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M. Hollande se rend ce 27 février 2014 au Nigeria, pays africain estimé parmi les plus prometteurs d'Afrique.

All Africa

Nigeria : un condensé du meilleur et du pire de l'Afrique d’aujourd’hui

M. Hollande se rend ce 27 février 2014 au Nigeria en tant qu'invité d'honneur au centenaire de l'unification du pays. L'occasion pour le président français de nouer des partenariats économiques, peut-être sécuritaires et politiques alors que le Nigeria est présenté comme le géant du continent.

Amzat Boukari-Yabara

Amzat Boukari-Yabara

Amzat Boukari-Yabara est docteur en histoire, chercheur associé à l’EHESS et à l’Université de Montréal. Ses travaux portent sur l’histoire et la géopolitique de l’Afrique. Il a publié un ouvrage le Nigéria aux éditions DeBoeck en septembre 2013.

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Atlantico : M. Hollande se rend ce 27 février 2014 au Nigeria, pays africain estimé parmi les plus prometteurs d'Afrique. Immeubles modernes, hôtels imposants, transports, infrastructures routières de qualité... Abuja, la capitale, est bel et bien moderne. Comment cette ville a-t-elle pu réussir une telle ascension ? Le reste du pays est-il aussi développé ?

Amzat Boukari-Yabara : Le Nigeria a connu un boom économique dans les années 1970 grâce aux revenus du pétrole qui ont financé de nombreuses infrastructures mais la capitale fédérale Abuja est un cas particulier. Abuja a été créée au centre du pays pour désengorger la précédente capitale Lagos et pour rééquilibrer un pays tiraillé par des forces centrifuges. Les infrastructures sont nécessairement récentes, et le niveau de vie est artificiellement élevé en raison de la présence des principales institutions fédérales et internationales. Beaucoup moins peuplée et bien mieux équipée que les autres centres urbains du Nigeria, Abuja se veut donc avant tout une vitrine de ce que pourrait être le Nigeria à l’horizon 2050.

François Hollande prévoit de rencontrer une cinquantaine de chefs d'entreprises nigérianes et françaises. Quel est le poids de l'économie nigériane ? Est-ce un partenaire important à l'échelle de l'Afrique ? Quelles garanties offre-t-il ?

Avec un taux de croissance annuel de 7% depuis près de dix ans, le Nigeria est en train de dépasser l’Afrique du Sud au rang de première puissance économique africaine. Derrière les chiffres, il reste encore une série de transformations sociales et structurelles à mener dans un pays qui a d’énormes besoins et des potentialités réelles. Les hydrocarbures, le BTP, les télécommunications, l’agro-alimentaire et la finance constituent le cœur d’un marché de plus de 170 millions d’habitants, qui a mené dans les années 2000 des réformes libérales pour attirer davantage d’investissements étrangers.

En revanche, l’insécurité (enlèvements, menace terroriste, criminalité) sur la quasi-totalité du territoire a conduit de nombreux groupes étrangers à bénéficier de leur propre service de sécurité privée, à quitter le pays ou à favoriser le recrutement d’une main-d’œuvre locale notamment dans les installations pétrolières du delta du Niger.

Au final, investir durablement au Nigeria requiert d’excellentes capacités de négociation et une solide faculté d’adaptation. Le facteur politique est également incontournable. Le président Jonathan vient de limoger Lamido Sanusi, le président de la Banque centrale, qui a dénoncé une perte de 20 milliards de dollars à la suite d’un scandale de corruption autour de la compagnie nationale pétrolière. Cela fait désordre pour une administration qui affirme vouloir augmenter les taxes sur les compagnies pétrolières internationales.

Malgré sa modernité, le Nigeria reste miné par des luttes tribales à l'instar de nombreux autres pays d'Afrique. Comment expliquer ces luttes internes ? Quelle est leur particularité ?

Le Nigeria fait partie de ces pays que l’on dit frappés par la malédiction des richesses, ici en l’occurrence le pétrole. Le partage et la redistribution à l’échelon national des revenus liés à cette ressource située au sud ont toujours posé problème, avec l’épisode de la guerre du Biafra (1967-1970). Néanmoins, ce sont plus des luttes d’influences entre clans que des luttes tribales à proprement parler.

Le Nigeria est composé de musulmans, de chrétiens et de païens. Les extrémismes religieux exacerbent davantage les tensions et doublent même les conflits tribaux. Les islamistes de Boko Haram, qui font régulièrement la une des journaux, ont-ils vraiment les mêmes revendications que les autres islamistes du continent ? Sont-ils aussi ou plus dangereux qu'eux ? Quelles sont leurs particularités ?

L’objectif de Boko Haram, une secte fondée au début des années 2000 qui a progressivement évolué vers le terrorisme en ralliant la la nébuleuse Al-Qaïda, est de renverser l’Etat fédéral, ou tout au moins d’imposer un Etat islamiste dans la douzaine d’Etats fédérés du Nord qui appliquent la charia. Boko Haram a des connections et des ramifications avec une constellation de petits groupes locaux et il est difficile d’avoir une estimation réelle du nombre de membres. Aucun nom, aucune identité, aucun visage, juste des revendications.

