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©JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

Directives et recommandations sanitaires

Mesures contre la propagation du Coronavirus : derrières les déclarations publiques, la pagaille sur le terrain ?

Couacs en série sur les mesures mise en avant pour le coronavirus. Les recommandations divergent selon l’endroit où l’on les cherche: celles de la hotline contredisent celles de l’Etat.

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet

Stéphane Gayet est médecin des hôpitaux au CHU (Hôpitaux universitaires) de Strasbourg, chargé d'enseignement à l'Université de Strasbourg et conférencier.

 

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Alors que l'épidémie de coronavirus semble s'intensifier en France, le gouvernement se veut rassurant. Face aux chefs des partis politiques représentés au Parlement et réunis ce jeudi à Matignon, Edouard Philippe a déclaré qu'il n'y avait « pas lieu d'avoir peur ni d'être négligent ». Pourtant, derrière ce front uni, sur le terrain le son de cloche n'est plus le même et les consignes sanitaires varient. Sur les réseaux sociaux, plusieurs internautes ont raconté leur expérience avec le numéro vert créé spécialement pour le coronavirus. À leur grande surprise, les informations qui leur ont été dispensées contredisaient les consignes données par le ministère de la Santé. Comment expliquer que les informations divergent en fonctions de l'endroit où on les cherche ?

Stéphane Gayet : Cette épidémie chinoise ayant essaimé dans plusieurs pays -on y parle actuellement plutôt de « foyers épidémiques » que d'épidémies vraies- donne l'impression d'avoir été mal gérée depuis son début. L'opacité voulue par les autorités chinoises avec une minimisation du phénomène et une volonté de gestion autarcique y ont bien contribué.

Au début de l'épidémie chinoise, les virologistes et les épidémiologistes du monde entier se sont rapidement mobilisés, de manière à identifier au plus vite la souche virale en cause, la caractériser et trouver des armes de défense contre elle.

Les virologistes ont bien et vite travaillé, permettant de conclure à une souche inédite de coronavirus bientôt baptisée SARS-CoV-2. Les gouvernements et populations des autres pays observaient le phénomène épidémique chinois avec curiosité et intérêt.

Lorsque l'épidémie a commencé à franchir les frontières et à se rapprocher du continent européen, puis à le pénétrer, on est passé subitement de la curiosité à la panique. Cette panique est plus contagieuse que le virus SARS-CoV-2 qui, comme cela a déjà été dit, a une contagiosité moyenne à faible, qui semble inférieure à celle du virus grippal. Or, ce grand courant de panique a gagné certains gouvernements qui sont devenus fébriles. On parle plusieurs fois par jour du coronavirus sur tous les médias et celui qui n'en parlerait pas serait considéré comme inefficace et même peu professionnel.

Les autorités de santé françaises ont le devoir d'informer tous les professionnels de santé mais aussi le grand public, vis-à-vis du risque lié au coronavirus. Ce sont les informations écrites officielles qui sont les plus sûres, tant pour les personnes qui les émettent que pour celles qui les reçoivent. À ce titre, les informations publiées sur les sites internet de l'Inserm, de l'Institut Pasteur, du Ministère chargé de la santé et de Santé publique France sont valides, assez claires et heureusement cohérentes. Mais beaucoup de personnes ne sont pas enclines à aller consulter ces sites qui ne sont pas distrayants. Et l'on préfère surfer sur les réseaux sociaux comme Facebook et Twitter où l'on s'amuse. Or, c'est là une avalanche continue de prises de position péremptoires -s'appuyant sur on ne sait quelles sources-, de dénigrements des actes gouvernementaux et des administrations de santé, de ricanements pointant du doigt les maladresses, incohérences et même les erreurs de communication de l'autorité publique.

Croyant bien faire, le ministère chargé de la santé met en place, comme à l'accoutumée, un ou souvent plusieurs numéros verts que l'on peut appeler gratuitement pour avoir des informations sur ce qu'il faut faire dans telle ou telle situation. Et là, tout se dégrade : les conseillers téléphoniques sont recrutés et formés à la hâte et n'ont pas toujours le niveau culturel voulu pour répondre avec pertinence et précision, bien sûr. D'où des imprécisions, contradictions et erreurs de la part de ces conseillers pourtant officiels, ce qui a pour conséquence le fait de gloser encore plus sur les réseaux sociaux. Il ne fait pas bon être ministre actuellement, c'est l'arène à coup sûr et avec plusieurs taureaux en même temps.

Ce type de témoignage semble se multiplier, cette confusion est-elle nationale ? En d'autres termes est-il vrai que les informations en région divergent de celle données par l'État ? Alors que le gouvernement se veut rassurant, comment expliquer cette pagaille sur le terrain ?

Si l'on prend des informations de santé en dehors des sites officiels, il faut faire preuve d'un esprit critique à la fois avisé, expérimenté, réflexif, bienveillant et constructif. Mais tout un chacun n'est pas formé à cela et n'en a pas nécessairement envie.

L'organisation sanitaire de la France est devenue particulièrement riche et complexe. Sur le plan national, il y a le cabinet du Premier ministre, le ministère chargé de la Santé (ministre : Olivier Véran), dont dépendent la Direction générale de la santé ou DGS (directeur : Jérôme Solomon) et la Direction générale de l'offre de soins ou DGOS (directrice : Katia Julienne). Il y a aussi les agences nationales, en principe indépendantes du pouvoir exécutif (Haute autorité de santé ou HAS, Santé publique France, Agence nationale de sécurité des médicaments et autres produits de santé ou ANSM, etc.).

