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Crédits Photo: Reuters

Avis aux mélanchomanes

Merci qui ? Comment le Venezuela est passé en 15 ans du statut de pays le plus riche d’Amérique du Sud à celui ayant le plus de difficultés

En faisant le choix de transférer la majorité des recettes de la compagnie pétrolière nationale vers le budget de l’Etat afin de financer les missions sociales bolivariennes, Hugo Chavez a précipité le désastre économique dans lequel est actuellement plongé le Venezuela.

Christopher Dembik

Christopher Dembik

Avec une double formation française et polonaise, Christopher Dembik est diplômé de Sciences-Po Paris et de l’Institut d’Economie de l’Académie des Sciences polonaise. Il a vécu cinq ans à l’étranger, en Pologne et en Israël, où il a travaillé pour la Mission Economique de l’Ambassade de France et pour une start-up financière. Il est responsable de la recherche économique pour le Groupe Saxo Bank. 

Voir la bio »Christian Saint-Etienne

Christian Saint-Etienne

Christian Saint-Etienne est professeur titulaire de la Chaire d'économie industrielle au Conservatoire National des Arts et Métiers.

Il a également été membre du Conseil d'Analyse économique de 2004 à juin 2012.

Il est également l'auteur de La fin de l'euro (François Bourin Editeur, mars 2011).

 

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Atlantico : Que ce soit au niveau du chômage, de la croissance, et des autres grands indicateurs économiques, comment pourrait-on décrire la situation économique au Venezuela actuellement ?

Christopher Dembik : Le Venezuela, c'est l'histoire d'un gâchis économique. En l'espace de quinze ans, la politique désastreuse d'Hugo Chavez et de son successeur Nicolas Maduro a fait d'un pays possédant un potentiel incroyable de développement économique l'une des nations les plus pauvres au monde. Le Venezuela figure au premier rang mondial de l'indice de misère qui dresse un panorama de l'économie à partir de la somme du taux d'inflation et du taux de chômage. Depuis 2015, le Venezuela est aussi entré dans le club très fermé des pays victimes d'hyperinflation en en devenant le 57ème membre. 

Le Venezuela est le parfait contre-exemple de l’Arabie saoudite. Possédant les premières réserves de pétrole prouvées selon l’Opep, le pays n’a pas réussi à mettre en place au cours des quinze dernières années un nouveau modèle économique qui, s’appuyant sur la manne pétrolière, aurait pu diversifier le tissu industriel et permettre la constitution d’un coussin de sécurité afin de faire face aux périodes de conjoncture défavorable. Le modèle chaviste a eu l’effet contraire en accentuant la dépendance du pays au pétrole. En 1998, juste avant l’arrivée d’Hugo Chavez au pouvoir, le pétrole représentait 74% des exportations du pays contre environ 95% de nos jours. Les revenus du pétrole ont été accaparés par une nouvelle bourgeoisie issue de la révolution bolivarienne, les boliburgueses. Une partie a servi à financer une ambitieuse politique sociale, les misiones bolivarianas, qui a permis de sortir de 2003 à 2010 un pan important de la population de la pauvreté, et que personne ne remet en cause aujourd’hui. Cependant, ces missions ne sont plus en mesure de fonctionner correctement à cause de la dégradation économique et de la chute prolongée et durable du prix du baril de pétrole. Un violent retour en arrière est en train de s'opérer. La baisse du taux de pauvreté n'est désormais plus qu'un lointain souvenir. 

Christian Saint-EtienneLe Venezuela est entré dans un régime d'économie dirigée sous la direction de Hugo Chavez, de 1999 à 2013, puis dans un système politique de plus en plus totalitaire sous la direction de Nicolas Maduro depuis 2013. L'économie dirigée est semi-effondrée, seules les ressources pétrolières déclinantes évitant un chaos total qui semble de plus en plus proche.

Avant l'accession au pouvoir d'Hugo Chavez, le pays était l'un des plus riches du continent sud américain. Comment peut-on juger, après coup, son action en matière économique ? 