Boko Haram peut-il fonctionner sans avoir des relais actifs ou passifs au sein de l’appareil d’Etat, parmi la classe politique du Nord, et parmi certaines franges de la population ? Cette dernière, prise entre les exactions de Boko Haram et une répression aveugle de l’armée, a d’ailleurs formé des milices d’autodéfense. Enfin, le mois dernier, le président Jonathan a limogé les chefs de l’armée de Terre, de l’Air et de la Marine. Tout ceci pose la question des forces armées nigérianes, de leur motivation, de leur formation, voire de leur loyauté. Une chose est sûre, confronté à une situation de guerre intérieure, le pouvoir nigérian a tout intérêt à se doter d’une communication plus efficace.

Pour résumer, le Nigeria mêle modernité et problématiques africaines (luttes tribales, confessionnelles, extrémismes religieux). Jusqu'à quel point peut-on affirmer que le Nigeria est un miroir de l'Afrique en termes de modernité et de défis à relever ?

La problématique religieuse est la plus médiatique en raison des exactions massives commises chaque semaine par Boko Haram. Cependant, la lutte contre les extrémismes ne doit pas servir de prétexte pour ne pas se confronter à d’autres défis immenses et tout en considérant que la sécurité et la solidité des instituions de manière générale est un autre défi nigérian et africain. L’un d’entre eux, peut-être le plus ambitieux mais en tout cas le plus fondamental, concerne l’autosuffisance alimentaire. En rappelant que l’Afrique du Sud a atteint son autosuffisance alimentaire et exporte même une partie de ses excédents agricoles, le Nigeria qui est trois fois et demie plus peuplé, a encore bien des efforts à fournir. Derrière cette problématique alimentaire, il s’agit de briser la dépendance de toute une société au modèle d’économie extravertie et monopolistique, avec la rente pétrolière comme régulateur. Ce modèle consistant à importer massivement ce qui peut être produit sur place est une épine dans le pied du Nigeria, et un élément qui contribue à dresser les différents groupes sociaux et ethniques les uns contre les autres. Ce problème de l’autosuffisance alimentaire est tout aussi connu par la majorité des autres pays africains.

De plus, le Nigeria est un miroir de la modernité en Afrique dans le sens où l’Afrique n’est pas un continent atone mais un continent où certains pays vivent des croissances, certes pas aussi importantes que celles du Nigeria ou de l’Afrique du Sud, mais qui peuvent laisser penser, pourquoi pas, qu’un jour le Nigeria sera rattrapé. Je pense à la Côte d’Ivoire, au Maroc, au Kenya entre autres. On peut également mentionner les pays d’Afrique australe tout en notant que ceux-ci partent de loin.

A cela on peut ajouter les questions environnementales à relier, notamment pour le Nigeria, au pétrole. En effet, les pipelines du pays sont régulièrement vandalisés et provoquent alors des fuites.

D’un point de vue financier, on peut dire que la monnaie nigériane est beaucoup plus faible que certaines autres monnaies africaines si bien qu’on utilise le dollar. Pour ce qui est de l’économique, l’avènement des classes moyennes au Nigeria reflète ce qui se passe ailleurs en Afrique ainsi que les demandes qui émaneront d’elles et que les Etats seront incapables de satisfaire, en particulier auprès des jeunes.

Cependant, le Nigeria se démarque parce qu’il se modernise plus vite que les autres Etats africains parce qu’il possède des ressources humaines et intellectuelles suffisantes. Un Africain sur six est Nigérian ; les intellectuels et économistes nigérians participent activement au développement de leur pays. De même, le Nigeria est le seul pays d’Afrique avec l’Afrique du Sud à faire partie du G20, ce qui lui confère un certain poids diplomatique indéniable. Mais si son armée est techniquement une des plus importantes du continent avec celle d’Afrique du Sud, elle mérite d’être réorganisée.

En quoi un partenariat accru France-Nigeria peut-il aider le Nigeria et l'Afrique à surmonter leurs difficultés en tous genres pour se moderniser et s'insérer davantage dans la mondialisation ?

Un partenariat France-Nigeria sera avant tout un partenariat d’égal à égal entre deux Etats car le Nigeria n’a pas encore cette légitimité politique de parler au nom de tout le continent. Avec l’Afrique du Sud et l’Angola, le Nigeria fait justement partie de ces rares pays qui obligent la France à avoir en dehors de son ancien giron colonial une réelle politique africaine.

Le Nigeria est déjà inséré dans la mondialisation par le biais des multinationales, d’une importante diaspora, ainsi que d’un patrimoine culturel d’une grande valeur. François Hollande doit d’ailleurs remettre au président Jonathan une statuette Nok (la plus ancienne civilisation du Nigeria) saisie par les douanes françaises.

Au-delà de ce geste symbolique, un partenariat accru entre les deux pays peut inclure les secteurs économiques classiques évoqués plus haut, mais les discussions stratégiques liées à la sécurité et à la diplomatie seront également importantes. Un Nigeria fort et stabilisé serait une locomotive pour l’Afrique occidentale et équatoriale. Et puis le Nigeria a depuis une dizaine d’années l’ambition d’intégrer de manière permanente un hypothétique Conseil de sécurité élargi. Avec en arrière-plan les conflits au Nord-Mali et en Centrafrique, Goodluck Jonathan aura sans doute l’occasion d’évoquer ce point avec François Hollande et Ban Ki-Moon.

 

 

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