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Des gens passent devant les agences des banques françaises Société générale et BNP Paribas, le 12 septembre 2011, à Paris.
Des gens passent devant les agences des banques françaises Société générale et BNP Paribas, le 12 septembre 2011, à Paris.
©PATRICK KOVARIK / AFP

Réseaux bancaires

Moins de banques en France et plus européennes : la guerre qui vient

La France, qui dispose de quatre grands réseaux bancaires, pourrait connaître des bouleversements économiques et une harmonisation vis-à-vis de l'Union européenne.

UE Bruxelles AFP

Jean-Paul Betbeze

Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.

Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ; 2012 : 100 jours pour défaire ou refaire la France, et en mars 2013 Si ça nous arrivait demain... (Plon). En 2016, il publie La Guerre des Mondialisations, aux éditions Economica et en 2017 "La France, ce malade imaginaire" chez le même éditeur.

Son site internet est le suivant : www.betbezeconseil.com

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Moins de banques en France : pourquoi, lesquelles ? La France a quatre grands réseaux bancaires, jugés systémiques dans la zone euro : BNP, CASA, SG et BPCE. C’est le pays d’Europe qui en est le mieux pourvu. Trop ? Que veulent la Banque de France et la Banque centrale européenne ? Et que vont faire ces quatre banques systémiques françaises, en fonction aussi, ne l’oublions pas, de ce qui se passe dans le monde, entre révolutions technologiques et bouleversements géopolitiques ?

1 – Pourquoi moins de banques ici ? D’abord, parce que la guerre Yuan-dollarfait rage ! C’est indirect, mais vrai. Cette guerre pousse la BCE à soutenir la place internationale de l’euro et explique le lancement proche de l’e-euro. Evidemment, le dollar est incontestable, lui qui se trouve dans 88% des échanges entre devises, suivi de l’euro à 32% et du yen à 17%. Le yuan est loin derrière, en huitième position à 4,3% des échanges, mais sa stratégie est d’avancer à vive allure avec l’e-yuan. Pourquoi ? D’abord parce que l’e-yuan veut remplacer en Chine les monnaies électroniques qui y font l’essentiel des paiements (Alipay, WeChat Pay) pour éviter les excès de crédits et… pister les transactions internes au pays, ensuite pour développer le yuan à l’international, hors des radars américains, notamment en Afrique, où l’euro est très présent. Donc la BCE doit agir, pour soutenir le développement international de l’euro avec l’e-euro, ce qui aura des effets ici, bien sûr.  

2 – Parce que l’euro est la monnaie du fédéralisme européen : si elle tombe, il suit. Jamais la BCE ne reconnaîtra que l’euro est la plus politique des monnaies mondiales, donc qu’il faut la rendre « moins politique » grâce à une meilleure armature bancaire et financière. Cette armature permettra une plus forte solidité économique et sociale de la zone. L’euro est « politique », non parce qu’il est récent, mais parce que son statut est intrinsèquement fragile : le yen et le yuan sont les monnaies d’états souverains, le dollar américain d’une fédération d’états, mais l’euro d’un ensemble d’états qui demeurent souverains. Il naît d’une « souveraineté partagée », instable et discutée. C’est ce qui l’oblige en permanence, par l’intermédiaire de la BCE, à se justifier en approfondissant sa base économique et sociale, en l’étendant, en renforçant ses banques et ses structures de marché.

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3 – Parce que le renforcement de l’euro passe par la marchéisation du financement de la zone. La BCE veut modifier le financement de la zone, avec plus de financement par les marchés et moins par les banques pour avoir plus de réactivité, banques qui seraient alors plus fortes, donc moins nombreuses. Cette marchéisation explique en bonne part l’objectif unique d’inflation de la BCE, la batterie de tests auxquels sont soumises les banques et la lente réduction en cours du quantitative easing. D’abord 2% d’inflation : c’est pour faire converger les anticipations de prix « autour de 2% à moyen terme ». Il s’agit, officiellement, de préserver le pouvoir d’achat dans la zone, mais plus fondamentalement d’aligner les prévisions de prix, donc de salaires et de profits, donc d’investissement et d’emploi. Or les économies divergent dans leurs croissances, leurs situations extérieures et budgétaires. La BCE n’a donc d’autre solution, pour éviter une crise interne, que de renforcer sa panoplie d’interventions pour renforcer ses banques « unificatrices de fait ». C’est ainsi qu’elle ajoute des tests (stress tests) de résistance (pour augmenter leurs fonds propres), baisse ses taux à zéro dans les crises (subprimes, dettes despays du Sud, pandémie), se lance dans le quantitative easing, pousse les banques à prêter (TLTRO : Targeted Longer Term Refinancing Operation), sans oublier un test de résistance aux changements climatiques. Ce dernier fait apparaître les mêmes problèmes dans les mêmes pays : Grèce, Italie, Espagne, mais on y trouve l’Allemagne et la France, tributaires de crédits à l’industrie et à l’agriculture ! Désormais, la BCE surveille directement ses grandes banques, en déléguant ce rôle aux Banques centrales nationales pour les autres et envoie des messages de gestion serrée : moins de banques, plus productives.

