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Bonnes feuilles

Make the Internet Great Again : le style Trump sur Twitter

Guillaume Debré publie "Je twitte donc je suis, l’art de gouverner selon Donald Trump" aux éditions Fayard. Autoproclamé "l’Ernest Hemingway des 140 signes", ce président ne peut s’empêcher de pianoter sur son téléphone sécurisé. Guillaume Debré montre comment Donald Trump façonne, jour après jour, un nouvel art de gouverner. Extrait 1/2.

Guillaume  Debré

Guillaume Debré

Guillaume Debré est correspondant de TF1 et LCI à Washington. Il a couvert la politique américaine pour CNN de 2000 à 2005. Il est l'auteur de "Obama, les secrets d'une victoire" (Fayard, 2008).

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Depuis qu’il s’est lancé à l’assaut de la Maison‑ Blanche, Trump n’a eu qu’une obsession : garder le contrôle de sa communication et ne jamais se laisser formater par les armées de conseillers et de spin-doctors qui entourent les hommes politiques américains. À bien des égards, il a réussi. Cela fera dire à son premier chief of staff (qui fut renvoyé au bout d’un an) : « Finalement, il a fait sa campagne, entouré de gens comme moi, qui lui disaient constamment : “Ne twittez pas ci, ne twittez pas ça.” Il a quand même twitté et il a gagné. Donc à propos de Twitter, je pense que les gens comme moi ont tort et que c’est lui qui a raison ! » 

Avant de se lancer dans l’arène électorale, Trump communiquait rarement sur ce réseau social. En 2010, il ne twitte que 142 fois. Ce chiffre passe à 3 531 en 2012, l’année de la réélection de Barack Obama. 

Cette année‑là, Trump prend la tête de ce qu’on appelle les « Birthers ». Ce mouvement informel et xénophobe accuse le président Obama d’avoir menti sur son état civil et de n’être pas né sur le sol amé‑ ricain, ce qui constitutionnellement l’aurait empêché de devenir président. 

Trump devient un opposant virtuel. Il nourrit le rêve de se présenter contre Obama, qui concourt à un deuxième mandat. Il comprend alors le pouvoir de mobilisation de Twitter. De 2013 à 2016, l’année de son élection présidentielle, il envoie pas moins de 21 426 tweets ! Depuis, la cadence ne s’est pas ralentie. 

Comme tous les accros, Trump a plusieurs fois juré qu’il allait arrêter. En avril 2016, en meeting dans le Rhode Island, le candidat fait une promesse, peut‑être sincère : « Vous savez, j’ai twitté aujourd’hui. Mais ne vous en faites pas, j’arrêterai quand je serai président. Nous ne twitterons plus. Je ne sais pas, c’est pas présidentiel ! » 

Une fois investi, le 20 janvier 2017, il ne se maîtrise qu’une petite heure, avant d’envoyer un premier tweet présidentiel ! Depuis qu’il occupe le bureau ovale, toutes les tentatives de sevrage ont échoué. Ses conseillers ont bien essayé de contrôler ses pulsions. En vain. Son chief of staff a d’abord tenté de lui confisquer son téléphone. Trump refuse. Il a recruté le Secret Service pour lui expliquer que la connexion avec le serveur Twitter n’est pas assez sécurisée. Nouvel échec. Il lui a même proposé de lui rédiger cinq ou six tweets par jour et de les lui soumettre pour calmer ses envies de s’exprimer. En vain. Ses conseillers sont allés jusqu’à enrôler Melania qui aurait exigé qu’il lâche son smart‑ phone : « Plus de tweets, compris ? » aurait‑elle lancé. Trump aurait alors répondu : « OK – enfin, pour quelques jours ! » 

Six mois après l’investiture, ses conseillers se rendent à l’évidence : ce président n’est pas du genre à se laisser dicter la marche à suivre. Las, ils abandonnent, et en juin 2017, la Maison‑Blanche annonce que les tweets du Président ont valeur de déclaration officielle.

Plus tard, Reince Priebus, le premier chief of staff de Trump, avouera : « J’ai eu beaucoup de discussions avec lui à ce sujet. J’ai eu plusieurs réunions dans sa résidence. Je n’ai jamais réussi à le faire arrêter. » 

Si ses tweets ont causé des insomnies à ses consei lers, ces derniers ont vite compris le gain politique qu’ils pouvaient tirer de ces bravades. Et qu’importe si la communication de Trump n’est pas présidentielle. Un tweet en chasse un autre, n’est‑ce pas ? Qui se souvient aujourd’hui du tweet que Trump posta le 4 juin 2014 ?

Peut-on destituer un président totalement incompétent ?

Donald Trump parlait évidemment de Barack Obama !… Un dernier pied de nez sur Twitter !

L’avatar du Président

Est‑ce vraiment Donald Trump qui twitte comme un maniaque ? La question a longtemps taraudé Washington. 

Interrogé à de multiples reprises sur le sujet, le porte‑parole de la Maison‑Blanche a pris à chaque fois un air offusqué : personne d’autre que Donald Trump ne peut parler (ou twitter) au nom du Président ! 

Plusieurs data‑journalistes ont mené l’enquête et ils ont largement corroboré la version officielle : dans la grande majorité des cas, c’est bien Donald Trump qui pianote furieusement sur son portable et appuie sur le bouton envoyer ! Mais le Président bénéficie parfois d’un petit coup de pouce. 

