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Un jeune de 15 ans est mort tué à Bondy le vendredi 26 février 2021.
©THOMAS COEX / AFP

La France Orange mécanique

Morts en bandes : cette crise du sens de la vie qui se cache derrière la montée de la violence chez les ados

Trois adolescents sont morts en moins d'une semaine en Ile-de-France dans le cadre d'affrontements entre bandes rivales. Comme si, pour ces jeunes, la violence - et la mort - était un nouveau mode de vie.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico : Trois adolescents sont morts en moins d'une semaine en Ile-de-France dans le cadre d'affrontements entre bandes rivales. Comment analyser ce phénomène de la violence adolescente ? Est-il le symptôme d'une crise du sens de la vie chez certains groupes de jeunes ?

Bertrand Vergely : Dans ces tristes faits divers, il importe de faire des distinctions.

Le jeune qui est mort Vendredi 26 Février avait 15 ans. Il a été tué par deux individus, l’un avait 19 ans, l’autre 27 ans. Les deux autres morts qui ont eu lieu ont été le fait de bandes dont l’une comportait 60 membres. Dans un cas, c’est une jeune fille de 14 ans qui, voulant s’interposer entre deux bandes est morte des suites d’un coup de couteau. Dans un autre, c’est un jeune de 13 ans. Un point commun relie tous ces événements entre eux : la violence est devenue un réflexe et s’appelle représailles. Pour le garçon de 15 ans tué à Bondy par balles ces représailles renvoient à une vieille rivalité personnelle. Pour les autres jeunes elles ont eu pour origine des rivalités de bandes.

Les représailles dans le cadre d’un trafic de drogue ne datent pas d’aujourd’hui. Il s’agit d’un phénomène qui revient périodiquement depuis des années. En général, cela se passe à Marseille, à Grenoble ou à Strasbourg. Le fait que cela se passe dans l’Essonne est relativement nouveau.

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Les représailles dans le cadre de rivalités de bandes ne datent pas non plus d’aujourd’hui. Cela fait longtemps que, dans toutes les banlieues des grandes villes françaises, il y a des bandes qui s’affrontent entre elles.

Lors des affrontements entre bandes, la violence qui a eu lieu s’est déroulée l’a été sur le mode d’une initiation. Des jeunes de 17 ans ont poussé des gamins de 13 ans à la violence afin de les entraîner à sa pratique. Ces quelques précisions étant faites, cette violence appelle trois commentaires.

D’abord, la violence qui a cours montre qu’on n’en est plus à une violence accidentelle. Désormais, celle-ci est très organisée et se fait sur un mode militaire. Samedi 27 Février, on a appris que, toujours dans la région parisienne, un commissariat a été attaqué à coups de mortiers par une trentaine de jeunes. Lorsqu’ils attaquent, les gangs le font avec des armes de guerre. Tragique de cette situation : les commentateurs se sont félicités qu’il n’y ait ni morts ni blessés.

Il y a là un signe. La violence n’est plus accidentelle. Elle est organisée par des adultes qui poussent les plus jeunes en avant. Comme ce sont des très jeunes qui basculent dans la violence et qu’ils ne savent pas la maîtriser, cela explique les meurtres.

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Face à cela, les pouvoirs publics sont manifestement dépassés. Cela fait des années que l’on entend parler de bandes organisées dans les banlieues, des années que régulièrement on assiste à des guerres de bandes, des années que le trafic de drogue fait régner sa loi. Rien n’a été fait. La violence non seulement persiste mais est de plus en plus organisée et de plus en plus agressive.

Il s’agit bien sûr d’une crise de sens. Les jeunes qui se retrouvent dans des bandes pour s’adonner au trafic de drogues ou bien encore à la violence sont perdus. Perdus, ils se noient dans une tribu pour échapper à leur angoisse. Noyés dans une tribu, ils subissent la loi impitoyable de celle-ci à savoir pratiquer une action violente afin de monter aux chefs de la tribu qu’étant aguerri, on est digne de faire partie de la bande.

À la suite des meurtres qui ont eu lieu, les meurtriers sont allés se présenter d’eux-mêmes à la police. Ils pensaient certainement que la violence était un jeu avant de s’apercevoir trop tard qu’elle tue. Les jeunes qui s’adonnent à la violence à travers une violence organisée ne se rendent pas compte de ce qu’ils font. Ils ne sont pas les seuls. Il y a beaucoup de complaisance à cet égard.

Pour l’heure, pandémie oblige, il n’y a pas de manifestations hebdomadaires des Gilets jaunes avec saccage des centres villes. Quand ce phénomène avait lieu, une partie de l’opinion voyait dans les casseurs des victimes faisant bouger les choses par leur violence jugée héroïque. Il faut oser ouvrir les yeux. L’absence de sens que l’on trouve chez les jeunes est à la mesure de l’inertie et de la complaisance qui règnent dans un partie de la société.

