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Mais pourquoi tant de gens crient-ils à la dictature contre des mesures du monde physique tout en acceptant les pires atteintes à leur vie privée dans le monde numérique ?
©Grant HINDSLEY / AFP

Menace

Mais pourquoi tant de gens crient-ils à la dictature contre des mesures du monde physique tout en acceptant les pires atteintes à leur vie privée dans le monde numérique ?

Plus distante, moins concrète, la menace est pourtant bien réelle.

Alexandre Villeneuve

Alexandre Villeneuve

Alexandre Villeneueve est associé de JIN, une agence de conseil en communication d'influence, spécialisée dans le digital. Il exerce en tant que Directeur Conseil et Qualité.

Il est co-auteur avec Edouard Fillias du blog E-Reputation et du livre E-Reputation (Ellipses - 2012).

 

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Pascal Comas

Pascal Comas

Pascal Comas est trader pour son propre compte. Passionné de musique, il collabora avec de grandes maisons de disques à la sortie des albums d'IAM, Massive Attack... Auteur d'un pamphlet intitulé Pensées à Rebrousse-Poil, il fut également co-directeur d'une grosse start-up suédoise.

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Vendues en France depuis juin dernier, les enceintes Amazon Echo gardent une copie de tout ce qu'Alexa, l'assistant vocal, enregistre après avoir entendu son nom. La prochaine frontière de la Silicon Valley : mettre nos maisons sur écoute. Pourquoi ces entraves au respect de la vie privée préoccupent-elles moins dans le débat public que les menaces sur les droits civiques (loi anticasseurs, gardes à vue de Gilets Jaunes etc.) ?


Pascal Comas : Il y a plusieurs raisons. Bien des utilisateurs, même parmi ceux qui sont a priori méfiants vis-à-vis de Facebook ou autres réseaux sociaux, ne pensent pas à l’utilisation qui va être faite de leurs données alors qu’ils sont occupés à interagir, rechercher ou acheter. 
Encore plus nombreux sont ceux qui se disent, "OK, ils espionnent ce que je fais, mais comme je n’ai rien à me reprocher, pas de problème !”. D’autres enfin pensent que c’est une concession nécéssaire pour pouvoir utiliser ces services à bas prix ou gratuitement.  Pour ce qui est du débat public, la vie privée est intimement liée à la liberté. Or la liberté, celle contre la perte de laquelle Huxley ou Orwell nous ont mis en garde, est malheureusement beaucoup moins une valeur essentielle pour les generations actuelles, que pour celles du passé qui se sont battues pour elle. Le mantra de notre époque est l’égalité, pas la liberté. 

Alexandre Villeneuve : Je n’ai pas vu d’étude démontrant un intérêt plus important pour les droits civiques que pour le respect de la vie privée. Les récentes lois anticasseurs et les gardes à vues semblent moins choquer que les violences policières contre les gilets jaunes, notamment celles qui ont entrainé des accidents graves. On pense évidemment aux maintenant fameux LBD. A tel point qu’une quarantaine d’ophtalmologues universitaires dans une lettre à Emmanuel Macron demandent un moratoire suite au nombre d’éborgnés.
Il est vrai qu’à la différence des droits civiques les questions de vie privée restent souvent un débat de geeks. Sans doute d’abord, les internautes utilisent des applications et des services en ligne toute la journée. Ils y échangent déjà un volume de données personnelles incroyable : carte d’identité, numéro de carte bancaire, des messages/photos/vidéos intimes etc. Aujourd’hui, nous avons pris l’habitude de faire confiance. Qui vérifie avant une inscription à un service le sérieux de la société éditrice ? Et en même temps, ils peuvent se dire pourquoi faire, vu la fréquence des failles de entreprises les plus crédibles, Facebook en tête. On pense notamment aux 14 millions d’utilisateurs Facebook qui ont vu pendant 10 jours leurs messages privés rendus publics .
Ainsi, le danger est partout, et vu la complexité certaine des outils numériques, il est difficile d’évaluer les risques. Si je dois payer par carte bancaire un hôtelier, dois-je le faire en ligne ou par téléphone ? La réponse tranchée n’est pas si tranchée. Je souhaite sécuriser mes photos, mais pour ma vie privée, je refuse de les sauvegarder en ligne et les met sur un disque dur à la maison. N’ai-je pas plus de chance que ces photos disparaissent dans un vol ?

