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Crédits Photo: REUTERS / Abdalrhman Ismail

Aucune solution

Offensive meurtrière de Bachar el-Assad sur Alep : pourquoi le silence assourdissant de la communauté internationale n’a rien de surprenant

Ces derniers jours, les forces armées syriennes loyales à Bachar el-Assad, aidées par leurs alliés russes et iraniens, ont pris le contrôle de la principale route menant à la partie Est de la ville d'Alep, partie contrôlée par les rebelles. Malgré les appels des rebelles syriens, il serait très difficile pour la communauté internationale d’intervenir directement dans la ville d’Alep qui bénéficie de fait de la couverture aérienne de Moscou.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Ces derniers jours, les forces armées syriennes loyales à Bachar el-Assad, aidées par leurs alliés russes et iraniens, ont pris le contrôle de la principale route menant à la partie Est de la ville d'Alep, partie contrôlée par les rebelles. Doit-on s'attendre à un siège prochain de ces quartiers ? Quelle est la situation sur le terrain ?

Alain Rodier : A l’heure où sont écrites ces lignes, la situation à Alep reste confuse. Tout d'abord, la population qui était estimée à plus de deux millions d'âmes avant la révolution de 2011 a considérablement baissé. Il est difficile d'estimer aujourd'hui combien d'habitants sont encore présents. Bien que 80% de ces derniers soient sunnites, beaucoup d'entre eux -particulièrement la bourgeoisie d'affaires et les Kurdes- ne sont pas hostiles au régime de Bachar el-Assad. Les 20% restants sont composés majoritairement de  chrétiens orthodoxes -des Arméniens et des Syriaques pour la plupart-. Mais sur 200 000 chrétiens estimés vivant à Alep en 2011, il n'en resterait que la moitié aujourd'hui, les autres ayant fuit vers Lattaquié ou à l'étranger. Les quartiers tenus par les rebelles depuis 2002, en gros à l'ouest et au nord-ouest de l'aéroport international, abriteraient entre 45 000 et 200 000 d'habitants (la réalité doit se situer entre ces deux chiffres). Parmi eux, il y aurait de nombreux combattants étrangers et leurs familles qu'ils se sont souvent constitué sur place. 

Pour comprendre la situation tactique de la ville, il faut savoir que les forces gouvernementales appuyées par le Hezbollah Libanais, des membres de la force Al-Qods des pasdarans iraniens et les Kurdes majoritaires dans le quartier de Cheikh Maqsoud encerclent effectivement les zones tenues par les insurgés en centre ville. Cela est vrai depuis qu'une offensive déclenchée fin juin a permis à ces forces de placer sous leurs feux le seul axe de ravitaillement des rebelles : la "route de Castello". Il ne s'agit pas de combats de rues puisqu'ils se situent dans une zone agricole dégagée. Les offensives des uns succèdent aux contre-offensives des autres. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que le cas se présente puisque une opération similaire avait eu lieu durant toute l’année 2014 avant que les forces gouvernementales ne soient obligées de se replier.

Le paradoxe, c'est que les forces légalistes et leurs alliés énumérés plus avant sont elles-mêmes en position délicate, leur couloir de ravitaillement vers Homs (au sud) étant en permanence placé sous la menace d'attaques rebelles, particulièrement à hauteur de Khanasser situé au sud-est de la ville. Elles sont donc condamnées à se battre en permanence pour garder cette route ouverte car il y a une sorte d’union sacrée entre les groupes d'opposition (ASL, Front Al-Nosra et affidés, Daech) pour tenter d’y interrompre le trafic permanent de poids lourds vital pour le corps expéditionnaire et les populations placées sous sa protection.

Alors que les rebelles syriens tentent d'interpeller la communauté internationale sur l'urgence de leur situation, cette dernière se fait très discrète ces derniers temps. Comment expliquer cette absence de réaction selon vous ?

