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THE DAILY BEAST

Nouveau front en Afrique : l'Etat islamique ordonne à sa franchise Boko Haram de massacrer les Chrétiens

La nouvelle direction à la tête de Boko Haram, filiale de Daech au Nigeria, réitère la consigne d'assassiner des Chrétiens dans le but d’unifier, étendre et pérenniser le mouvement.

Philip Obaji

Philip Obaji

Philip Obaji est journaliste pour The Daily Beast.

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Philip Obaji Jr. The Daily Beast.

Warri, Nigeria – Daech a différentes stratégies dans différentes parties du globe, mais en Afrique et Europe, sa stratégie semble être claire : tuer des Chrétiens.

Son objectif à long terme est de provoquer une nouvelle croisade, ravivant ainsi les guerres saintes d’il y a des siècles, en espérant cette fois que l’islam vaincra. Se concentrer sur un seul ennemi, facile à cibler, est intéressant pour un "califat" sous pression qui essaie de maintenir ses troupes en ordre. La façon dont Daech gère les troupes de Boko Haram, l’organisation terroriste connue pour l’enlèvement de jeunes filles et l’utilisation de jeunes femmes comme bombes humaines, en est un parfait exemple.

Au début de ce mois d’août, un dénommé Abu Musab al-Barnawi annonçait avoir pris la tête de Boko Haram. Son premier message était aussi clair que concis : sous son règne, la priorité sera de tuer les Chrétiens. Dans une interview publiée par Daech, Al-Barnawi menace de faire exploser des églises et de tuer des Chrétiens, mais de ne plus s’attaquer aux lieux fréquentés par les musulmans. L’homme décrit comme le nouveau Wali, ou gouverneur de la province ouest-africaine de l'Etat islamique (c’est ainsi que Boko Haram aimerait être nommé), a déclaré dans une interview publiée par le journal de Daech, Al-Nabaa, et traduite par SITE Intelligence Groupe, qu'une conspiration des pays occidentaux veut christianiser cette région au travers d’ONG. "Ils cherchent fortement à christianiser la société", dit-il à propos de ces œuvres de bienfaisance. "Ils profitent des conditions des personnes déplacées sous le feu de la guerre pour les nourrir, leur fournir un toit et baptiser leurs enfants".

L’homme qui gère désormais Boko Haram dit que son groupe va dorénavant s’en prendre aux Chrétiens "en piégeant et en faisant exploser chaque église qu’ils trouvent sur leur passage et tuer tous les citoyens de la croix que nous y trouveront".

Le programme de Barnawi n’est pas seulement clair, c’est aussi le script écrit pour lui par Daech - à qui il rend des comptes - qu’il récite à la lettre. Le nouveau chef devra réussir là où son prédécesseur, Abubakar Shekau, a échoué. Lorsque Boko Haram, alors sous le commandement d’Abubakar Shekau, avait prêté allégeance à Daech l’année dernière, il semblait que le groupe allait adopter le mode opératoire de Daech et s’aligner sur ses objectifs, une guerre apocalyptique contre "les infidèles" pour créer à terme un territoire musulman unifié sous ses ordres. Mais cela ne fut pas le cas.

Daech avait un objectif précis qui était de recruter des fidèles et il a mis en place une stratégie pour atteindre cet objectif, comme par exemple s’inspirer du Coran pour justifier ses actions et sa stratégie, citer les paroles du prophète dans leurs déclarations, pour la plupart diffusées dans le magazine en ligne "Dabiq".

En revanche, Boko Haram a montré qu’il était un groupe peu organisé, avec des militants qui n’avaient pas le sens de la stratégie ni de l’ordre, comme le montrent les attaques sur ces mêmes musulmans qu’ils sont supposés recruter. Durant les derniers mois, les rumeurs ont circulé que Shekau avait eu des problèmes avec Daech car il ne suivait pas les ordres qui lui étaient donnés. En juin dernier, le Lieutenant de la Marine américaine Thomas Waldhauser, nommé pour diriger le commandement américain en Afrique, a déclaré devant le Congrès américain qu’il y avait une scission au sein de Boko Haram.

Une partie significative du groupe s’est éloignée de Shekau car il n’arrivait plus à suivre les ordres de Daech, et notamment celui de ne plus utiliser des enfants pour les attentats suicides. "Daech lui avait dit d’arrêter de faire cela", a dit Waldhauser lors de son audition de nomination devant la Commission de la Défense du Sénat. "Mais il n’a pas écouté et c’est ce qui a causé la scission".