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3 – Parce que l’Allemagne est dans le collimateur. La BCE veut des banques plus solides et transeuropéennes, ce qui implique une consolidation en Allemagne, pas seulement en Espagne ou en Italie. Il y a certes beaucoup de banques en zone euro, trop. On en compte plus de 5 000 dont 1 500 en Allemagne, soit le tiers du nombre et des effectifs bancaires de la zone, alors que l’Allemagne représente le quart de sa population. Les banques allemandes sont trop nombreuses et sur-encadrées. Elles bénéficient de la « compréhension » des autorités locales de contrôle qui supposent que les Caisses d’Epargne et les Banques des Lander ont la garantie implicite des autorités locales, ce qui réduit évidemment leurs besoins de fonds propres. Conséquence, même avec des fonds propres ainsi rendus faibles, la rentabilité des fonds propres du secteur est de l’ordre de 1% en 2018, contre 5% en Espagne et 6,5% en France. Les banques allemandes ont le coût opérationnel le plus élevé de la zone (77% des revenus début 2019 contre 68% en France, 61% en Italie ou 57% en Espagne). Mais dans ces deux derniers pays, les crédits douteux pèsent, notamment en Italie. La double opération de clarté et de productivité bancaire est loin d’être achevée.

4 – Parce qu’il faut se protéger des GAFAM. Les fintech participent à la consolidation en cours avec de grandes banques pour créer des écosystèmes bancaires offrant plus de services, mais elles sont critiquées par d’autres, plus petites et inquiètes. La BCE est favorable aux fintech. Il s’agit de favoriser l’open-banking, cette possibilité offerte depuis la réglementation européenne de 2018 à des acteurs non bancaires d'accéder aux données des clients des banques. Ceci se ferait bien sûr avec leur accord, pour leur offrir de nouveaux services. Les fintech sont en concurrence-complémentarité avec les banques « traditionnelles ». Elles mettent en cause les réseaux bancaires et leurs coûts fixes. Elles conduisent à des fermetures et à des réorganisations d’activités, plus à des inquiétudes sur la « vaporisation des identités ». L’accès unique au client, avec la confiance qui va avec, est en jeu, autrement dit l’essentiel : l’accès privilégié à ses informations. Donc : des banques plus fortes alliées à des fintech !

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5 – L’e-euro, pour soutenir l’euro et se protéger des GAFAM : un remède de cheval, mais pas le choix !Avant tout, la BCE veut que l’euro maintienne, sinon augmente, sa part de marché mondiale. En face, l’e-yuan pourrait se développer en Afrique, où l’euro est très présent, pour des raisons de transferts d’épargne des émigrés et peut-être de corruption… Dans ce contexte, développer l’e-euro s’impose, en plus des raisons classiques que l’on nous exposera : un moyen très sûr, rapide et gratuit de paiement.Mais cet e-euro est une bombe pour le secteur bancaire. Selon la BRI (Central Bank Digital Currencies : Financial Stability Implications, septembre 2021), les dépôts moyens par habitant sont de 20 000 à 25 000 dollars en zone euro, comme aux États-Unis, et l’e-euro pourrait attirer de 4 à 12% de ces dépôts vers la numérisation. Ceci explique peut-être la limite de 3 000 euros par compte pour la digitalisation des dépôts : ne pas trop déstabiliser ! Mais ceci est, quand même, de nature à déséquilibrer les bilans bancaires, poussant au moins à un doublement des financements par le marché, ce qui pèsera sur la rentabilité des banques, voire à proposer une rémunération des dépôts chez elles pour éviter l’hémorragie. Un coup plus net encore à leur rentabilité. Le rendement des fonds propres serait ainsi réduit de 0,3 à 0,9 point, si ce bank run créé par la BCE touchait de 10 à 20% des dépôts !

6 – Quelles banques en moins ? Les petites. En France, Orange Bank cherche des alliés pour s’étendre (et se recapitalise), HSBC et ING sont en vente : les petits réseaux ferment, les moyens souffrent. Ils se regroupent en Espagne, sous l’égide des gros. En Italie, les deux grandes banques nationales (Unicredit et San Paolo) achètent les banques en difficulté et CASA en grignote, alimentant des rancœurs. Tout ceci prend du temps.

7 – Quelles grandes banques en moins ? BNP, CASA vont acheter qui en zone Euro ? Ce sera très difficile, car chaque pays crée ses champions nationaux : c’est le vrai frein ! Tout concours à la concentration bancaire, mais sur une base nationale, pas transeuropéenne. On voit même, à l’inverse, des banques redistribuer des dividendes et surtout racheter leurs actions, pour renforcer leur base actionnariale dit-on, mais réduisant de fait leurs capacités d’expansion. Ce dont on ne parle pas. Alors, les grandes banques françaises se préparent-elles à de grands achats, en attendant la venue d’Apple Bank pour oser déclencher les hostilités ?

Jean-Paul Betbeze

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