en avant des responsabilités structurelles plutôt qu’individuelles, compte aussi certainement dans l’explication. Le manque d’option libérale dans le spectre idéologique et politique fait que la critique des pauvres et la critique des politiques de lutte contre la pauvreté n’est pas seulement inaudible en France, elle n’est tout simplement pas prononcée. Alors que l’opinion se durcit sur ce registre de l’appréciation de la pauvreté, la surprise se répand… 

Quelles sont les conséquences de cette perception de la réalité par les français, et le traitement de la pauvreté, en pratique ? La pratique peut elle se permettre un avis aussi tranché, entre responsabilité individuelle ou collective ?

Julien Damon : La principale conséquence non pas de cette critique accrue mais plutôt d’un niveau de compréhension généralement élevé tient dans une idée simple : les politiques publiques sont très pro-pauvres. Droite et gauche rivalisent de propositions – certes au contenu relativement différent mais aux accents très convergents – pour en faire davantage. En pratique rien ne permet, pour chaque cas, de distinguer ce qui procéderait de causes totalement structurelles par rapport à des causes proprement individuelles. Il s’agit – c’est une évidence – toujours d’un composé. Mais les opinions comptent ! Le "design" des politiques de lutte contre la pauvreté est très particulier en France. Le sujet est devenu, à partir des années 1970, un sujet européen car les Français ont toujours mis l’accent sur ces questions.

Comment expliquer le décalage significatif entre les résultats du sondage américain, et le sondage Français, peut-on invoquer un fort impact idéologique (marxisme, libéralisme etc..) qui viendrait appuyer l'idée selon laquelle les individus sont responsables, ou non, de leur propre bien être ?

Julien Damon : Les Américains n’ont absolument pas les mêmes idées que les Européens, et parmi eux les Français, sur la pauvreté. Et parmi les Américains, Républicains et Démocrates s’opposent très significativement. Pour les différences franco-américaines, on pourrait arguer d’une opposition entre protestantisme et catholicisme dans le fondement des valeurs. D’autres explications sont plus importantes. Les économistes Alberto Alesina et Edward Glaeser soutiennent qu’aux Etats-Unis socialisme et Etat-providence n’ont pas pu s’étendre car la population est trop hétérogène, chacun de voulant pas cotiser pour des prestations dont l’autre pourrait bénéficier. La protection sociale à la française a pu s’étendre car la France était plutôt homogène. Alesina et Glaeser s’inquiètent des possibilités de maintien d’un Etat providence, en Europe, quand la population se diversifie.  Bien entendu, on peut aussi dire que les Américains sont traditionnellement plus réticents à l’égard de l’intervention de l’Etat, mais ce n’est pas forcément ici le point fondamental.

Jérôme Fourquet : Là où la démarche d'Atlantico.fr s'avère particulièrement intéressante, c'est qu'il est possible de comparer les résultats avec ceux de l'enquête américaine, sur les deux premières questions. Les différences d'approches anthropologiques et philosophiques sont illustrées par des écarts de chiffres particulièrement spectaculaires entre France et Etats-Unis. N'oublions pas que ces deux modèles de sociétés demeurent profondément différentes. Ces différences et ces spécificités américaines comme françaises renvoient clairement à la thématique d'un Etat protecteur contre celle de la responsabilité individuelle.

Il est important de réaliser que nos deux sociétés ne reposent pas sur les mêmes fondements, ni sur les mêmes croyances. Aux Etats-Unis, 66% des américains estiment que leur situation est le fruit de leurs efforts, de leur responsabilité et 29% seulement invoquent le rôle de l'Etat dans leur situation actuelle. Concrètement il s'agit d'un rapport de plus de un à deux en faveur d'une responsabilité individuelle. En France, la responsabilité individuelle arrive également à tête... talonnée à seulement 8 points prêts par le rôle de l'Etat dans la situation de tout un chacun et dans son devoir de protection. Ces différences en disent long et traduisent beaucoup de choses sur les perceptions de chaque peuple, d'une part et d'autre de l'atlantique, en matière de capitalisme, de liberté d'entreprendre... auxquelles plus de deux tiers des Américains tiennent. Et si nous ne disposons pas de chiffres pour juger de l'évolution des mentalités dans l’Hexagone, il n'en est pas moins impossible de nier les écarts encore très significatifs entre philosophie et en matière d'approche de la vie, entre Washington et Paris.

En France, par exemple, une majorité quasi absolue de nos concitoyens estime que le filet social est un dispositif en faveur des pauvres, qui leur vient en aide. Outre-atlantique, la perception est toute autre : il s'agit pour l'écrasante majorité d'entre eux d'un processus qui contribue à entretenir la dépendance des individus aidés, qui les maintient dans la précarité. Au vu et au su du reste du discours américain, c'est là une opinion assez raccord.

Les Français font davantage confiance aux associations (31%) qu'à l'Etat (15%) pour "sortir" les gens de la pauvreté ? Ne faut il pas y voir une forme de renoncement quant à la capacité des pouvoirs publics ? Quels sont les acteurs à privilégier dans cette lutte ?

Julien Damon : Les Français aiment les assoces pourrait-on dire en paraphrasant le président Pompidou au sujet des "bagnoles". Pour autant ce plébiscite des associations appelle au moins deux remarques. Tout d’abord, il faut savoir de quelles associations il s’agit. Les Français ont à l’esprit des organismes privés relativement autonomes. Or, dans la sphère de la lutte contre la pauvreté, nombre d’associations, financées sur fonds publics, sont devenues des sortes d’opérateurs des politiques publiques, sans grande marge de manœuvre. Ensuite, il faut savoir de quelle pauvreté il s’agit. Les Français ont, en l’espèce, une vision de la grande pauvreté (SDF, etc.) que des associations, censément plus réactives, traiteraient de façon plus humaine et plus appropriée. Et c’est probablement vrai, notamment à raison du bénévolat. Mais la pauvreté ne se limite pas aux cas extrêmes. On voit mal le monde associatif gérer des pans importants de l’aide sociale comme le RSA ou la CMU complémentaire. On peut penser ce que l’on veut de ces dispositifs d’assistance, les associations ne sauraient les gérer. On a toujours l’impression que les pouvoirs publics se défaussent sur les associations. Je pense que c’est faux. Depuis les années 1980 les politiques publiques ont chaque année davantage financé le monde associatif. Celui-ci est assez étrange. Il a, dans une main, une sébile pour demander des subventions publiques, et, dans l’autre main, un cocktail Molotov pour critiquer les politiques publiques. Il faudrait sortir d’un certain romantisme associatif…

Propos recueillis par Vincent Nahan

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