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Municipales, régionales et départementales : comment les futurs scrutins pourraient révéler au grand jour la fragmentation démocratique de la France

Pascal Perrineau publie "Le grand écart" aux éditions Plon. La France vit-elle un changement profond de son paradigme démocratique ? Les vieux partis politiques ont presque disparu. Pascal Perrineau prend ici la mesure de l'état de santé démocratique du pays. Extrait 2/2.

Pascal Perrineau

Pascal Perrineau

Pascal Perrineau est professeur des Universités à Sciences Po. Il est l'auteur de Cette France de gauche qui vote FN (Paris, Le Seuil, 2017), à paraître le 1er juin. 

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Le grand défi des années qui viennent est l’articulation des trois démocraties qui se sont exprimées avec vigueur en 2019 : la démocratie directe et immédiate de la manifestation, la démocratie participative et délibérative du grand débat, et la démocratie représentative des élections européennes. Pour l’instant, ces trois démocraties divergent quant au contenu politique dont elles sont porteuses. C’est le grand écart. Ce n’est pas la première fois sous la Ve République que les trois registres connaissent un tel décalage. En 1968, la démocratie manifestante était sur une ligne révolutionnaire que la démocratie représentative remettait très rapidement à sa place lors des élections législatives de juin 1968. En décembre 1995, le mouvement social contre la réforme Juppé était en contradiction avec le vote tel qu’il s’était exprimé quelques mois plus tôt en faveur de Jacques Chirac. Et la défaite de la droite aux élections législatives de 1997 fut un signe de la capacité de la démocratie directe manifestante à ébranler la démocratie représentative. 

En 2019, contrairement à ce qui s’était passé lors des crises sociales et politiques précédentes, la démocratie participative et délibérative du grand débat national a été convoquée. Le pouvoir issu de la démocratie représentative, à l’origine de cette initiative, a ainsi cherché à récupérer une certaine légitimité dont la démocratie directe manifestante l’avait privé. Le grand écart a pu ainsi se resserrer. Et, d’une certaine manière, la démocratie participative a rétabli un pont entre la démocratie directe et la démocratie représentative en permettant de prendre la mesure des préoccupations exprimées directement et librement par les Français, et en éclairant l’action des représentants politiques. Cette « démocratie d’interaction », pour reprendre la terminologie de Pierre Rosanvallon, permet même de façon partielle et imparfaite de recomposer le patchwork de la fabrique démocratique, de continuer à en faire exister le projet. D’une certaine façon, d’atténuer les effets de la fragmentation des modes d’expression politique. 

La séquence de l’année 2018‑2019 rappelle aussi la profondeur des fractures sociales et territoriales de cet archipel français scruté dans tous ses aspects par Jérôme Fourquet. En quelques décennies, tout a changé. La France, à l’heure des Gilets jaunes, n’a plus rien à voir avec cette nation politique qui affichait avec fierté sa division droite/gauche bicentenaire et l’attachement de tous aux valeurs républicaines. La France d’aujourd’hui s’est métamorphosée en profondeur. Et lorsque l’analyste s’essaie à en dessiner les contours nouveaux, à rendre compte de la dynamique de ces métamorphoses, c’est un archipel d’îles s’ignorant les unes les autres qui prend forme. 

Jérôme Fourquet constate que le socle de la France d’autrefois, à savoir sa matrice catholique, s’est  disloqué. Il en envisage les conséquences culturelles et morales, et remarque notamment que notre relation au corps a changé (le développement de pratiques comme le tatouage et l’incinération en témoigne), ainsi que le rapport entre l’homme et l’animal, au travers du développement du veganisme et des théories anti spécistes. Toute une série de transformations majeures ont conduit à cette « archipelisation » de la société : sécession des élites, autonomisation des catégories populaires, instauration d’une société multiculturelle, dislocation des références culturelles communes. La crise de notre système politique doit aussi être comprise à l’aune de ce bouleversement anthropologique. L’agrégation des intérêts particuliers au sein de coalitions larges est devenue quasiment impossible. En témoigne, bien sûr, l’élection présidentielle de 2017, et l’extraordinaire éclatement de la gauche et de la droite qui l’a marquée et qui n’a cessé de s’approfondir depuis. 

