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Medine et le djihâd au Bataclan ou la tentation contre-productive de la censure
©CHRISTOPHE ARCHAMBAULT / AFP

Médine au Bataclan

Medine et le djihâd au Bataclan ou la tentation contre-productive de la censure

Les 19 et 20 octobre prochains, le rappeur controversé Médine doit se produire au Bataclan. Recevoir celui qui chante son rejet de l’Occident et de la Laïcité dans la salle où 90 personnes ont été massacrées au nom de l’islamisme, n’est pas du goût de tous. Une partie des opposants à l’organisation de ces concerts réclame une intervention des pouvoirs publics. Une demande de censure à double tranchant.

Nicolas Moreau

Nicolas Moreau

Diplômé d'école de commerce, Nicolas Moreau a exercé en tant qu'auditeur pendant une décennie, auprès de nombreux acteurs publics, associatifs et privés.

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Le rappeur Médine connaît un formidable gain de notoriété depuis l’annonce de deux dates de concert en octobre, au Bataclan. Hors de question, pour les opposants à ces concerts, de laisser le chanteur se produire dans cette salle dont la simple évocation renvoie aux effroyables attentats du 13 novembre 2015.
 
En cause, un album de 2005 intitulé « Djihad, le plus grand des combats est contre soi-même », et les paroles de son titre « Don’t Laïk », dans lequel il chante «Crucifions les laïcards comme à Golgotha », ou encore «A la journée de la femme je porte un Burkini ». Ce cocktail explosif de provocation et de positions anti Laïcité est complété par une photo de quenelle, chère à Dieudonné, par ses témoignages dans des vidéos polémiques du média Qatari AJ+ (Al Jazeera), et par sa participation à des réunions publiques aux côtés d’islamistes notoires comme Tariq Ramadan.
 
Le rappeur avait exprimé des regrets au sujet de « Don’t Laïk », déclarant qu’il avait été trop loin. Las, l’opposition ne décolère pas, et deux types de réaction se mettent en place : la pression sociale, et la demande de censure.
 

La pression sociale, le signe d’une société vivante

Le Bataclan est une salle privée, et ses dirigeants sont parfaitement libres de choisir la programmation des concerts qui y sont donnés, dans les limites fixées par la Loi.
 
Libre à chacun, en échange, d’exprimer son opinion sur cette programmation, et de s’organiser avec d’autres pour faire porter cette opinion. Mais gare au retour de bâton dans le choix des arguments avancés, car le camp d’en face dispose des mêmes droits. 
 
Toutes ces manifestations, et tous ces modes d’expression de l’opinion, sont sains dans une Démocratie. Ils contribuent à faire vivre le débat public, et à définir les us et coutumes des sociétés dans lesquels les citoyens libres souhaitent évoluer.
 
Mais pour cela, il faut convaincre, et l’époque n’est plus aux esprits ouverts. Ce qui pousse certains opposants à réclamer une intervention de l’Etat, pour faire interdire ces concerts.
 

Une censure risquée

La censure a l’avantage d’être rapide et efficace, et elle est toujours considérée comme légitime par les censeurs, qui jugent que l’Etat a vocation à faire respecter ses principes sur son territoire. Mais cette arme, en plus de bafouer nos droits fondamentaux à la liberté d’expression, est dangereuse,
pour trois raisons majeures. 
 
D’abord, elle place les censurés dans une position de victime, à notre époque où raison est systématiquement donnée à celui qui se place le plus bruyamment dans cette position. (D’où la perpétuelle et insupportable concurrence victimaire).
 
Ensuite, elle est inefficace à long terme. A l’heure des réseaux sociaux et de la suspicion permanente contre l’Etat et les médias, les canaux de communication sont trop nombreux, et les moyens des censeurs trop réduits, pour efficacement étouffer des opinions. Si détestables qu’elles puissent être, ces opinions trouveront toujours des moyens de se répandre, renforcées par la censure elle-même, opérée par un Etat jugé suspect, et appuyée par le silence de médias honnis.
 
Enfin, si le citoyen accepte de voir des idées censurées, il s’expose à voir ses propres idées être réduites au silence un jour, au gré de l’air du temps, de l’alternance du pouvoir, ou de changements dans la population.
 
D’ailleurs, au vu des récents discours d’Emmanuel Macron face aux évêques de France, au vu de son peu d’intérêt à s’emparer du sujet de la Laïcité, et au vu des conseils dont il s’entoure, il est hasardeux de parier que le couperet de la censure s’abattra sur la cible souhaitée par les opposants au concert de Médine. Ils pourraient bien, au contraire, être les premiers à s’attirer les foudres de l’Etat.
 

Un combat à repenser

Ainsi, l’appel à la censure est tentant, bien qu’immoral, mais le contexte actuel la rend dangereuse et inefficace à long terme. Seule une mobilisation citoyenne soutenue peut redéfinir les limites que notre Etat a renoncé à fixer.
 
Quant à Médine, il a déjà gagné. Sa stratégie de provocation et victimisation est imparable. Que les dirigeants du Bataclan reculent, ou que l’Etat le censure, il se posera en victime.
 
En provoquant sciemment des levées de bouclier dont il pourra s’offusquer par la suite, il soude son camp autour de lui, tout en profitant de cette détestable tendance à donner raison à quiconque confisque la position de la victime.
 
Toute une bataille intellectuelle est à mener sur ce front. Bataille titanesque où la raison doit reprendre pied, malgré les courants contraires, face à une société privilégiant de plus en plus l’émotionnel.

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