 

D'après Amazon, les archives vocales d'Alexa sont conservées pour entraîner son intelligence artificielle. Le dilemme entre confort de vie grâce à la technologie et respect de la vie privée est-il insoluble ?

Pascal Comas : Je ne le pense pas. Les utilisateurs devraient pouvoir paramétrer exactement ce qu’ils sont prêts a dévoiler de leur vie privée. 
Sachant qu’on ne peut avoir le beurre et l’argent du beurre. Mais bien entendu il faut pouvoir s’assurer que du côté des sociétés ayant accès à nos datas les clauses du contrat sont respectées.

Ce n’est pas un sujet simple. La loi RGPD de l’UE part certes d’une bonne intention, mais elle a deux inconvénients majeurs : l’accumulation de demandes d’autorisations qui encombrent la navigation,
et surtout l’inaccessibilité depuis l’Europe de certains sites étrangers qui n’ont pas les moyens de gérer les contraintes de cette loi et préfèrent refuser l’accès aux internautes. 
Concrètement certains sites d’information indépendants (et donc essentiels en termes de contre pouvoir et de diversité d’opinion) sont donc devenus inaccessibles. Ce n’est pas un progrès. 

Alexandre Villeneuve : L’intelligence artificielle permet de développer des outils toujours plus puissants. Pour rester sur la voix, l’IA a permis à la reconnaissance vocale de faire un bon incroyable en quelques années. Si pour l’instant le grand public n’a pas si massivement adhéré que cela, son amélioration et les perspectives de la traduction instantanée font de la voix une future interface star. C’est surtout vrai lorsque l’interface tactile n’est pas facile, en voiture en premier lieu. C’est salvateur pour les personnes en handicap ou les seniors. C’est aussi utilisé dans les lieux d’intimités, on ne va pas demander à Alexa d’envoyer un SMS à sa femme au bureau ou dans le bus.
Les assistants vocaux Amazon, Siri, Google… et les autres pour se déclencher à leur « sésame » respectif doivent écouter 24/24h toutes les conversations. S’ils disent n’enregistrer qu’au moment où on les appelle, cela n’a pas empêché des déclenchements par erreurs d’Alexa et par exemple l’envoi par email d’une conversation privée d’un couple à un collègue du mari . D’autres vont plus loin et pensent que ces conversations privées sont utilisées pour le ciblage publicitaire . Si cela semble être une rumeur, c’est sans doute le signe d’une prise de conscience .

C’est important car aujourd’hui des salariés d’Amazon écoutent des conversations privées et sont potentiellement capables de faire des croisements pour retrouver votre identité . Est-ce vraiment si important de pouvoir lancer par la voix sa chanson favorite à l’autre bout de son salon pour accepter cela ? Pour plus d’intimité, l’effort de traverser le salon d’appuyer sur le bouton « mute » pour lancer le micro ne paraît pas surhumain.

 

Serait-on entré dans un "capitalisme de surveillance", selon les termes employés par le député Jordan Cunningham, parrain d'un projet d'une loi anti-écoute en Californie ?

Pascal Comas : Je ne fais pas un procès d’intention à Amazon. Il est naturel d’un point de vue technique de vouloir accumuler les datas pour améliorer l’intelligence artificielle. Mais les capacités de stockages
sont devenues quasiment illimitées, et sans contrainte les sociétés sont bien entendu tentées de conserver les datas qui représentent une valeur. Le danger vient de la conjonction de deux éléments :

