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Eric Zemmour lors d'une séance photo à Paris, le 22 avril 2021.
Eric Zemmour lors d'une séance photo à Paris, le 22 avril 2021.
©JOEL SAGET / AFP

Tribune

Misère du « fact-checking »

Dans cette tribune, Eric Zemmour revient sur les chiffres avancés lors du débat avec Jean-Luc Mélenchon sur BFMTV et analyse le rôle très politique du décodage.

Éric Zemmour

Éric Zemmour

Eric Zemmour est journaliste et essayiste. Il a déjà publié une quinzaine de livres dont "Le Suicide français" (Albin Michel), "Destin français" (Albin Michel), "Le coup d'Etat des juges" (Grasset) ou bien encore "Le livre noir de la droite" (Grasset). Eric Zemmour vient de publier en septembre 2021 "La France n'a pas dit son dernier mot" aux éditions Rubempré.  
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Mon débat télévisé du 23 septembre avec le lider maximo de la France Insoumise a été pour BFM TV l’occasion d’étrenner un nouveau jouet, tout droit venu d’une pratique éprouvée par leurs confrères américains du Washington Post ou du NY Times, le désormais célèbre “fact-checking” en direct. Passons sur l’inutile anglicisme. On “check” désormais les faits comme on examinerait au “check-in” votre carte d’embarquement: un rapide coup d’oeil du garde à la mine patibulaire et voilà vos chiffres approuvés, tamponnés, validés, ou au contraire interdits d’accès et reconduits à la frontière du débat public.

Eclairer le débat public par des faits étayés et mesurables est salutaire. Les enjeux de cette élection pour notre pays sont tels qu’ils ne méritent rien d’autre qu’un discours de vérité, une réalité sans fard et sans déguisements. Offrir au feu du combat démocratique le combustible factuel dont il se nourrit, voilà le noble métier du véritable journalisme d’investigation au long cours, mais aussi, à l’heure des réseaux sociaux et de l’information en continu, celui de tout citoyen.

Seulement voilà, c’est là que le bât blesse. Quelle arrogance faut-il pour croire que l’on peut se faire l’arbitre de disputes profondément politiques, en passant quelques minutes sur un moteur de recherche en quête effrénée d’une contradiction pour décocher le “Aha” tant espéré? Et, au nom d’un ridicule positivisme de la donnée oscillant entre naïveté et partialité, voir dans le premier résultat Google trouvé par hasard une réalité statufiée, inébranlable et indiscutable, en dit long sur le remplacement progressif de la politique des idées par le commerce des petites phrases.

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Quelques exemples de ce fétichisme des “faits” mal compris, qui n’est qu’une paresse intellectuelle, et s’est pris, pendant notre débat, les pieds dans le tapis de chiffres trop complexes pour une presse à laquelle la culture quantitative fait trop souvent défaut.

IMMIGRATION

Les fact-checkers aiment à prétendre que mes chiffres sur l'immigration sont imprécis. Ils sont pourtant exactement ceux du Ministère de l’Intérieur auquel ils peuvent adresser leurs inquietudes et qui, dans sa dernière publication sur le sujet, confirme la délivrance de 277 000 premiers titres de séjour en 2019, une augmentation de plus de 42% en dix ans. Il faut y ajouter le nombre d’individus dont la demande d’asile a été rejetée mais qui n’ont pas effectivement été reconduit à la frontière, que le Président Emmanuel Macron lui-même évalue à environ 80 000 par an. Rien qu’avec cela, nous sommes déjà à plus de 350 000 entrées par an (à peu près l’équivalent de la ville de Nice), mais il faudrait encore y ajouter les mineurs (qui n’ont pas besoin de titre de séjour) qui restent sur le territoire (en retirant ceux qui obtiennent un titre de séjour à leur majorité pour éviter un double comptage), sans parler des gens qui entrent illégalement sur le territoire. Même s’il est impossible d’estimer précisément ces chiffres-là, on parle sans doute de plusieurs dizaines de milliers de personnes par an, ce qui devrait nous amener sinon à 400 000 entrées par an du moins pas très loin et fait effectivement 2 millions sur un quinquennat au rythme actuel, c’est-à-dire l’équivalent de la ville de Paris. Même si on veut faire preuve de prudence et ne retenir que le le chiffre de 350 000 entrées par an, qui encore une fois est indiscutablement une sous-estimation du nombre réel d’entrées, ça fait tout de même 1,75 millions sur 5 ans, ce qui n’est pas très éloigné du chiffre que j’ai donné.

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L'INSEE dément aussi très clairement le mythe perpétué par BFM TV selon lequel une large part de ces immigrés repartirait du territoire. S’il y a bien plus de 200 000 sorties du territoire chaque année, 70% d’entre elles sont le fait des natifs, ce qui donne lieu à un solde migratoire massivement positif pour les immigrés mais largement négatif pour les individus nés en France. En conséquence, les immigrés représentent désormais plus de 10% de la population française, leur nombre ayant augmenté de plus de 50 % en 20 ans.

