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La couleur du temps

Nos ancêtres étaient-ils incapables de voir le bleu ? Oui, selon les scientifiques parce qu’ils… n’avaient pas de mot pour décrire cette couleur

Des études tendraient à prouver que nos ancêtres ne pouvaient pas voir la couleur bleue parce qu'ils n'avaient pas de mot pour la désigner. L'occasion de se pencher sur les disparité temporelles et culturelles dans la perception des couleurs.

Annie Mollard-Desfour

Annie Mollard-Desfour

Annie Mollard-Desfour est linguiste et lexicographe au CNRS. Elle est l'auteure du Dictionnaire des mots et expressions de couleur - Le Bleu, réédité en 2004 (CNRS éditions). Elle envisage les aspects historiques, sociaux et culturels de la symbolique du bleu.

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Atlantico : Des études tendraient à prouver que nos ancêtres ne pouvaient pas voir la couleur bleue parce qu'ils n'avaient pas de mot pour la désigner. Comment peut-on l'expliquer ? Comment est-il possible que pendant si longtemps on n'ait pas su nommer la couleur bleue ? A quand remonte la "découverte" du bleu ?

Annie Mollard-Desfour : En effet, la couleur bleue a été longtemps la grande absente des textes et pose la question de la perception de la couleur et de sa nomination, son aspect évolutif. La perception est un phénomène physique, physiologique mais aussi – et surtout – culturel. Pour qu’il y ait couleur il faut trois éléments : une lumière, un objet, et récepteur (couple œil-cerveau) qui décrypte le message visuel avec ses connaissances dans une société donnée, et à l’aide du langage. La couleur est un continuum dans lequel chaque langue et culture, dans l’espace et dans le temps, « découpe » différemment des catégories, des tonalités et des nuances.                                         

Le bleu a longtemps était ignoré, ambigü quant à la teinte, et le plus souvent dévalorisé.   Le spectre antique était constitué de cinq couleurs de base dans lequel le bleu n’avait pas sa place (‘blanc’, ‘jaune’, ‘rouge’, ‘vert’, ‘noir’) et ce n’est qu’au Moyen Âge que le bleu trouvera sa place dans spectre (‘blanc’, ‘jaune’, ‘rouge’, ‘vert’, ‘bleu’, ‘noir’). Longtemps ce champ chromatique est resté imprécis, et ses frontières perméables : grec kuaneos, ‘ bleu sombre ‘, ‘noir bleuâtre, noir’, ‘brillant, luisant’, ‘éclatant’, ‘épais, profond’, ‘fascinant’ ou ‘effrayant’ ; glaukos, ‘bleu-vert-gris », ‘brillant, éclatant’ ; latin glaucus, cyanus, ‘bleu clair, bleu foncé’, azureus, venetus,‘bleu azuré’ ; persicus, indicus ‘bleu foncé ou violet’ ; blemitu, lividus,  ‘plombé, bleuâtre, noirâtre’ ; blavus, ‘pâle, blanchâtre, livide, bleuâtre’, caesius, ‘bleu gris’, ferreus, ‘bleu-vert pâle’ ; le plus courant caeruleus a désigné au départ une nuance de blanc, de brun, de jaune, puis de vert, de sombre, noirâtre, bleu intense, foncé. Quant au terme. bleu (vers 1150) il est issu de l’ancien bas franciqueblao, (de l’ancien haut allemand blaoblawir, d’une forme germanique blaewa), et est probablement à rapprocher des termes latinsflavus : ‘blond, jaune, rougeâtre’, et florus, ‘blond’ : bleu serait donc étymologiquement lié à blancblond et blême. Ainsi les lexiques anciens du bleu mettent-ils en évidence les liens et intrications entre couleurs, l’accent étant mis autrefois sur la brillance ou la matité au détriment des tonalités et sur des valeurs figurées, symboliques.                                      

C’est la tradition chrétienne qui, à la fin du XIIe siècle va valoriser le bleu, lui donner son caractère céleste : manteau « d’azur » de Marie et couleur des rois. Valorisation extrême d’une couleur qui deviendra la « couleur préférée » du monde occidental.

Des chercheurs ont montré que la tribu Himba, en Namibie, n'avait pas de mot pour désigner le bleu mais qu'elle en avait de nombreux pour nommer le vert  ? Retrouve-t-on ce phénomène dans d’autres cultures ?

Les Himbas ont un même mot pour nommer le bleu et le vert clair, et ont donc bien des difficultés pour différencier, dans une palette de pastilles vert clair la pastille bleue. L’ambiguïté de l’espace chromatique bleu-vert, de l’espace bleu-jaune et du jaune-vert est fréquent ! Certaines langues n’ont qu’un seul mot pour nommer le bleu et le vert : c’est le cas de langues asiatiques,  du vietnamienxanh, du chinois ts’ing, du taramura un dialecte aztèque, du breton où glas, ‘bleu’, ‘vert brunâtre’, qualifie aussi bien les couleurs naturelles du ciel ou de la mer que celles des praires ou des forêts (la couleur verte artificielle étant toutefois qualifiée de gwer). En japonais awo signifie à la fois ‘bleu’, ‘vert’, ‘noir’. De même un chevauchement s’observe entre le bleu et le jaune (langues slaves, Nord du japon, Est du Nigeria, Nord de la Californie), et entre le jaune et le vert (sanskrit  harita, coréen yeondu  ‘jaune-vert’/ chorok‘vert’). Même ambiguïté en Chine : “ Ce matin, j’ai rencontré un ami à l’angle d’Oxford Street. Il portait un manteau jaune magnifique… Il l’avait acheté à Tokyo et il m’a dit qu’on le lui avait vendu comme étant vert. “[Derek Jarman, Chroma. Un livre de couleurs, 2003]. Ces ambiguïtés étaient déjà le fait du grec (khlôros : ‘vert-jaune pâle’, ‘jaune-vert pâle, pâle’) et du latin (galbinus, ‘vert pâle- jaune vert’, qui deviendra galbus, jalnus, jaune vers 1100.

Est-ce que l'on doit voir les choses pour les qualifier ou est-ce que l'on doit qualifier les choses pour les voir ?

La nomination fait partie intégrante de la perception. Perçoit-on une couleur qui n’est pas nommée et une couleur qui n’est pas nommée a-t-elle une existence ? Comment percevoir les multiples et infimes nuances sans la connaissance transmise par le langage et différencier un rouge cramoisi, écarlate, magenta, andrinople, ou un bleu azur, nattier, un vert céladon, véronèse, un rose tyrien… ou un xanh, un ts’ing ? Nos sens sont modelés, structurés par la culture, les couleurs sont le résultat d’une interprétation constante. Nous disséquons, analysons la nature suivant les lignes tracées par nos langues maternelles, notre culture. Chaque culture voir les couleurs à travers ses mots. La langue façonne notre perception des couleurs ; elle est au cœur de la perception : letest de Stroop, notamment, démontre l’importance des dénominations de couleur dans le phénomène de perception.

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