Les prochaines échéances électorales, notamment les élections municipales, régionales et départementales qui interviendront avant l’élection majeure que sera la présidentielle de 2022, seront un révélateur de la façon dont s’articuleront cette fragmentation démocratique que j’ai décrite tout au long de cet ouvrage et les divisions qui mettent à mal la cohésion nationale et la confiance sociétale. La question du territoire y sera centrale, ainsi que l’action publique au niveau local et l’implication possible des citoyens dans celle‑ci. Pour que la recomposition politique réussisse, il faudrait que, contrairement à la disruption politique de 2017 intervenue par le haut, une autre recomposition puisse s’exprimer par le bas et participer activement à une reconfiguration des pouvoirs publics de plus en plus nécessaire. Une véritable décentralisation changerait la donne. C’est une sorte de serpent de mer de l’histoire politique française. Mais il faudrait que l’État central attribue, bien plus que cela n’est le cas aujourd’hui, des pouvoirs et surtout des moyens aux différentes collectivités territoriales. Cela aurait aussi pour vertu de contrecarrer la trop forte présidentialisation de la vie politique française dont on sait tous les effets délétères, notamment la personnalisation du pouvoir, l’hystérisation du débat, l’absence de contrepoids démocratique au niveau des territoires comme du Parlement. 

Dans cette même perspective, et afin que les trois registres de la démocratie trouvent une meilleure façon de s’articuler, l’injection d’une dose de proportionnelle dans les modes de scrutin actuels ne seraient sans doute pas une mauvaise chose. Et cela n’exclut pas l’usage facilité du recours aux référendums d’initiative populaire. Enfin, l’insertion dans les institutions politiques d’instances de délibération citoyenne est plus que souhaitable. Du reste, l’ensemble de ces voies de réforme sont bien à l’ordre du jour de l’agenda d’Emmanuel Macron et du gouvernement. Cela va plutôt dans le bon sens. Mais ces réformes seront‑elles audibles, iront‑ elles assez loin et suffiront‑elles à apaiser les Français qui, de façon inébranlable, continuent de penser que la démocratie fonctionne mal dans notre pays ?

Si la démocratie ne parvient pas à se démocratiser, le risque est alors grand de voir d’autres alternatives politiques s’imposer. D’autant plus que la polarisation croissante de la société, dont le mouvement des Gilets jaunes n’est qu’un symptôme, peut détruire les principes démocratiques. Comme l’écrivent Steven Levitsky et Daniel Ziblatt : « Quand la société se divise si profondément que [les forces politiques] s’arc‑boutent sur des visions incompatibles du monde, en particulier lorsque leurs adhérents sont socialement divisés au point de n’avoir plus que très peu de contacts, les rivalités par‑ tisanes finissent parfois par être perçues comme des menaces mutuelles. À mesure que la tolérance disparaît, les partis sont de plus en plus tentés d’abandonner toute retenue afin de gagner la bataille à n’importe quel prix. Ce phénomène est susceptible de susciter l’avènement de mouvements antisystème remettant en cause l’ensemble des règles du jeu démocratique. Lorsque cela se produit, la démocratie est en danger. » 

Si les élections nationales présidentielle et législatives de 2022 s’approchent de cette quadrature du cercle, si, surtout, elles arrivent à ramener la confiance des Français en leur capacité, depuis le bas, à intervenir dans la décision politique autrement que par la contestation et l’obstruction, et si bien sûr les instances de pouvoir leur laissent une place pour s’exprimer et pour décider, alors une voie de réconciliation et de réparation de la fragmentation démocratique est possible. Faudrait‑il pour cela un grand débat national permanent ? Sans doute pas. Mais, à coup sûr, si les Français étaient davantage impliqués dans les prises de décision, cela serait un grand pas.

La crise politique qui s’est exprimée dans cette séquence de forte contestation du pouvoir au niveau national a pu donner l’impression d’une montée à l’as‑ saut du pouvoir central et parisien par les périphéries locales et régionales. Si bien des problématiques portées au jour par les Gilets jaunes comme par les participants au grand débat national concernaient les moyens et les services publics disponibles sur les territoires, ce n’étaient presque jamais les pouvoirs locaux qui étaient dénoncés, mais bien les instances de pouvoir au niveau national. Il faut qu’à l’avenir les demandes des citoyens puissent s’exprimer davantage en direction des administrations locales et territoriales. Et que celles‑ci aient davantage le pouvoir et les moyens d’y répondre. À ce prix, une réconciliation démocratique peut opérer et la confiance du peuple revenir. L’avenir de la démocratie en France est d’arriver à sortir de l’exclusivité d’une démocratie présidentielle pré‑ tendant avoir réponse à tout et à qui le peuple confère le fait d’avoir réponse à tout. À terme, cela suppose une réduction des pouvoirs d’un président omniprésent et omnipotent, et que l’on accepte que l’institution présidentielle ne soit qu’une institution démocratique parmi d’autres. Cela nécessite aussi que l’on réhabilite le pluralisme démocratique, c’est‑à‑dire le pluralisme des usages démocratiques – représentatif, direct, délibératif.

Extrait du livre de Pascal Perrineau, "Le grand écart", publié aux éditions Plon. 

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