Essayant alors piteusement de se rattraper, les “fact-checkers” prétendirent que plus de la moitié des immigrés viennent d’Europe. Seulement, c’est encore raté: en 2019, selon l’enquête annuelle de recensement de l’INSEE, les immigrés venus d'Afrique représentaient bien 41% des entrées, et ceux venus d’Europe 30% seulement. Les chiffres sont encore plus disproportionnés parmi les demandeurs d’asile demeurant illégalement en France et les mineurs isolés. Les immigrés venus d’Europe représentent 30% des entrées mais seulement 20% de notre solde migratoire, car, souvent étudiants, ils repartent bien plus fréquemment que ceux venus d’Afrique. Une fois encore, c’est l’INSEE qui l’écrit noir sur blanc: “De 2006 à 2019, une immigration de plus en plus extra-européenne”. Seulement 22% des immigrés arrivés en 2019 d’Afrique et d’Asie sont en emploi, contre près de la moitié de ceux venus d’Europe.

DELINQUANCE

Les journalistes de BFM ont aussi repris avec gourmandise mes chiffres sur la délinquance, en prétendant que les Français ne feraient face (et c’est déjà énorme) qu’à 700 agressions par jour en moyenne, soit 260 000 par an. Au lieu de faire l’effort minimal de se plonger dans la source primaire, les “fact-checkeurs” de BFM se contentent de lire en diagonale les premiers résultats Google. Selon le bilan statistique de la délinquance produit par le Service Statistique ministériel de la sécurité intérieure, en 2020 — une année pourtant marquee par deux confinements — les coups et blessures volontaires declarés dans un commissariat de police ou une enquête de gendarmerie représentent bien environ 260 000 faits par an. Plus de la moitié sont extérieurs au cadre familial, auxquels il faut ajouter les violences sexuelles (55 000) et les vols violents (entre 70 000 et 80 000 par an), pour arriver à un total (hors violences intra-familiales) d’environ 260 000. 

Seulement, le même rapport du Ministère précise (deux lignes plus loin, ce qu’un fact-checking plus sérieux n’aurait pas manqué de noter), que "ce chiffre sous-estime le phénomène des violences puisque selon les enquêtes de victimation, moins d’un quart des victimes de violences physiques ont formellement déposé plainte.” En prenant le chiffre conservateur issu des enquêtes Cadre de Vie et Sécurité de 25% d’atteintes à l’intégrité des personnes physiques déclarées aux forces de police, on aboutit donc à plus d’un million de violences par an, soit plus de 2 700 par jour. 

FRAUDE SOCIALE

Sur la fraude sociale, là encore, les fact-checkeurs de BFM ont fait la preuve éclatante de leur partialité outrancière, mais aussi de leur incapacité à lire en detail les sources dont ils se prévalent. S’ils avaient parcouru jusqu’au bout le rapport de la Cour des Comptes dont ils ont extrait le chiffre ridiculement bas d'un milliard d’euros par an, ils auraient découvert qu’il s’agissait uniquement de la fraude détectée, par construction une part très faible de la fraude réelle. La Cour rappelle dans le même rapport qu’un estimation bien supérieure, de 7 a 8 milliards d’euros, réalisée par l’Acoss via des contrôles aléatoires de l’URSSAF en 2018, est elle-même largement sous-estimée. La Commission d’enquête de l’Assemblée nationale relative a la lutte contre les fraudes aux prestations sociales confirme par la voix de son rapporteur que le chiffre veritable de la fraude non détectée se situe entre 14 (estimation basse) et 45 milliards d’euros (estimation haute). L’estimation ridicule d’un milliard d’euros donné par les fact-checkeurs de BFM le soir du débat est d’autant intrigante que, dans une émission de la semaine précédente, la rédaction de BFM, via la voix d’une autre journaliste, reprenait précisément cette fourchette de 14 à 45 milliards.

La partialité du fact-checking, des Décodeurs du Monde à la Desintox de Libération, n’est plus à démontrer. Elle pourrait presque tendre au comique dans ses exagérations, si ses implications pour le pluralisme du discours médiatique auquel sont exposés les Francais n’était aussi sinistre. Ces décodeurs auto-proclamés, dont l’agenda ne fait guère de doute, utilisent les statistiques comme un homme ivre se sert d’un lampadaire: plutôt pour s’appuyer que pour s’éclairer. Je n’en suis d’ailleurs pas l’unique victime car mon adversaire du jour, Jean-Luc Mélenchon, en a aussi fait les frais après le débat, les fact-checkeurs de BFM lui ayant expliqué qu’on ne coupait pas l’électricité pour cause d’impayés car la loi l’interdisait. On attend avec impatience le fact-checking de BFM nous expliquant que les meurtres n’existent que dans les films puisqu’ils sont interdits par la loi !

Venus de tous les recoins du spectre politique, des penseurs de premier ordre, Popper, Hayek ou Polanyi, nous ont mis en garde contre les dangers du “scientisme” qui prétend remplacer le débat démocratique par l’illusion d’une vérité scientifique, définitive, univoque, et donc toute-puissante. Gardons-nous à notre tour d’un “wikipedisme” de bas étage qui donnerait à des décodeurs humains, trop humains, et pétris de biais idéologiques, un trop grand pouvoir sur notre place publique.

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