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Crédits Photo: BERTRAND GUAY / AFP

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Mélenchon peut il rafler la mise d’un conflit social généralisé comme il l’espère ?

Étant donné le conflit social actuel à l'encontre de la politique gouvernementale, le leader des Insoumis pourrait être tenté par une volonté de fédérer les mécontentements. Encore faut-il éviter certains écueils...

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : Le député de la France Insoumise, Eric Coquerel a pu avancer l'idée d'une mobilisation, sous l'appellation de « grande marche » contre la politique d'Emmanuel Macron qui pourrait avoir lieu au printemps. Jean-Luc Mélenchon pourrait-il parvenir à « rafler la mise » d'un conflit social généralisé, ou faut-il considérer que ses propositions, notamment sur le plan économique, pourraient l'empêcher de fédérer les mécontentements existants à l'égard de la politique d'Emmanuel Macron ?

Christophe Boutin : La première question est celle de l’extraordinaire hétérogénéité des publics qui contestent la politique d’Emmanuel Macron. La contestation est en même temps le fait de ceux qui trouvent que la pression fiscale devient trop forte – les retraités par exemple, ou plus généralement les classes moyennes – et d’autres qui pensent qu’elle est au contraire trop faible, non seulement sur les classes supérieures ou les grandes entreprises, mais aussi sur ces mêmes classes moyennes. Elle vient encore de ceux qui trouvent qu’il n’y pas assez d’État et que l’insécurité grandit, comme d’autres pour lesquels cette même insécurité, abusivement montée en épingle par les médias, servirait en fait à mettre en place un système de contrôle et de surveillance généralisé inédit de la part d’un État omniprésent. Elle vient de professions libérales qui se plaignent de la fonctionnarisation de la médecine, du barreau ou de l’artisanat, croulant sous les paperasses et l’inquisition fiscale, comme de fonctionnaires attachés à défendre leurs « acquis sociaux ».

Parler à toutes ces catégories à la fois pour fédérer les mécontents relève bien sûr de l’impossible gageure, même en définissant le « macronisme » comme ennemi commun. Jean-Luc Mélenchon ne peut donc représenter au mieux que l’un de ces courants de mécontentements, et, comme vous le dites, ses propositions économiques permettent de le placer du côté de la défense des fonctionnaires (sous la bannière de la défense du service public) et des « classes sociales défavorisées », une catégorie dont la composition peut cependant poser des problèmes. En effet, derrière l’image sociale simplificatrice qui voudrait l’unifier en fonction de son niveau de revenus, force est de constater que d’autres clivages, culturels sinon cultuels, empêchent partiellement au moins cette unification.

Quelles ont été, et quelles sont les erreurs commises par la France Insoumise dans cette volonté de fédérer les mécontentements ? Selon un sondage Elabe 74% des Français considèrent que la politique d'Emmanuel Macron « injuste », dès lors, comment expliquer cette apparition d'une forme de plafond de verre pour la France Insoumise ?

Un plafond de verre n’existe pas, ou plutôt il n’est jamais que la résultante des priorités dans les choix effectués par les électeurs au moment de leur vote. L’électeur, en fonction des problèmes qu’il peut rencontrer dans son existence ou sur lesquels il peut recevoir une information, définit des priorités et vote ensuite pour le parti qui lui semble le plus à même de répondre à ces priorités par les solutions proposées. Ni les problèmes que cet électeur rencontre, ni la hiérarchie qu’il leur donne, ni les priorités qu’il en déduit ne sont immuables.

Ce choix électoral peut être tempéré : c’est le cas par exemple lorsque certains problèmes sont absents des sources d’information, ce qui empêche une prise de conscience, ou quand, sous une pression quelconque, on cherche à interdire de fait à l’électeur de voter pour un parti qui lui semble pourtant apporter les bonnes solutions. Dans le cas de ces luttes sociales chères à la France Insoumise, insister sur les violences qui peuvent avoir lieu en marge des cortèges ou lors des actions entreprises, est un exemple typique de cette manière d’agir pour éviter certains choix.

Dans nos démocraties apaisées, la violence, même marginale, et parfois même seulement potentielle, si elle peut attirer quelques éléments marginaux, va avoir un effet de repoussoir sur un plus grand nombre. Même si une politique semble « injuste », elle semblera toujours moins dangereuse, si elle reste légale qu’une violence illégale. À moins, bien sûr, que l’on n’en arrive à un renversement des priorités, que face à un pouvoir injuste et autiste l’ordre ne soit finalement dans la révolution, et que l’électeur, poussé à bout, se découvre prêt à courir le risque de l’insécurité révolutionnaire parce que le maintien du statu quo ne lui semble plus être une protection suffisante. Tout plafond de verre peut craquer, il ne s’agit donc que d’opportunités.

Mais nous n’en sommes sans doute pas là dans la France de 2018, et il y a donc un choix difficile pour la France Insoumise. Elle comprend la nécessité d’adopter un ton de rupture pour conserver une visibilité au moins médiatique, pour continuer d’être la principale force d’opposition au gouvernement d’Emmanuel Macron, profitant des faiblesses actuelles de la droite. Mais existe en retour le risque d’entrer dans un jeu d’alliance avec des éléments extrémistes qui, non seulement peuvent déconsidérer médiatiquement le mouvement, mais aussi, « recentrant » Emmanuel Macron, permettent à ce dernier de faire plus facilement sa large alliance avec le centre-droit.

Ce plafond de verre doit-il être considéré comme un invariant ou est-ce qu'une « pacification » de la France Insoumise pourrait permettre un rassemblement plus large autour de Jean-Luc Mélenchon ?

Je l’ai dit, aucun « plafond de verre » n’est un invariant puisque les données qui expliquent l’évolution des votes sont des variables. Mais la question de l’efficacité de la pacification de la France Insoumise suppose d’abord que l’on se pose celle de la provenance de nouveaux soutiens. Ils pourraient venir, à gauche, d’un PS moribond ou de l’éclatement de LREM, mais, pour des raisons différentes, aucune de ces hypothèses ne semble actuellement crédible, pas plus que ne l’est celle du retour à une gauche protestataire des classes défavorisées sensibles aux sirènes du Rassemblement National, et ce quand bien même des éléments populistes seraient communs aux deux discours.

La pacification de la France Insoumise ne correspondrait ensuite que partiellement à l’objectif, car son « plafond de verre » n’est sans doute pas du seulement à sa radicalisation – si tant est qu’elle existe et que l’image qui nous en est donnée ne soit pas volontairement exagérée -, mais aussi à d’autres paramètres. Nous évoquions l’hétérogénéité de ces « classes populaires » que ce parti tente de fédérer. En dehors du fait que ce choix d’union puisse conduire à des heurts internes (que l’on pense à la question de la laïcité), il n’est pas dit que cette agrégation apparaisse à des électeurs qui n’ont pas encore rallié la France Insoumise comme une réponse à leurs principales inquiétudes.

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