Pour la communauté internationale, il serait très difficile techniquement d’intervenir directement dans la ville d’Alep qui bénéficie de fait de la couverture aérienne de Moscou. A savoir que si l’on raisonne sur le strict plan de la légalité internationale, la Russie est présente dans cette région à la demande officielle du régime syrien, honni par l’Occident mais toujours représenté aux Nations Unies. Une opération militaire déclenchée dans cette ville serait parfaitement illégale -je le répète, sur le plan purement des lois internationales-. Pour rajouter à la difficulté, intervenir militairement à Alep, peut-être mais comment ? Il s’agit de combats dans une grande ville et dans ses environs où les forces -d'obédiences diverses et variées- sont étroitement entremêlées et où les pertes collatérales seraient inévitables. La presse ne relate d’ailleurs que peu les bombardements occasionnés par l'artillerie rebelle sur les quartiers résidentiels tenus par les gouvernementaux, frappes d’autant plus meurtrières que la population y est encore très nombreuse.

La solution ne peut qu’être politique : extension de la trêve à Alep, établissement d’un couloir humanitaire, voire parachutages de vivres (très délicats à réaliser). Tout cela doit se négocier avec Moscou puisque personne ne veut parler à Bachar el-Assad quoique … le Premier ministre turc, Binali Yildirim, vient de faire une ouverture qui laisse à penser qu’Ankara, qui est en train de revoir complètement sa politique étrangère -on l’a vu avec la réouverture de négociations de normalisation des relations avec la Russie et avec Israël- souhaite aussi normaliser ses relations avec Damas. A la différence de l’Occident, Ankara n’a pas d’états d’âme lorsqu’il s’agit de défendre ses propres intérêts… Il conviendra de voir la suite.

Alors que l'administration Obama espère voir la Russie peser de tout son poids auprès de Bachar el-Assad pour établir une trêve, les trois jours de "calme" décrétés récemment par le régime syrien lors de l'Aïd-el-fitr (et salués par John Kerry) sont-ils un signe encourageant en ce sens, ou est-il illusoire de penser que ces deux puissances peuvent s'entendre sur ce conflit ?

La trêve décrétée de trois jours à la suite de l’Aïd-el-fitr a été prolongée pour trois autres jours. Toutefois, il est légitime de se demander où elle a effectivement été mise en œuvre. Certainement pas à Alep.

La guerre civile en Syrie se prolonge avec tout son cortège d’horreurs de part et d’autre. Elle est extrêmement compliquée car elle n’oppose pas deux adversaires mais de multiples intervenants :

-          Les forces gouvernementales (armée, milices, police) et leurs alliés russes, irakiens (des milices irakiennes sont physiquement présentes), du Hezbollah libanais, iraniens (qui ont amené avec eux des combattants afghans) ;

-          Les forces d’opposition "modérées" soutenues les Occidentaux, majoritairement à partir de la Jordanie et, dans une moindre mesure, depuis la Turquie ;

-          Les forces d’opposition liée plus ou moins ouvertement à Al-Qaida "canal historique" dont la face visible est le Front Al-Nosra soutenues par l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar et des pays du Golfe persique ; ces mouvements s’opposent parfois directement aux "modérés" pour les maintenir à une place secondaire ;

-          Les Kurdes, grands alliés des Occidentaux et, plus discrètement du régime de Bachar el-Assad (notamment à Alep) et vraisemblablement des Russes mais que la Turquie surveille étroitement ;

-          Daech qui se bat contre tout le monde mais qui peut, au niveau local (on le voit à l’est et au sud d’Alep) s’entendre avec d’autres groupes d’opposition pour casser du gouvernemental syrien…

Aucune solution ne semble être en vue car aucun acteur n’a la puissance (ni sans doute la volonté) nécessaire pour emporter la décision, qu’elle soit politique ou militaire. Ne pas oublier que la guerre civile qui se déroule en Syrie dépasse les enjeux de ce pays et de sa population qui, elle, paye le prix fort. Il s’agit d’affrontements d’influences qui opposent, pour une part l’Arabie saoudite suivie par les pays du Golfe à l’Iran, et d’autre part les Etats-Unis à la Russie. Israël compte les points et intervient, sans doute avec l’accord un peu forcé des Russes, pour taper le Hezbollah pour régler quelques vieux comptes et quand le mouvement chiite fait mine d’envoyer de l’armement sophistiqué vers le Liban. Les profiteurs de guerres -dont le crime organisé- se frottent les mains en fournissant à toutes les parties ce dont elles ont besoin. La Syrie est un abcès de fixation qui arrange beaucoup trop de monde pour qu’il soit l’objet d’une thérapeutique de choc.

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