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Petits hommes verts

Maison téléphone E.T. : les astrophysiciens ne cherchent plus du tout la vie extra-terrestre là où on la cherchait avant

Un groupe de scientifiques a remis à l'Académie Nationale des Sciences américaine un rapport sur la stratégie future de recherche de vie extraterrestre. Et les conclusions poussent à regarder beaucoup plus près que prévu : à savoir sur notre propre planète. La Terre étant le seul endroit connu à abriter la vie, elle définit la base de nos critères de recherches.

Francis Rocard

Francis Rocard

Francis Rocard est responsable du programme d'exploration du système solaire au CNES depuis 1989. Astrophysicien, il s'est beaucoup intéressé à l'exploration de planètes comme Mars, Saturne et Titan. Il a notamment écrit Mars, une exploration photographique chez Xavier Barral en 2013.

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Atlantico : En quoi la communauté scientifique a-t-elle fait évoluer ses critères de recherche sur la vie extraterrestre ?

 
 
Francis Rocard : L'évolution récente dans les deux dernières décennies montrent essentiellement un nouvel intérêt pour les lunes glacées du Système solaire sous lesquelles il y a un océan d'eau liquide : Europe mais aussi Ganymède (tous deux satellites de Jupiter). On se rend compte que pratiquement toutes les lunes glacées, à un moment ou à un autre de leur vie, ont eu un océan liquide sous la glace mais beaucoup d'entre elles ont vu leur océan geler. On pense d'ailleurs que les grandes fissures de Charon (satellite de Pluton) résultent de ce phénomène. 
 
Les lunes qui par contre subissent un effet de marée puissant venant de leur planète mère, que ce soit Saturne pour sa lune Titan ou Jupiter pour Europe et Ganymède, arrivent à conserver leur océan d'eau liquide sous la glace et partout où il y a de l'eau liquide dans l'univers, on se pose la question de savoir si la vie existe. Nous sommes de plus en plus convaincus qu'il y a de l'eau liquide sous Europe, il y en a sous Encelade (Saturne), qu'il y en a sous Ganymède. C'est de là que vient ce regain d'intérêt pour ces lunes. 
 
En parallèle, nous avons l'exploration de Mars qui n'est pas achevée et où la problématique est toujours d'actualité. Je dis souvent que l'on pourra apporter une réponse un tant soit peu définitive à la vie sur Mars le jour où l'on rapportera des échantillons, dans la mesure où ce seront les « bons » échantillons, à savoir ceux qui nous permettront de trouver des preuves de vie ancienne. La réponse à cette question posée, à savoir être sûr de trouver les « bons » échantillons était non jusqu'à présent. Mais aujourd'hui, elle commence à être oui. 
 
Je pense qu'avant la fin de l'année nous aurons déjà un début de réponse grâce entre autres à une très grande découverte faite par un Français : Jean-Pierre Bibring, qui travaille sur Omega (un spectromètre) pour Mars Express. Avec cet instrument qui tourne depuis 15 ans autour de Mars il a pu identifier des roches sédimentaires. Et qui dit roches sédimentaires dit roches volcaniques altérées par l'eau. Il y a plus de 1200 spots de roches sédimentaires identifiés sur Mars, soit moins de 5% de la surface de la planète. Le rover Curiosity veut aller sur ces strates de roches sédimentaires mais il n'y est pas encore. C'est pour ça qu'on attend depuis 4 ans qu'il arrive enfin à destination ! Les roches en question, d'argile notamment, ont la possibilité de piéger des molécules diverses qui existent au moment où elles se forment. Et comme elles se sont formées au moment où Mars était chaude et humide soit il environ 4 milliards d'années, nous avons bon espoir de trouver des reliques d'une vie très ancienne ! L'enjeu est donc très important mais il faut être patient.
 
Pour Mars, la messe n'est donc pas dite et en parallèle on s'intéresse à Europe et Ganymède. Les Américains ont Europa Clipper, une sonde qui tournera autour de Jupiter et d'Europe et l'ESA s'occupe de JUICE, un orbiteur de Ganymède. Ces deux missions sont prévues pour 2022. 
 
Cette recherche est devenue un moteur. Il y a 30 ans les exobiologistes faisaient sourire et étaient peu pris au sérieux. C'était exotique, tape à l’œil et c'est finalement devenu le moteur numéro 1 de l'exploration planétaire avec toujours la question de l’origine et de l’évolution du Système solaire. 
 
