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Il n'y a pas que Trump ou l'Alternative Right : comment Poutine a aussi parié sur l'extrême gauche
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THE DAILY BEAST

Il n'y a pas que Trump ou l'Alternative Right : comment Poutine a aussi parié sur l'extrême gauche

Le Kremlin n'a pas seulement compté sur la droite pour aider Trump à gagner: les admirateurs de Bernie Sanders, les Verts, et les anti-impérialistes ont aussi été sollicités.

Casey Michel

Casey Michel

Casey Michel est journaliste pour The Daily Beast.

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The Daily Beast par Casey Michel

Dans la foulée du récent rapport des services de renseignement américains sur le piratage du Comité national démocratique par la Russie, il est facile mais trompeur de conclure que la stratégie de propagande du gouvernement russe visait uniquement les républicains conservateurs aux États-Unis. Le soutien à la candidature de Donald Trump, via des fuites régulières d’informations volées, transmises à des organisations comme WikiLeaks, a bien fait partie de la campagne du Kremlin contre la démocratie américaine. Mais une partie de la campagne pour diffamer Hillary Clinton s’est aussi appuyée sur l'extrême gauche avec la diffusion d’un certain nombre de théories du complot qui plaisent autant aux anti-impérialistes, qu’aux néo-nazis.

Et ce n’est pas nouveau.

Les tentatives de Moscou pour utiliser l'extrême gauche américaine ont commencé avant la présidence de Vladimir Poutine. Le Kremlin - cela a été prouvé - a fait don de plus d’argent par tête au Parti communiste américain qu’à tout autre groupe communiste pendant la période soviétique, à l’époque où les opérations de renseignement de Moscou contre l’Amérique, son "principal adversaire", faisaient appel à des agents recruteurs et à des espions progressistes qui avaient de la sympathie pour la cause soviétique. Au cours des dix-huit derniers mois, il y a eu un pic remarqué dans la guerre de l'information visant à soutenir les admirateurs de Bernie Sanders et les médias alternatifs, qui considérèrent Hillary Clinton comme plus dangereuse que Trump.

A lire aussi sur notre site : "Poutine, l'influence russe et l'extrême gauche européenne"

Le cas plus frappant est celui de Jill Stein, candidate du Parti Vert à la présidence américaine. En décembre 2015, le Kremlin a honoré Stein en l'invitant à la soirée de gala célébrant le 10e anniversaire de RT (Russia Today), média de propagande financé par le Kremlin. Un an après, on ne sait toujours pas qui a payé pour le voyage de Stein et son logement à Moscou. Son équipe de campagne a ignoré plusieurs questions sur ce sujet.

Nous savons, cependant, que Stein était assise à la même table que Poutine et le général Mike Flynn, choisi par Trump pour être son conseiller à la sécurité nationale. Elle a, en outre, participé à un débat parrainé par RT, où elle a critiqué "le militarisme désastreux" des Etats-Unis. Par la suite, admirant la Place Rouge, Stein a parlé de ce débat comme d'une "source d' inspiration", allant jusqu'à affirmer que Poutine, qu'elle peint comme un novice en politique, lui a dit qu'il était "d'accord" avec elle "sur de nombreuses questions."

Stein se présente comme une militante qui défend les pauvres et l'environnement. Elle se dit adversaire de la surveillance exercée par l’Etat et des médias. Et pourtant, elle a semblé prendre plaisir à dialoguer avec Poutine, qui fut un officier des services de renseignement. Leur véritable point commun, bien sûr, est que Poutine et Stein sont des adversaires affirmés de la politique étrangère américaine.

En effet, la position pro-Kremlin de Stein ne se limite pas à son amabilité envers Poutine. Stein a rejoint la position du président russe et du dictateur kazakh, Noursoultan Nazarbaïev, pour décrire la révolution de 2014 en Ukraine comme un "coup d'Etat". Elle a aussi affirmé, bizarrement, que l'Otan "combat des ennemis que nous inventons pour donner à l'industrie de l’armement une raison de vendre encore plus."