"Ce qui m’inquiète, c’est ce groupe sécessionniste qui veut se rapprocher de Daech", a aussi dit Waldhauser. "Et par conséquent suivre la ligne de Daech qui consiste à attaquer les intérêts occidentaux". Durant les derniers mois, Boko Haram a perdu du terrain face à une armée nigériane plus déterminée. Sans un territoire défini, le groupe perd un peu de son attractivité pour les nouvelles recrues potentielles. Mais la stratégie anti-chrétienne d’Al Barnawi est testée et approuvée par ses mentors du "califat" qui veulent maintenir le conflit nigérian.

La rhétorique anti-chrétienne d’Al Barnawi est déjà en marche en Europe. Le jour de sa nomination à la tête de Boko Haram, Daech s’attaquait aux Chrétiens dans sa dernière édition du magazine Dabiq, en traitant le christianisme de "fausse religion" et les Chrétiens "d’adorateurs de la croix". Daech encourageait les musulmans à s’attaquer aux églises, comme ce fut le cas en France le mois dernier, lorsque deux hommes sont entrés dans une église en Normandie et y ont égorgé un prêtre de 86 ans et blessé grièvement une nonne.

Daech a montré sa capacité à mettre ses menaces à exécution dans le passé et c’est pour cela que les menaces du chef de la province de l’Afrique de l’Ouest doit être prise au sérieux. Dans la cinquième édition de son très soigné magazine francophone "Dar Al islam", sorti cet été et avant l’attentat en Normandie, Daech avait fait des églises des cibles prioritaires dans une campagne visant "à créer la peur dans leurs cœurs", selon un reportage de CNN le mois dernier.

L’attaque planifiée contre une église à Villejuif dans la banlieue parisienne avait été désamorcée par la police française lorsque le suspect s’était tiré une balle dans la jambe accidentellement. Mais après l’échec de Villejuif, Daech a persévéré en Normandie, montrant ainsi qu’elle frappe là où elle le dit, c’est-à-dire dans une église. Daech menace d’en faire autant dans d’autres villes comme Londres ou Washington et maintenant en Afrique de l’Ouest. Avec l’attentat en Normandie, il a montré au monde qu’il fait ce qu’il dit. Même si les Chrétiens d’Orient sont une minorité, et une minorité en voie d’extinction qui plus est, elle est aussi une cible.

En juin, le groupe affilié à l’Etat Islamique a revendiqué l’assassinat d’un prêtre dans le Sinaï le décrivant comme un "combattant mécréant", ainsi que Daech nomme fréquemment les non-musulmans. Daech a un objectif ambitieux, celui de se battre jusqu’à ce que tous les "mécréants" acceptent l’une des options : se convertir, se soumettre en payant la taxe des infidèles (la Jizyah) ou la mort. Le remplacement de Shekau à la tête de Boko Haram est une indication claire de sa volonté de continuer le djihad jusqu’à ce qu’il "couvre la terre d’est en ouest" comme il est écrit dans la cinquième édition de Dabiq.

Dans son territoire chevauchant l’Irak et la Syrie, Daech a persécuté tous les infidèles supposés, y compris les yazidis considérés comme des païens et tués ou vendus comme esclaves, mais aussi les Chrétiens. Cette nouvelle stratégie globale qui se concentre sur les "adorateurs de la croix" n’est rien d’autre qu’un retour aux racines du groupe. En 1998, une déclaration d’Ossama Ben Laden, Ayman El Zawahiri et d’autres, avait appelé à faire la guerre contre "les croisés et les Juifs" partout dans le monde. Un retour aux fondamentaux est souvent le signe d’une organisation qui cherche à se recentrer et s’organiser de façon plus efficace.

"Ca ne sera pas facile pour Al Barnawi de travailler dans les conditions dans lesquelles se trouvent Boko Haram en ce moment", dit Ushie Michael, analyste expert de la sécurité au Nigéria, qui a suivi le groupe depuis sa création. "Shekau a encore une faction qui le suit, et il y aura probablement une guerre entre les deux groupes". Le repositionnement de Boko Haram par Daech est mal perçu par Shekau. Dans des enregistrements qui lui sont attribués, l’ex-leader décrit Al Barnawi comme "un infidèle" qui "prêche de faux credos". Il considère tout cela comme un putsch. "Au début de nos échanges avec Daech, j’étais floué. Je voulais leur écrire ce que je pensais, mais ils ont refusé", déclare Shekau.

En l’état, Shekau a perdu le contrôle de ce qu'il reste de Boko Haram, et qu’il soit en accord ou pas avec ce que Daech veut en faire ne changera rien à ce que Daech fera. Pour réussir son objectif ultime, celui de créer un "califat" global par une guerre mondiale, il doit continuer de recruter, soit sur le terrain au Moyen-Orient, soit par le biais de filiales en Afrique, soit via des "loups solitaires" en Europe.

Tous ont l'attention fixée sur le même ennemi : les Chrétiens.

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