Toutes ces structures doivent agir et communiquer. Or, il peut arriver qu'il y ait une forme de concurrence entre plusieurs structures, chacune voulant être sur le devant de la scène et garder la main. Et les textes réglementaires (décrets, arrêtés) les concernant ne permettent pas de tout prévoir, de tout régler concernant les éventuelles difficultés entre agences 

Les informations officielles données en région proviennent essentiellement des Agences régionales de santé ou ARS, et parfois des services de communication des Centres hospitaliers universitaires (CHU). Mais les structures officiellement chargées de communiquer sur le sujet sont les ARS qui ont une assez bonne maîtrise de la communication.

Or, il peut arriver qu'il y ait çà et là quelque petite divergence entre les réponses apportées en région et celles données au niveau central. Il ne peut pas s'agir de grosse divergence, sauf à considérer qu'une personne non qualifiée pour répondre s'y soit autorisée (ce qui n'est en pratique jamais complètement exclu).

Pour revenir à la question posée, la virologie est une science compliquée. L'hygiène pour se protéger des virus est de ce fait une discipline également compliquée, en dépit de son apparence tout à fait erronée et trompeuse de discipline évidente. Il suffit pour s'en convaincre de regarder les photographies et visionner les vidéos, sur les différentes précautions qui sont prises concernant le risque de transmission de coronavirus : on est passé du masque léger (bien souvent peu efficace) au scaphandre, on désinfecte l'environnement inerte (ce qui est inutile avec un virus respiratoire), etc. Toutes ces erreurs et incohérences contribuent à accroître l'inquiétude de la population : où se situe la vérité ? que nous cache-t-on ? comment se protéger ? que faire en pratique ?...

En effet, pour le commun des mortels peu averti de ces notions techniques de santé, il y a de quoi se perdre et d'être quand même un peu inquiet. Le gouvernement se veut rassurant, ce qui paradoxalement peut encore augmenter l'inquiétude de la population, eu égard à la fréquente défiance nourrie de toutes les affaires du passé proche ou lointain.

 

Que devrait faire le gouvernement pour mettre un terme à cette pagaille ? Est-ce une question de mauvaise préparation à l'épidémie ?

 

Tous les domaines sont de plus en plus complexes et techniques. Ce qui n'empêche pas certaines personnes de se croire compétentes sur beaucoup de sujets et dès lors de prendre des décisions. Les politiques s'entourent d'experts qui formulent des avis mais ne prennent pas de décisions qui appartiennent aux premiers. Une décision est l'aboutissement d'un calcul qui intègre les avis d'experts, le risque médiatique, le risque financier et le risque politique. Et quoi qu'elle soit, une décision politique est ipso facto immédiatement vilipendée.

 

Et sans parler des contradictions même entre experts, ce qui est en réalité fréquent. C'est fréquent parce que tout est de plus en plus compliqué au fur et à mesure que la science progresse, et que la science est loin d'avoir réponse à tout.

 

Il peut en effet exister des divergences. Concernant le risque de transmission du coronavirus entre personnes, l'Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) dirige l'internaute vers un document élaboré en commun avec la Société française d'hygiène hospitalière ou SF2H qui est une structure de type associatif. Ce document concerne le travail et spécialement la gestion du risque de contamination dans les milieux de soins. Il y est question de précautions dites « Air » qui sont d'un niveau d'exigence élevé. Ce type de précautions « Air » nécessite, pour protéger une personne (supposée saine) face à une personne (supposée infectée par le coronavirus chinois), le port d'un « masque » qui est en fait un « appareil de protection respiratoire » ou APR. Quand des experts ont décidé de classer les infections pulmonaires à coronavirus parmi les rares infections pulmonaires (rougeole, varicelle et tuberculose) nécessitant des précautions « Air », ils ont laissé entendre que le port d'un simple « masque de soins ou masque chirurgical » ne protégeait pas suffisamment la personne qui le porte. On peut penser que ce qui est vrai en milieu de soins l'est également en dehors des établissements de santé. Or, les personnes qui veulent se protéger de la contamination par le coronavirus chinois portent dans l'immense majorité des cas un masque de soins ou chirurgical.

Cet exemple illustre la difficulté d'une prévention rationnelle. Il est financièrement utopique de penser pouvoir fournir l'ensemble des personnes potentiellement exposées au risque de SARS-CoV-2 en APR de type FFP2. Car il existe trois types d'APR : les FFP1 qui protègent à 80 %, les FFP2 à 94 % et les FFP3 à 99 %. Le prix est bien sûr fonction de la performance.

Pour répondre à la question posée, le gouvernement doit déjà vérifier toute la communication écrite concernant les règles de prévention vis-à-vis du coronavirus de façon à atteindre une pertinence et une cohérence irréprochables. Ensuite, il serait bien que le nombre de personnes habilitées à communiquer oralement sur le sujet soit très limité et qu'elles veillent à tenir le même discours (ce qui n'est en pratique pas aisé).

Il est certain que tout ceci s'est déroulé dans un temps limité, le gouvernement ayant dû faire face à un mouvement social et médiatique perturbant et inquiétant.

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