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Des manifestants du Comité de vigilance pour le maintien des services publics de proximité lors de la visite du ministre français de la Justice le 3 avril 2015.
Des manifestants du Comité de vigilance pour le maintien des services publics de proximité lors de la visite du ministre français de la Justice le 3 avril 2015.
©SEBASTIEN BOZON / AFP

Dysfonctionnements

Nos services publics marchent sur la tête. Mais des fonctionnaires ont décidé de prendre le taureau par les cornes 

Le collectif "Nos services publics" décrypte les dysfonctionnements structurels des services publics français. Pourquoi est-il si difficile de réformer les services publics dans notre pays et de quels maux souffrent-ils ?

Arnaud Bontemps

Arnaud Bontemps

Arnaud Bontemps est porte-parole du collectif "Nos services publics". 

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Atlantico :  Enarque et fonctionnaire, vous avez créé le collectif Nos services publics pour décrypter les dysfonctionnements structurels de nos services publics. De quels maux souffrent ces derniers ? 

Arnaud Bontemps : On constate, depuis quelques années, un décalage croissant entre l’action des services publics et les besoins des gens que nous avons en face de nous. On externalise au privé des fonctions stratégiques, on diminue les effectifs dans les secteurs d’avenir – éducation ou lutte contre le changement climatique – on réduit l’accès aux soins des plus précaires en période de crise... On a parfois l’impression que nos services publics marchent sur la tête.

Avec une centaine d’agents de toutes les administrations - attachés, directeurs d’hôpitaux, contractuels, administrateurs de l’Etat ou des collectivités, nous avons donc décidé de reprendre la parole, de l’intérieur, sur ces dysfonctionnements des pouvoirs publics. Il devient nécessaire de rendre publiques les limites qui entravent l’action des services publics et de construire avec la société les solutions les plus appropriées. C’est pour nous le prolongement de notre engagement au service du public : la loyauté, c’est mettre les problèmes sur la table, pas sous le tapis.

Qu'avez-vous constaté personnellement lors de vos différentes expériences professionnelles ?

Il y aurait beaucoup d’anecdotes à raconter. Dès les premiers mois de mon premier poste, on m’a dit que certes, l’agence que je contrôlais était probablement « à l’os » en termes d’effectifs, mais que l’on ne « pouvait pas » le dire. L’établissement en question avait interdiction d’embaucher, avec des conséquences absurdes : on avait recours en permanence à des dizaines de prestataires privés dont certains coûtaient jusqu’à 1500 € HT par jour ! Et on appelle cela le « sérieux budgétaire »…

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J’ai ensuite travaillé à l’Assurance maladie en Seine-Saint-Denis, un peu avant que la crise du Covid-19 ne nous tombe dessus. J’étais entouré de gens passionnants, hyper engagés dans leur métier auprès des soignants. Mais au quotidien on ne leur demandait pas de tendre l'oreille, on leur demandait de serrer les boulons. Les professionnels de santé nous parlaient des besoins des malades, et nous on leur répondait « trou de la sécu ».

Le problème est que ces soucis sont loin d’être isolés, ils sont même souvent institutionnalisés. Ils conduisent les agents publics à une perte de sens généralisée dans leur métier, sur laquelle notre collectif a d’ailleurs lancé une grande enquête. C’est assez effrayant quand on y pense : si même les agents qui sont chargés de poursuivre l’intérêt général au quotidien ne trouvent plus sens dans leur métier, c’est bien qu’il y a quelque part où cela a déraillé.

Vous dénoncez un manque de débat interne. Pourquoi est-il si difficile de réformer nos services publics ?

Les dysfonctionnements que nous dénonçons sont aujourd’hui structurels, ancrés dans la pensée administrative aujourd’hui dominante : on raisonne en termes de contrainte budgétaire plutôt qu’en termes de besoins d’intérêt général ; la hiérarchie est souvent écrasante et les discussions internes inexistantes ; il y une absence d’écoute de l’expertise des agents de terrain, des chercheurs et des citoyens, etc.

Or c’est toujours compliqué de s’élever contre ce qui apparaît faire consensus autour de vous, notamment lorsque on vous répète que parler pourrait rendre votre carrière plus difficile. Cet isolement est encore accru par la crise sanitaire : en télétravail, il n’y a plus de machine à café autour de laquelle échanger avec les collègues...

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C’est toute l’utilité de la démarche du collectif : en deux semaines, ce sont déjà plus de 600 agents qui ont demandé à nous rejoindre ! C’est bien qu’il y a une attente et une volonté de nous réveiller, collectivement, pour redonner du sens à nos services publics.

Que pensez-vous de la suppression de l'ENA et du corps préfectoral ? Est-il utile de les supprimer si l'esprit que vous dénoncez perdure ?  

Il y a une petite musique qui accompagne cette réforme de la fonction publique et qui m’ennuie un peu : il faudrait changer l’administration parce qu’elle aurait mal géré la crise sanitaire. Mais il me paraît important de rappeler que si ce sont les fonctionnaires qui tiennent la barre du navire, c’est le gouvernement qui fixe le cap à atteindre ! Depuis quelques années, l’administration constitue le bouc-émissaire un peu facile des politiques qui échouent.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a rien à réformer, bien au contraire. En l’état, l’ENA constitue un des éléments du moule de la pensée administrative en vogue, qui nous enseigne moins l’humilité et l’écoute du terrain que la baisse des dépenses publiques et la reproduction de l’existant. Je ne suis pas sûr que changer les trois lettres du sigle « ENA » en « ISP » [le futur Institut du service public, qui remplacera l’ENA] suffise à changer le contenu de la formation, qui est curieusement absent du débat.

Je crois que les dysfonctionnements de l’Etat nécessitent une vraie discussion de société : ce n’est pas en réformant par ordonnance en quelques mois que l’on démocratise en profondeur nos services publics. Notre collectif « Nos services publics » s’attachera justement à mettre les sujets de fond dans le débat public dans les prochains mois et prochaines années.

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