Pour faire bonne mesure, elle a également affirmé en septembre que "la Russie avait possédé l'Ukraine",  prenant ainsi la défense de sa colonisation. Elle a même choisi, pour l’accompagner dans sa campagne électorale, un candidat à la vice-présidence  qui, lorsqu'on lui a demandé si la catastrophe du vol MH17 - un massacre presque certainement causé par les séparatistes équipés d’armes russes dans l'est de l'Ukraine - était une manipulation, a répondu : "c’est exactement ce qui est arrivé."

Les représentants des partis écologistes européens ont qualifié Stein de "délirante". Les principaux militants écologistes russes se sont aussi déclarés "profondément choqués" par ses commentaires lors de son voyage à Moscou.

Peu importe. Pour la remercier de ses efforts afin de valider, aux yeux du public américain, les théories du complot propagées par le Kremlin, Stein n’a pas seulement été invitée au gala de RT en 2015, mais RT a diffusé les débats de son parti. Ce que Stein a qualifié de "pas vers la démocratie réelle." RT a également couvert, en direct, les réactions de Stein aux débats entre Clinton et Trump. Cette affection mutuelle n’est, naturellement, qu’un élément de la campagne d’influence menée par RT aux États-Unis.

Il suffit de regarder un des magazines phares de la gauche américaine, The Nation, connu pour son soutien aux droits des homosexuels, la transparence des gouvernements et la défense du droit de vote, qui a un faible pour le régime russe, régime pourtant fermement et violemment opposé à tout ce qui précède.

La couverture des affaires russes par The Nation est une honte nationale. RT est un site Web qui héberge des néo-nazis comme commentateurs "experts". Pourtant, cela n'empêche pas The Nation de publier des articles prenant la défense de ce média dédié à la propagande, avec des articles reprenant les mêmes arguments, les mêmes titres, que ceux trouvés dans les publications nationalistes prônant la race blanche.

The Nation considère comme crédibles et fiables les "référendums autonomistes" dans l'est de l'Ukraine, légitimant des annexions illégales. Idem pour les arguments qui défendent l’idée selon laquelle l'ensemble de la crise ukrainienne a été "provoquée par la tentative de l'Occident de faire adhérer [l’Ukraine] à l'Otan".

Que ces opinions rejoignent bizarrement celles de Trump et de ses conseillers du style de Breitbart est une autre bizarrerie. Stephen Cohen, le principal analyste de la Russie dans The Nation (tout en étant le mari de la patronne et co-propriétaire du journal, Katrina vanden Heuvel), a même reçu le soutien de David Duke, personnalité du mouvement prônant la suprématie blanche et de l'épouse de Richard Spencer, le parrain intellectuel de la droite extrême pro-Trump  qui considèrent  que Cohen est un des rares vrais analystes des relations américano-russes.

Parfois, la substance et le style de ce qui a été surnommé "alt-gauche" sont indiscernables de ceux de son homologue de l'autre extrémité du spectre politique, l' "alt-droite". Les guerriers de l’info aux ordres de Moscou semblent apprécier la ressemblance, comme le bras américain de Sputnik, autre média gouvernemental russe, qui a exhorté les partisans de Bernie Sanders à voter pour Trump (comme l'a fait Trump lui-même, à plusieurs reprises).

Au cours de mes années de recherche sur le trafic d'influence pratiqué par le Kremlin, j’ai découvert l’étrange similitude qui unit les poutinistes d’extrême gauche et d'extrême-droite.

J’ai fait remarquer que l'un des contributeurs de The Nation, ancien banquier chez JP Morgan, James Carden, maintenant responsable de l’American Committee for East-West Accord, une organisation financée en partie par la famille de vanden Heuvel, continue de contribuer à Russia Direct, média financé par le Kremlin. Carden est apparu sur RT, il y a quelques semaines, en prétendant que le Washington Post  "est en faveur d’une nouvelle Guerre froide contre la Fédération de Russie". Il m'a envoyé message sur LinkedIn me traitant de "merde pleurnicharde" et me menaçant de violence physique, avant de me présenter des excuses plus tard.

Un autre contributeur de The Nation, Doug Henwood, a eu une relation professionnelle avec le fondateur de WikiLeaks, Julian Assange.

