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Vivons-nous un "moment scandinave" ?

Utopia ?

Le modèle scandinave, salué mais guère attractif

Niveau de vie, flexisécurité danoise, auteurs nordiques, firmes multinationales comme H&M ou Ikea, société axée sur le bien-être... Le modèle d'Europe du Nord, soit la Scandinavie et la Finlande, semble susciter l'admiration de tous. Vivons-nous un "moment scandinave" ?

Virgile  Reiter

Virgile Reiter

Doctorant à l'Université de Paris 4 - Sorbonne, Virgile Reiter s'est spécialisé dans les civilisations scandinaves, leurs langues et leur histoire.

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Atlantico : On vante souvent le « modèle scandinave ». Pourtant, sondages et mouvement migratoires tendent à mettre en lumière l’aspiration à vivre en Europe du Sud plutôt qu’en Europe du Nord. Comment expliquer ce paradoxe ?

Virgile Reiter : Dur à dire. Le climat ne joue certainement pas en faveur des pays nordiques, de même que leur éloignement des flux migratoires classiques, une image austère ainsi qu'un rayonnement linguistique limité. Je n'ai pas les chiffres des études que vous mentionnez, mais il faut cependant souligner que les nordiques, contrairement au cliché (peut-être par assimilation avec l'Allemagne) ne sont pas des "fourmis". Le modèle nordique met au contraire l'accent sur la qualité de vie et l'équilibre entre travail et loisirs : c'est le principe de la välfärdssamhälle: "la société de bien-être". Les congés sont nombreux, les procédures administratives se veulent simplifiées, la durée de travail hebdomadaire est de 40h et l'ambiance au bureau, comme la plupart des rapports sociaux, est plutôt détendue. L'idée que le citoyen, en échange des largesses de l'Etat, se doit de travailler est bien entendu présente, mais elle n'est pas centrale au modèle nordique (bien que le Danemark, durant la crise des années 90, ait voulu mettre la notion de travail au centre de la société)

De fait l'immigration s'est tout de même fortement renforcée depuis les années 90. Il suffit de se promener dans les rues de Stockholm ou de Copenhague pour tordre le coup au vieux cliché de pays uniquement peuplés de grands blonds (cf les statistiques d'immigration suédoise).  Le solde migratoire suédois reste donc positif et la population s'accroit régulièrement.

Best-sellers de Stieg Larsson à Jo Nesbø, Le Cri vendu à plus de 120 millions de dollars, la Finlande seul pays de l’UE dont la dette souveraine devrait conserver son triple A, firmes multinationales comme Ikea ou H&M, « flexisécurité » à la danoise… Vivons-nous un « moment scandinave » ? 

Nous vivons un moment scandinave, c'est certain. Cela dit, la fascination pour la Scandinavie n'est absolument pas neuve, mais vient par vagues, souvent au moment des crises. Peut-être que les pays nordiques nous renvoient une idée de stabilité (que certains nordiques voient comme de l'ennui d'ailleurs) rassurante mais aussi d'apaisement.

Cette fascination n'est certainement pas unique à la France (comme le montre les remake de Morse et de Millenium par Hollywood, mais aussi, sur un ton plus humoristique, les parodies de Stephen Colbert sur la Suède) mais je n'ose pas me prononcer sur son étendue en Europe ou ailleurs, faute de données exactes. L'intérêt pour les pays nordiques augmente certainement en France (de plus en plus d'étudiants français viennent apprendre chaque année les langues nordiques dans les universités Paris-Sorbonne, Caen ou Starsbourg ainsi qu'à l'INALCO) mais il ne disparait jamais vraiment: Ibsen est par exemple un des auteur les plus joués au monde après Shakespeare

La notion de « Scandinavie » est à géométrie variable… Peut-on vraiment parler d’un modèle scandinave ? Comment se caractérise-t-il ?

La notion de Scandinavie est à géométrie variable à cause d'une confusion terminologique malheureuse: les pays scandinaves (Danemark, Islande, Iles Féroés, Suède, Norvège) sont les pays où on parle une langue scandinave. Ils forment avec la Finlande les pays nordiques, de culture nordique et membres du conseil nordique. Ces pays appliquent le modèle nordique ou modèle scandinave.