Pendant la campagne de 2016, un geek un peu malin s’était lancé dans une analyse très technique des tweets du candidat Trump. En créant un algorithme, il s’est rendu compte que tous les messages de Donald Trump ne provenaient pas du même téléphone : certains émanaient d’un téléphone équipé d’un système d’exploitation Android. D’autres d’un iPhone. À l’époque, Trump ne possédait qu’un Samsung Galaxy S3. 

Personne n’arrive pourtant à percer le mystère, d’autant plus qu’une fois élu, le Secret Service lui impose d’abandonner son Samsung pour le remplacer par deux iPhone ultra‑sécurisés ! Le premier, depuis lequel il passe ses coups de fil ; le second, sur lequel le Secret Service n’a téléchargé qu’une seule application : Twitter ! 

Quelques journalistes ne se découragent pas et, après plusieurs mois d’investigation, ils découvrent enfin que Trump n’est pas seul à rédiger les tweets présidentiels. Si certains le suspectaient depuis des mois, ils n’en ont obtenu la preuve qu’à la suite d’une erreur de manipulation. 

Le 4 octobre 2017, à 10 h 47, apparaît sur le compte officiel du Président @realDonaldTrump un message assez banal dans l’échelle trumpienne de l’outrance :

NBC News #FakeNews est encore plus malhonnête que CNN. Ils sont une honte pour le journalisme. Pas étonnant que leurs audiences soient en chute libre.

Ce message contenait tous les ingrédients d’un tweet présidentiel : l’intensité sémantique, le ton péremptoire ainsi que cette syntaxe fragmentée si chère à Trump. 

Le problème : une minute avant de poster ce tweet présidentiel, le même message apparaît sur le compte Twitter du directeur de la communication digitale de la Maison‑Blanche, Dan Scavino. Réalisant la méprise, le conseiller de Trump s’empresse de l’effacer. Trop tard : quelques petits malins ont repéré l’entourloupe.

C’est de cette manière que la vraie fonction de Scavino a été révélée. L’homme qui a la lourde responsabilité de valider la parole du Président, et parfois de la rédiger, est l’un des plus proches conseillers de Trump. Il est pourtant totalement inconnu du grand public. 

Ancien caddy de Trump, devenu gérant de son club de golf de New York, il est un fidèle parmi les fidèles. Sans aucune expérience politique, ce trentenaire bedonnant s’est enrôlé dans la campagne de 2016 pour servir son patron. Férocement loyal et totalement dévoué à son succès, il a souvent été vu aux côtés du candidat, un portable à la main. Les journalistes poli‑ tiques se sont longtemps demandé quel rôle il jouait vraiment dans la campagne présidentielle.

À la surprise générale, une fois élu, Trump propulse ce conseiller taciturne directeur de la communication sur les réseaux sociaux. Ce titre ne traduit pourtant pas son vrai rôle. À la Maison‑Blanche, Dan Scavino est l’avatar digital du Président, une sorte de « mini‑Trump ». Dans la West Wing, il est le seul à avoir autorité pour twitter au nom du Président ! Plusieurs fois par jour, Scavino envoie des vidéos et des articles à Trump. Son rôle est d’alimenter le Président en réflexions, en suggestions et en munitions pour s’assurer que la sulfateuse digitale est bien chargée. Dans l’administration Trump, Dan Scavino a tous les pouvoirs. Il décide, valide, et il envoie directement certains tweets signés Trump. Il les écrit parfois aussi. 

Dès l’arrivée de Trump au pouvoir, Scavino a constitué un petit groupe de geeks, des jeunes hyper‑connectés, aussi agiles techniquement que politiquement. Placés dans un bâtiment administratif adjacent à la Maison‑Blanche, ils constituent une équipe de communication à part, spécialisée dans les réseaux sociaux. Leur mission a longtemps été tenue secrète ou au moins volontairement très vague. Derrière leurs ordinateurs, cette bande de nerds très connectés élabore la parole présidentielle sur les réseaux sociaux. 

Très loin de l’image brouillonne que l’administration Trump a pu donner, cette équipe agit en suivant un protocole d’action clairement établi. Quand l’un d’eux estime que le Président doit twitter sur un sujet, il envoie des propositions à Scavino. Celui‑ci les rédige et les soumet au patron. Le Président choisit ensuite celle qu’il préfère et l’envoie de son portable. 

Ce n’est pas la première fois qu’un candidat ou un président met sur pied une équipe dédiée aux réseaux sociaux. Les tweets de Barack Obama, parce qu’ils avaient une valeur légale, devaient être validés par tellement de conseillers qu’il fallait plusieurs jours pour qu’ils soient postés. L’équipe Twitter de Mitt Romney, le candidat républicain à la présidentielle de 2012, était si large que vingt‑deux personnes différentes approuvaient au préalable la moindre publication. 

À la manière des plumes présidentielles qui rédigent les discours, Scavino s’est imprégné de la voix « digitale » du Président pour la reproduire à l’identique. Il a dupliqué à la perfection ses tics de langage, son style erratique et sa grammaire approximative. Pour assurer l’authenticité de ses messages, il remplit ses tweets d’expressions idiomatiques, de fragments de phrases et abuse des mots écrits en lettres capitales, agrémentés de cette succession de points d’exclamation dont raffole Trump. Il mime ainsi à la perfection la spontanéité éruptive du Président. 

Aux dires des conseillers de la Maison‑Blanche, ce petit génie du digital est le seul capable de flairer le bon mot ou l’insulte digne du patron. Mais surtout, il semble comprendre mieux que quiconque la dose de violence politique dont a besoin la base électorale du Président.

Extrait du livre de Guillaume Debré, "Je twitte donc je suis, l’art de gouverner selon Donald Trump", publié aux éditions Fayard 

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