Henwood avait prévu de travailler avec Assange pour faire un livre sur les discours qu’Hillary Clinton a prononcé pour Goldman Sachs. Henwood devait annoter les propos d’Hillary Clinton, Assange devait rédiger la préface. La transcription des propos d’Hillary a été, à l'origine, piratée par les services secrets russes et diffusée par WikiLeaks, selon toutes les agences de renseignement américaines, et deux d’entre elles ont conclu que cela a été fait dans le but spécifique d'aider Trump à se faire élire.

Quand j’ai découvert ce projet, détaillé à la fois sur le site de l'éditeur et dans plusieurs articles, Henwood m'a insulté. Son éditeur a déclaré qu’Henwood ne travaillait plus sur ce projet, expliquant qu’il était "lassé de l’interminable chronique des lacunes politiques d’Hillary Clinton."

WikiLeaks est clairement l'épicentre d’une ligne de convergence rouge-brun au XXIème siècle. Sinon, comment expliquer qu’Assange, un cyber-anarchiste australien, ait pu faire cause commune avec Trump, un promoteur millionnaire et raciste alors qu’ils n’ont rien de commun sinon leur mépris apparent pour le sexe opposé ?

WikiLeaks, il convient de le rappeler, a commencé comme une organisation apparemment noble prônant la "transparence" et cherchant à faire la lumière sur les autocraties post-soviétiques et leurs violations des droits de l'homme.

Pourtant, Wikileaks a jugé bon de collaborer avec ceux qui ont livré des câbles du département d'Etat américain à la dictature du Bélarus, qui a utilisé ces documents sensibles pour pourchasser des dissidents. Cela n'a pas posé de problème moral à WikiLeaks ou à Assange. Comme Zack Beauchamp l’a détaillé sur le site Vox, Assange a refusé d'enquêter sur la manière dont WikiLeaks a aidé les machinations du président biélorusse, Alexandre Loukachenko, dernier dictateur d'Europe, dont la police secrète (encore connue sous son sigle de la guerre froide, le KGB) a arrêté des militants et des personnalités de l'opposition.

Un aperçu rapide sur le compte Twitter de WikiLeaks confirme la préférence déconcertante du groupe pour la prose poutiniste, et les intérêts du Kremlin, tout cela au nom de l'anti-américanisme.

Assange a personnellement pris la défense de Trump, le président récemment élu, qui lui a rendu la pareille en se ralliant publiquement à l'analyse d’Assange sur les piratages du Parti démocrate, à l’opposé de l’analyse de ses propres services secrets. Lorsqu’il ne critiquait pas les Panama Papers qu’il considère comme un complot anti-Poutine, le fil d’actu de WikiLeaks, considéré comme personnellement animé par Assange, a systématiquement tout vu comme une conspiration contre le Kremlin. On ne s’étonnera pas que Stein considère Assange comme un héros; d'ailleurs à propos de l'Ukraine, WikiLeaks tweetait que c’était Obama le provocateur, pas Poutine.

Stein, The Nation, et WikiLeaks sont reconnus sur les médias sociaux et ils ont un réel impact politique ; face à leurs publics respectifs, ils ont autant d'influence que Breitbart sur les loyalistes pro-Trump.

Dans quelques "swing States", des Etats charnières pouvant basculer d’un côté ou de l’autre, après tout, Clinton a perdu face à Trump avec une marge très faible. The Nation a des dizaines de milliers d'abonnés et le magazine surfe sur sa réputation acquise au cours de ses 150 ans de plaidoyer libéral. Les informations sur le Parti démocrate, piratées et diffusées par WikiLeaks et les emails de John Podesta diffusés pendant et après la Convention nationale démocrate en août, ont fait des dommages incalculables à la campagne de Clinton.


Ce qui reste de l'aile internationaliste du Parti républicain est naturellement énervée par la façon dont une grande partie de la droite américaine s’est alignée sur les positions des maîtres espions de Poutine en masquant l'ingérence d'un gouvernement étranger dans une élection américaine.

Poutine a dupé beaucoup de progressistes américains qui, accidentellement ou volontairement, ont facilité l’ascension du plus extrémiste et du plus réactionnaire président que ce pays n'ait jamais élu.

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