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Inégalités : pourquoi la France est le pays de l'OCDE qui s'en le tire mieux

L'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) présentait ce lundi son deuxième rapport consacré aux inégalités. Y a-t-il vraiment un modèle français spécifique d'équilibre social ?

Louis Maurin

Louis Maurin

Louis Maurin est directeur de l’Observatoire des inégalités.  

 
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Atlantico : L'OCDE a présenté lundi un deuxième rapport sur les inégalités, la France y obtient plutôt de bons résultats au regard des autres Etats étudiés. La détérioration des équilibres sociaux qui touche l'ensemble des pays développés épargnerait-t-elle l'hexagone ?

Louis Maurin: Premièrement, il est faux de dire que les inégalités augmentent partout sauf en France. Elles augmentent simplement moins en France qu’ailleurs. Mais elles augmentent aussi chez nous. Ce phénomène est lié à deux éléments :

  • La France est un pays assez protecteur : elle possède un système de protection sociale qui amortit les défauts, qu’on peut juger moins dynamique dans les périodes de forte croissance, mais qui dans les périodes de récession amortit le choc pour les plus démunis.
  • Les données de l’OCDE s’arrêtent à 2006. Depuis cinq ans, nous observons une très forte croissance des revenus les plus élevés, ce que le rapport ne prend pas en compte. Les inégalités ont beaucoup augmenté depuis 2008, notamment à cause du paquet fiscal voté en 2007.

 

Qu'entendez-vous par un "système de protection sociale qui amortit les défauts" ? 

Il s'agit par exemple des allocations logement pour les jeunes, qui font qu’aujourd’hui des dizaines milliers d'entre eux ne sont pas à la rue. Sans elles, énormément de jeunes ne pourraient pas trouver de lieux pour habiter ou faire des études. Il s'agit également de rembourser les médicaments et les soins. Il en résulte que nous sommes un des pays avec l’espérance de vie la plus élevée. Un autre élément du système de protection sociale consiste à soutenir financièrement les familles ou encore à créer des crèches, deux des raisons pour lesquelles nous avons le taux de fécondité le plus élevé d'Europe. Plus largement, ce sont des services publics qui font que nous sommes un des pays où il est le plus agréable de vivre, selon toutes les enquêtes.

 

Qu'en est-il des autres pays à forte protection sociale ? Comment s'en tirent-ils?

La Suède est un pays où les inégalités ont fortement augmenté en raison d'une forte libéralisation. C'était un pays à faible inégalités, elle a malheureusement rattrapé son "retard"… La Finlande également. Mais ces deux pays se situent encore à un niveau qui n’a strictement rien à voir avec les pays anglo-saxons.

Ceci dit, il faut faire attention car le rapport de l’OCDE porte sur des données allant de 1985 à 2008. C’est une période assez longue dans laquelle il peut y avoir des variations. C’est vrai que la Suède depuis 1990-2000 a connu une forte augmentation des inégalités. C’est également le cas pour la Finlande avec un décalage dans le temps. Cependant les inégalités n’augmentent plus en Finlande depuis 2001-2002. En Suède, elles ont baissé puis ré-augmenté.

 

Comment ont évolué les inégalités en France ? 

On note une baisse entre 1985 et 1997, puis une remontée modérée s'effectue. Dès que les gouvernements ont commencé à baisser les impôts, les plus aisés ont été favorisés. Maintenant il faut se méfier des explications in vox. Il existe des raisons parfois difficiles à comprendre pour expliquer les variations. Nous constatons une tendance globale à la progression des inégalités et différents facteurs entrent en jeu dans cette progression.

Des facteurs structurels et sociaux sont à prendre en compte : Comment se forment les familles ? Est- ce qu’on a de plus en plus de couples similaires avec les mêmes revenus ? Est-ce qu’on a de plus en plus de familles monoparentales ? Comment se distribuent les revenus en entreprise ? C’est relativement complexe : tout ne dépend pas des politiques publiques. Différents facteurs subsistent.

C’est ce qui est intéressant dans le travail de l’OCDE et qui n’a jamais été réalisé en France : analyser ce qui fait que les inégalités augmentent ou non dans les différents pays, décrypter raisons imbriquées et souvent complexes des inégalités des revenus.

Par exemple, l’OCDE liste un ensemble de facteurs : la mondialisation des échanges, l’investissement direct à l’étranger, le progrès technologique, le déclin du taux de syndicalisation, l’élévation des niveaux de qualification... Mais les trois les plus importants sont les suivants :

  • La dérégulation des marchés du travail,
  • La baisse des impôts,
  • La baisse des taux d’indemnisation du chômage.

 

En France on a l'impression que les inégalités se creusent pourtant, même si ça n'est pas confirmé dans les faits. Comment expliquer ce décalage entre perception des inégalités et réalité des faits   ?

Il existe des fondements réels au discours sur le fait les inégalités s’accroissent. Le jugement que l'on porte sur les inégalités se fonde uniquement sur la mesure des inégalités en pourcentages, alors qu’il est nécessaire de raisonner aussi en valeur absolue. Quand on dit l'ensemble des revenus progressent de 10% sur 10 ans, pour un individu qui gagne 1 000 euros et pour un individu qui gagne 10 000 euros, le résultat final n'est pas du tout le même. Le rapport d’inégalité entre les deux n’a pas changé, sauf que 10% de 1000 euros ça fait 100 euros et 10% de 10 000 euros ça fait 1000 euros. L’écart entre les deux est de 900 euros, voilà pourquoi un certain nombre de gens pensent que les inégalités s’accroissent. Les statistiques publiques reflètent mal la situation des inégalités.

On peut également faire du culturalisme sur la France. C’est vrai que nous sommes un pays où le sens critique est  un peu exacerbé, ça a un aspect positif : on ne se laisse pas raconter d’histoires. L’aspect négatif, c’est que nous sommes un pays où la tendance à critiquer est relativement forte. Là aussi beaucoup de facteurs se cumulent.

Enfin, il y a le discours des médias, qui montrent des gens qui se plaignent alors que tout ne va pas si mal. Il ne correspond pas à la réalité.

 

Est-ce que le maintien de ce modèle social qui permet la stabilisation des inégalités n'a pas contribué à la crise de la dette d'aujourd'hui ? 

C’est un modèle qu’il faut financer, qui est effectivement coûteux. C’est le prix à payer pour avoir une santé de qualité, des jeunes qui ne soient pas à la rue. On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre. Vous ne pouvez pas avoir un système protecteur de qualité et pas d’imposition. Dire "je vous offre la même protection et on baisse les impôts", c’est de la démagogie. On sait que pour maintenir ce type de système il faut des impôts. Il faut dire les choses clairement et les gens choisiront.

J’ai l’impression que quelle que soit la majorité au pouvoir, les impôts vont augmenter. Une immense majorité de gens est attaché à un système qui fonctionne globalement bien. Tout n’est pas rose, mais c’est un secret de polichinelle. Personne n’est prêt à privatiser la sécurité sociale.

Le bouclier fiscal a sauté à cause de cela : les plus riches ne participaient pas assez à l’effort du pays. Les faits sont parfois plus forts que la politique, le bouclier était cher au président de la République mais intenable. Il ne pouvait pas fonctionner.

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