 
 

La Nasa s'est d'ailleurs basée sur cette recherche de la vie extraterrestre pour attirer l'attention du public sur ses programmes...

 
 
Absolument ! Mais la NASA a le souci d'intéresser le public qui paye les missions puisque leur financement provient des impôts américains. Ils ne sont pas idiots et essayent de satisfaire la curiosité de ce public américain et mondial. A l'époque elle avait un mot-clé qui s'appelait « Origins » pour Origine de la vie, de la Terre et de l'Univers et tous ses programmes étaient centrés sur ce mot-clé, Hubble traite d'ailleurs d'une certaine manière de cette idée-là. Avec les 4000 exoplanètes que nous avons découvert, il y a des choses à faire. Aujourd'hui, l'ESA et le CNES se sont engouffrés là-dedans. L'ESA est en train de préparer ARIEL qui est l'étape suivante : on va commencer à mesurer la composition chimique des atmosphères de ces exoplanètes. C'est très difficile à faire et ARIEL est une mission totalement dédiée à cela. Les Américains ont dans leurs cartons des missions similaires.
 
Le but n'est pas démontrer qu'une exoplanète est habitée mais qu'elle est habitable ! Si on trouve de l'eau, du CO², de l'ozone, de l'oxygène... On pourra dire que c'est habitable. Et cet horizon est proche, il est à 10 ou 15 ans. Par contre démontrer qu'elle est habitée, nous n'en serons sans doute pas là avant 2050.
 
 
 
 

Ne se base-t-on pas trop sur notre vision de la vie sur Terre pour chercher l'existence de vie ailleurs ?

 
 
Oui, on ne sait considérer la vie que sur le cas terrestre. La vie est basée sur Terre sur la présence de l’eau liquide et du carbone, on ne conçoit pas une vie qui n'est pas basée sur le carbone. Peut-être avec le silicium, mais le silicium créé des cailloux, point. Les cailloux ça n'est pas la vie.
 
Pourquoi s'intéresse donc au carbone ? C'est un atome tétravalent, ça signifie que la chimie fonctionne dans les trois dimensions de l'espace, ce qui est absolument nécessaire pour de la chimie complexe. Le carbone a aussi le bon goût de se relier un peu à tout : à lui-même, à l’hydrogène, à l'oxygène, à l'azote, au phosphore... Et ces liaisons sont solides, mais pas trop. Trouver un atome semblable : en haut de la classification périodique des éléments (donc abondant dans l'univers) et qui a ces propriétés-là, il n’y en a pas ! Ainsi, même si les biologistes ne vous diront jamais à 100% qu'on ne peut pas concevoir la vie en dehors du carbone, cette vie-là est extrêmement improbable.
 
On fait donc cette hypothèse et on a aussi besoin de l'eau. L'eau a la propriété d'être la moins volatile des molécules volatiles ! En chimie on parle de liaisons hydrogènes. Dans l'eau à l'état liquide, l'oxygène d'une molécule a une faible liaison avec l'hydrogène de la molécule d'à-côté. Cette propriété-là a énormément de conséquences, notamment le fait que l'eau est au-dessus de 0°C en présence de pression. Si vous prenez toutes les molécules simples, elles sont extrêmement gazeuses et volatiles et passent donc directement de la phase solide à la phase gazeuse. L'eau est une exception. Elle a des propriétés parfaitement exceptionnelles : être liquide de 0 à 100° et elle est abondante puisqu'elle est composée des éléments parmi les plus abondants dans l'univers : hydrogène et oxygène.
 
Il y a un autre point important : la chimie du carbone est très favorisée dans l'eau, car l’eau est un peu acide et ionise les molécules. Si l'on prend un autre solvant, par exemple le méthane, il n'aidera pas aux réactions. C'est pourquoi je ne suis pas d'accord avec ceux qui disent qu'on peut trouver de la vie dans les lacs de méthane de Titan. De plus la température avoisine les -200°C, ce qui est tellement froid que toutes les réactions chimiques sont extrêmement lentes, c'est très loin d'être idéal. 
 
Ceci explique pourquoi nous avons le nez scruté sur notre nombril en disant « ce sont l'eau et le carbone qui créent la vie ! ». Les scientifiques ont de vrais arguments qui vont dans ce sens.

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