Chaque pays a bien sûr ses spécificités dans la façon dont il gère sa politique, mais si on voulait résumer la philosophie politique du modèle nordique, je dirai que ses notions centrales sont le bien-être, considéré comme un droit, le soucis du compromis (aussi bien avec ses concitoyens qu'avec la nature), un service public fort qui doit s'occuper des services de base (même si les privatisations des dernières années ont remis en cause cette idée, surtout en Suède), un accent mis sur l'aide aux personnes, de grandes libertés individuelles et une politique écologique souvent très poussée. De son côté, le secteur privé est laissé tranquille pour créer de la richesse, à condition qu'il n'entrave pas le bien-être des citoyens. Chaque pays a ensuite sa manière propre d'appliquer ces préceptes, selon les rapports politiques locaux.

Est-il « supérieur » au nôtre ? Quels sont ses « côtés sombres » ? Pourrait-on importer ce modèle scandinave ?

Faire un jugement de valeur ne me semble pas opportun. Ce qui est certain, c'est qu'il marche pour les scandinaves, qui y sont très attachés: la droite suédoise, pour reconquérir le pouvoir en 2006, avait fait campagne sur la conservation de l'Etat providence. De même, le Danemark avait refusé par surprise l'euro après qu'un politique ait évoqué la possibilité que la monnaie unique aurait pu amener à des modifications dans le système de retraite. Il faut souligner aussi que les pays nordiques sont souvent en tête des classements de l'IDH.

Quant aux côtés sombres, il y a peut-être une tendance chez les scandinaves à justement ne pas remettre en question ce modèle et à se fermer à la critique, surtout quand elle vient de l'extérieur. La solidarité nordique fait aussi que les pays du conseil nordique ont tendance à se replier sur eux-même et à chercher des solutions plutôt chez le voisin qu'en concert avec le reste de l'Europe. Certains s'alarment aussi du côté "Big Brother" de l'Etat, qui suit les citoyens pas à pas de la naissance à la mort. Le personnummer suédois (l'équivalent de notre numéro de sécurité sociale) est par exemple utilisé quotidiennement, que cela soit pour ouvrir un compte bancaire, s'inscrire dans une bibliothèque publique ou régler ses achats sur internet.

Quant à l'importer tel quel, cela me semble illusoire, comme pour tout modèle. Les sociétés nordiques ne se sont pas construites d'un coup avec l'arrivée au pouvoir des sociaux démocrates. Elles sont le fruit d'un lent processus politique et sociétal qui ne peut être exporté tel quel. Il me semble néanmoins que nous pouvons apprendre certaines choses des nordiques, notamment l'apaisement des rapports sociaux, l'art du compromis et le souci de transparence. Beaucoup de nordiques sont choqués par les scandales divers qui éclaboussent la politique française, car la moindre incartade avec l'argent du contribuable, aussi insignifiante puisse-t-elle paraître, signifie presque toujours dans les pays nordiques la mort politique. Le dernier à en avoir fait les frais est Håkan Juholt, qui a dû démissioner de la direction des sociaux démocrates suédois après avoir perçu (par erreur selon lui) un trop plein d'allocation logement.

Le Danemark, dont on admire souvent la réussite économique, revient de loin. En 1993, il était montré du doigt comme le plus mauvais élève de l'Europe. Cette fascination pour la Scandinavie s'est-elle donc récemment ravivée ?

La fascination pour la Scandinavie est au contraire assez ancienne, surtout en France. Voltaire a par exemple écrit deux textes pour et sur des rois Scandinaves où il exprimait son admiration (une vie de Charles XII, roi de Suède et une épître à Christian VII, roi du Danemark). Descartes a fait un séjour (fatal) à la cour de Suède. Des textes médiévaux islandais sont traduits en français dès le XVIIIème siècle par Paul Henri Mallet. Au début du XXème siècle, les milieux anarchistes et socialistes parisiens se passionnent pour le théâtre radical scandinave (Ibsen, Strindberg...). Le parti socialiste en particulier a toujours regardé attentivement ce que faisaient les partis sociaux démocrates scandinaves, qui restent au pouvoir en Suède et en Norvège pendant la majeure partie de l'après-guerre. On a plutôt assisté à un rejet de ce modèle nordique, y compris dans une certaine mesure dans les pays nordiques, dans les années 80 et 90, au moment où il semble destiner à s'écrouler. C'est donc plutôt un retour en grâce auquel on assiste, car il a su s'adapter aux crises successives sans pour autant perdre son identité ni remettre profondément en cause la qualité de vie des Nordiques.

Propos recueillis par Ania Nussbaum

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