Christopher Dembik : Il est évident qu'Hugo Chavez, mais aussi Nicolas Maduro, sont responsables du désastre économique. Les expropriations réalisées sans plan concerté de développement économique ont fait fuir les investisseurs étrangers dont les capitaux sont cruciaux pour le tissu industriel vénézuélien. Mais la vraie erreur fut d'avoir détruit la seule industrie, le secteur pétrolier en l'occurrence, capable d'assurer l'avenir économique du Venezuela. A partir de 2003-2004, le président Hugo Chavez a décidé de transférer la majorité des recettes de PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, vers le budget de l’Etat afin de financer les missions sociales bolivariennes, plutôt que d’investir pour garantir la compétitivité de l’appareil productif de l’entreprise. L’insuffisance d’investissements ne remettait pas en cause la viabilité financière à moyen terme de PDVSA tant que le prix du baril de pétrole était élevé, au-dessus de 100 dollars.  Le coût de production d’un baril au Venezuela, qui est parmi les plus importants au monde, autour de 23,50 dollars contre environ 10 dollars dans les pays de la péninsule arabique, était largement couvert. La baisse du prix du baril à partir de mi-2014 a entraîné une baisse de la production massive dans le pays et une réduction des marges de l’entreprise qui s’est répercutée directement sur la capacité d’intervention budgétaire de l’Etat. Le résultat de ce choix politique est désastreux: le Venezuela n'est plus en mesure de produire du pétrole, sa principale source de revenus, dans un contexte de prix bas du baril, ce qui précipite le risque de défaut de paiement du pays. 

Christian Saint-Etienne : La transition d'une économie de marché, déjà peu transparente, à une économie dirigée opaque, entièrement au service du parti au pouvoir, a découragé l'investissement productif, provoqué une émigration des personnes les plus talentueuses, désorganisé l'agriculture et déstabilisé le secteur pétrolier. Le Venezuela souffre d'une perte de confiance totale des forces productives en l'avenir. On se dirige vers une économie de troc avec une montée stupéfiante des pénuries dans un pays intrinsèquement riche.

​Cette situation est d'autant plus stupéfiante que ce pays disposerait des réserves pétrolières les plus importantes du monde, devant l'Arabie saoudite, et de beaucoup d'autres matières premières.

Quelles sont les perspectives d'avenir pour le pays aujourd'hui ?

Christopher DembikIl apparaît évident qu'aujourd'hui, le Venezuela est un pays failli. La question désormais n'est plus de savoir s'il fera faillite mais plutôt quand est-ce que cela va se produire. Il ne faut pas appréhender ce scénario. Ce serait même plutôt une bonne nouvelle puisqu'un défaut de paiement pourrait enfin apporter les réformes trop longtemps repoussées par l'Etat.

Il faudra passer par une thérapie de choc, similaire à celle mise en place par beaucoup de pays d'Europe de l'Est à la chute du communisme, pour reconstruire l'économie et faire revenir les investisseurs. Un retour à la normale prendra, vraisemblablement, longtemps. Au moins une décennie.

Pour reconstruire l'économie, il faudra rétablir la confiance et faire revenir les investisseurs étrangers dont les capitaux sont cruciaux pour rétablir la capacité productive de l'industrie pétrolière. Cela passera par une libéralisation des prix et des salaires, le strict respect du droit de propriété, l'arrêt des subventions de l'essence et, enfin, la réforme la plus cruciale de mon point de vue, la fin du financement du déficit budgétaire par la Banque centrale. 

Christian Saint-Etienne : La seule chance d'évolution favorable serait le retour à un régime démocratique qui reprendrait le contrôle de la dépense publique, réduirait progressivement les subventions versées pour la consommation de produits de base qui favorisent le gaspillage (le prix de l'essence est le plus faible du monde), et qui libérerait le secteur productif. Comme au Brésil, il faut nettoyer la compagnie pétrolière nationale et reprendre les investissements afin d'augmenter la production.

​Mais une telle évolution est peu probable à court terme sauf révolution populaire du type de celle intervenue en Europe centrale après la chute du mur de Berlin.

 

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