Au-delà de l'aspect "gang" que l'on peut retrouver dans ces bandes, peut-on aussi expliquer cette crise de sens par l'âge des personnes impliquées ?

Dans la violence qui a cours, il importe de distinguer la violence et les débordements de violence. La violence qui a cours est le fait de gangs organisés par des adultes qui savent très bien ce qu’ils font et qui se gardent de déborder. Dans les banlieues où règne le trafic de drogue, les adultes qui organisent le trafic ont recours à des gamins qu’ils paient pour jouer le rôle de guetteur. Pour renouveler les membres du gang, ces adultes recrutent parmi les jeunes. Pour renouveler la clientèle des consommateurs, ils n’hésitent pas à proposer de la drogue à des très jeunes afin d’en faire de futurs clients. Comme dans tous les phénomènes de gangs, la violence est très organisée, très codifiée, très réglementée. Quand, il y a violence chez les jeunes, il s’agit de débordements et non plus d’une violence organisée. Un adulte sait se contrôler et s’arrêter. Un jeune ne sait pas. Dans la violence qui a eu lieu en Essonne, les morts étaient très jeunes. Les meurtriers également.

Comment résoudre cette situation ? Les renforts policiers promis par le ministre de l'Intérieur peuvent-ils circonscrire ces violences alors que leur cause est profonde ?

Pour résoudre ce problème, il va falloir qu’il y ait une volonté politique, une fermeté politique afin si qu’une révolution culturelle.

Quand on veut, on peut. Pour que la violence dans les banlieues disparaisse, il va falloir une politique de prise en charge des jeunes dès le plus jeune âge. Des jeunes rentrent dans des bandes. Pourquoi ? Parce qu’ils sont livrés à eux-mêmes. Parce qu’ils sont désoeuvrés. S’ils étaient occupés en étant encadrés, on éviterait l’errance et la récupération des errants par des bandes organisées.

Après les cours, y a-t-il des études surveillées ? Y a–t-il des cours du soir ? Y a t-il des activités ? Y a-t-il du sport ? Afin de participer à l’éducation, les parents des enfants sont-ils contactés ? Quand ils ne savent pas éduquer leurs enfants, y a-t-il des cours qui leur apprennent à éduquer ? Un enfant est structuré quand on lui enseigne à rendre compte de ses activités et de ses fréquentations. Existe-t-il des adultes demandant aux enfants ce qu’ils font et avec qui ils sortent? Les meurtres et les guerres de gangs ont eu lieu pendant les vacances. Durant les vacances, pourquoi rien n’a-t-il été prévu pour accueillir les enfants et les encadrer dans des activités sportives ou culturelles ? On laisse les enfants errer. Comment veut-on qu’ils ne se regroupent pas en bandes et que ces bandes ne deviennent pas peu à peu des gangs ?

Par ailleurs, il faut de la fermeté. Fermeté ne veut pas dire violence ni brutalité, mais rigueur dans la volonté que l’on a et dans les propos que l’on tient. Quand des policiers ont des comportements inadmissibles, il est juste et indispensable que des sanctions soient prises à leur égard. Néanmoins, quand on apprend que dans certains départements il n’y aura plus de contrôle policier pour éviter les contrôles au faciès, on a un sentiment de malaise.

Tous les policiers sont-ils odieux ? Tous les contrôles de police sont-ils des contrôles au faciès ? N’est-il pas dangereux de ne plus contrôler personne ? Cela ne va-t-il pas profiter aux délinquants ? Quant à ceux qui crient le plus contre les contrôles policiers, cela va-t-il les calmer ? Aujourd’hui, pour s’opposer à la police ils s’élèvent contre les contrôles policiers. Demain, ils vont trouver une autre raison. Que fera le gouvernement ? Se laissera-t-il dicter sa politique par ces opposants à toute police ? Ne plus faire de contrôle pour éviter les contrôles au faciès, est ce avoir une politique sérieuse par rapport aux banlieues ? N’est-ce pas faire de la com ? N’est-ce pas céder à l’illusion de croire que, tout étant affaire de com, tout s’arrange avec un peu de com. ?

Enfin, il y a un dernier point qu’il importe de ne pas négliger. S’agissant des banlieues comme de tout, il importe de ne pas désespérer. La violence s’est toujours nourrie du désespoir. Elle s’en nourrit encore. Les solutions pour les banlieues existent. Les solutions pour supprimer les gangs de jeunes existent. Les solutions pour éviter que des jeunes de 13 ans soient assassinés et que d’autres jeunes de 14 ans soient placés en détention pour meurtre existent. Les solutions face au malheur existent. Il fait le dire. C’est en le disant que, trouvant la force de ne pas désespérer on trouvera celle d’être ferme. C’est en ayant la force de na pas désespérer et d’être ferme que l’on aura la force d’avoir une politique qui serve les jeunes ainsi que le bien commun.

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