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Ce mythe du “modèle allemand” : comment le différentiel démographique entre Paris et Berlin explique l’intégralité de l’écart de taux de chômage
©John MACDOUGALL / AFP

It’s the demography, stupid !

Ce mythe du “modèle allemand” : comment le différentiel démographique entre Paris et Berlin explique l’intégralité de l’écart de taux de chômage

Les différences démographiques entre la France et l'Allemagne pourraient bien être liées au différentiel d'emploi et de chômage entre Paris et Berlin.

Patrick Artus

Patrick Artus

Patrick Artus est économiste.

Il est spécialisé en économie internationale et en politique monétaire.

Il est directeur de la Recherche et des Études de Natixis

Patrick Artus est le co-auteur, avec Isabelle Gravet, de La crise de l'euro: Comprendre les causes - En sortir par de nouvelles institutions (Armand Colin, 2012)

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Atlantico : Dans une note publiée ce 3 septembre, intitulée "Allemagne : peut-on expliquer ses spécificités économiques par le vieillissement démographique ?" vous démontrez que le différentiel d'emploi et de chômage entre Paris et Berlin serait intégralement le fruit des différences démographiques entre les deux pays. Comment l'expliquez-vous ? 

 
Patrick Artus : Les choses sont largement comptables. On a un vieillissement démographique qui est bien plus violent en Allemagne qu'en France et lorsque que l'on regarde les chiffres, on constate que la totalité de l'écart des taux d'emploi et des taux de chômage entre les deux pays peut être expliqué par ce vieillissement démographique. La population active, dans les 20 dernières années, a augmenté de 5 points de moins en Allemagne qu'en France, et on a un écart de taux de chômage qui est de l'ordre de 5 points. Toutes choses égales par ailleurs, si nous avions eu la même démographie que l'Allemagne, nous aurions eu le même taux de chômage que l'Allemagne aujourd'hui. Il est donc très difficile de comparer les deux taux de chômage parce que la différence de démographie est absolument colossale. Dans un pays vieillissant comme l'Allemagne , il est donc beaucoup plus facile de revenir au plein emploi que dans un pays comme la France ou jusqu'à une période récente, la démographie est restée dynamique.
 

Alors que le "modèle allemand" est cité en exemple en France depuis de nombreuses années, cette conclusion pourrait-elle remettre en cause cette analyse ? En quoi la volonté d'appliquer le modèle allemand à la France pourrait-il s’avérer contre-productif ? 

 
On voit que depuis 20 ans, l'emploi a augmenté exactement dans les mêmes proportions en France qu'en Allemagne, soit 17% en 20 ans. Contrairement à une idée reçue, il n'y a pas de handicap de la France en termes de création d'emploi. Cela est simplement parce que nous avons une démographique beaucoup plus favorable qu'il aurait fallu créer beaucoup plus d'emplois en France qu'en Allemagne pour parvenir à faire baisser le chômage dans les mêmes proportions. La question est donc bien de savoir si nous pouvons nous inspirer du modèle allemand pour créer plus d'emplois en France...?
 
Il ne faut pas non plus jeter tout le modèle allemand. Deux choses sont intéressantes à regarder. La première est sa capacité à conserver une industrie de grande taille. L'industrie ne suffit pas à régler les problèmes d'emplois parce qu'elle n'en créée pas beaucoup, mais elle créée beaucoup de revenus. C'est aussi un endroit ou la productivité et les salaires sont élevés. Cette génération de revenus dans l'industrie aide à créer des emplois dans le reste de l'économie. Ce que je dis n'exclut donc pas le fait que nous serions mieux lotis en France si nous avions une industrie de plus grande taille. La seconde chose est plus un objet de débat. Les Allemands ont mis énormément de contraintes en place qui poussent les individus à l'emploi et à ne pas rester au chômage. Un allemand est rapidement contraint de prendre les emplois qui se présentent alors qu'en France, on ne peut pas forcer une personne de prendre un emploi trop différent de ce qu'il avait avant. C'est tout le débat qui va s'ouvrir en France - qui est très important dans la réforme de l'UNEDIC - sur la définition d'un emploi "acceptable". Pour l'instant en France, un emploi acceptable est un moins voisin de ce que la personne occupait avant, alors qu'en Allemagne, on force les gens à prendre les emplois qui se présentent. Faut-il adopter ce modèle allemand ? Ce modèle créée surtout des emplois de service, relativement mal payés, assez fragiles, cela est donc un point de débat et il n'est pas certain que l'on ait envie de faire cela. A-t-on envie de créer des emplois en étant extrêmement sévère sur les contraintes que l'on met pour le retour à l'emploi des chômeurs. 
 
Il faut retenir que la France a créé autant d'emplois que l'Allemagne depuis 20 ans, mais ce n'est pas pour cela qu'il faut jeter tout le modèle allemand. Il est à peu près certain que si nous avions une industrie aussi prospère que celle de l'Allemagne, nous irions mieux.
 
 

Si le modèle allemand s'avérait ne pas être un modèle, quelles seraient les pistes que pourraient explorer la France pour une solution adaptée à sa démographie ? 

 
 
Il faut répéter qu'il est tout à fait extraordinaire que la France ait réussi à créer autant d'emplois que l'Allemagne avec les handicaps que nous avons. Un handicap de faiblesse de l'industrie, de compétitivité et un très grand handicap dans les compétences de la population active. Le niveau de compétence de la population active est nettement plus élevé en Allemagne qu'en France. Malgré tous ces handicaps, nous arrivons quand même à créer autant d'emplois que les Allemands, tout en ayant une modernisation, une robotisation bien moins forte en France. C'est en réalité très étonnant, contrairement à ce que nous disons souvent, notre performance en termes d'emplois est incroyablement bonne quand on la met en face des problèmes structurels que nous avons. Je le répète, nous avons réussi à créer autant d'emplois que les Allemands, en pourcentage, dans les 20 dernières années. Une part d'explication sont les emplois publics, mais ce n'est qu'une petite part de ces emplois. Le dynamisme de l'emploi reste fort malgré les contraintes, mais il n'a pas été suffisant compte tenu d'une démographie beaucoup plus positive en France. L'écart de chômage ne vient pas de la performance sur le front de l'emploi, ce qui est tout de même très étonnant au regard de la longue liste des problèmes économiques de la France. On pourrait le dire autrement en se disant que quelque chose ne va pas en Allemagne. Avec une meilleure compétitivité, une fiscalité plus favorable, une politique de l'emploi contraignante, ils ne font pas mieux que la France, cela signifie que quelque chose ne va pas dans le modèle allemand. Il est possible que le vieillissement ait provoqué le déclin de la productivité de l'industrie. 
 
 
Note de la rédaction : Pour prologner la réflexion sur la question de la démographie et du modèle allemand : http://www.atlantico.fr/decryptage/et-paf-dans-pif-modele-allemand-allemagne-avait-demographie-france-elle-serait-11-chomage-nicolas-goetzmann-1877005.html

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