D’une part les lois, les règles du jeu et même les repères moraux changent en permanence, surtout à notre époque de surenchère émotionnelle et morale. 
Vos datas issus de l’enregistrement de faits et gestes “autorisés” ou acceptés pourraient donc ressortir à un moment propice, alors qu’ils sont devenus hors la loi ou considérés comme inadmissibles. 
C’est un peu ce qui arrive déjà avec de nombreux procès - moraux - d’évasion fiscale alors que les actions d’optimisation fiscales, ou d’évitement par choix de certaines juridictions 
étaient parfaitement légales, et justifiées du point de vue de la liberté et du droit de propriété par des taux d’imposition abusifs. 
Et je ne défends pas ici les Big Techs qui d’un côté défendent un agenda progressiste plein de taxes mignonnes, et d’un autre coté se contorsionnent pour concentrer leurs revenus dans les zones fiscalement les plus attractives,
sans contribuer dans les territoires ou ils génèrent du revenu. 

D’autre part, justement le biais politique des Big Tech, qui donne lieu aujourd’hui a une censure hallucinante sur Twitter, Facebook, Youtube… de beaucoup de voix opposées aux opinions 
de ces messieurs. Même si on voudrait nous faire croire qu’il s’agit de faire taire les discours de haine, il suffit de prendre connaissance des dossiers pour savoir qu’il s’agit d’une 
censure pure et simple d’opinions qui dérangent le consensus progressiste de la côte ouest des USA, dès lors que les détenteurs de comptes commencent à avoir un peu d’audience. 
Le danger Orwéllien est donc bien réel et nous avons, par notre préférence et complaisance pour des services gratuits, alimenté la bête. 

Et bien entendu les Etats, qui mettent leur nez partout et réglementent à tout va, sont totalement absents lorsqu’un arbitre impartial est nécéssaire et qu’il s’agit de 
défendre la liberté (d’opinion, d’expression et d’information). 

Alexandre Villeneuve : Je dirai même dans « l’ère de la surveillance », en rappelant que le pays le plus avancé dans ce domaine est la Chine. Toutes les communications numériques sont surveillées, le pays se trouvant dans une sorte de grand Intranet local. Il y a des centaines de millions de caméras dans le pays . Une surveillance couplé à une reconnaissance faciale très avancée (encore l’IA). Elle est ainsi utilisée largement pour le paiement dans les boutiques avec une caméra que l’on doit fixer, mais dans certaines boutiques il suffit même de rentrer-sortir, les caméras de sécurité étant suffisante pour lancer le paiement en détectant les produits et l’acheteur. Les caméras sont partout en Chine, l’illustration la plus insolite est sans doute la reconnaissance faciale utilisés pour éviter le vol de papier toilette .
La reconnaissance faciale est utilisée plus largement dans un vaste programme de « crédit social » , ou chaque mauvaise action (pas de respect d’un stop, fume dans les lieux publics…) donnent des pénalités qui in fine, peuvent entrainer sanctions. Des millions de Chinois ont déjà été interdits de déplacement, les bornes étant à reconnaissance faciale.

Evidemment, nous n’en sommes pas là en Europe. Toutefois, la sécurité plait au foule. Nice teste la reconnaissance faciale sur la voie publique et Mounir Mahjoubi, ex-secrétaire d’État chargé du Numérique et candidat à la mairie de Paris, propose de déployer 240 drones équipés de caméras dans la capitale. Les Français, comme les Chinois sont prêt à sacrifier beaucoup pour plus de sécurité avec l’argument simple « quel est le problème si on n’a rien à se reprocher ? »

Pour revenir sur les données personnelles fournies en masse à Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les fameux GAFAM. Les Européens ont 2 problèmes de taille. Tout d’abord, ils perdent la maitrise de leurs données, qui tombent sous le joug des lois américaines. Mais sans doute pire, avec nos données nous permettons d’améliorer les algorithmes d’intelligences artificielles américains, ceux-là même qui drainent une grande partie de la richesse de l’économie mondiale.

A mon sens, Jordan Cunningham a peu de chance de se faire entendre, car les États-Unis ne peuvent pas se permettre de loi contraignante à l’instar du RGPD européen. Tout simplement car ils risqueraient de perdre du terrain dans la bataille pour l’hégémonie technologique engagée contre les Chinois. Il faut seulement compter sur la prise de conscience et sur une demande des consommateurs pour imposer aux entreprises plus d’effort sur la vie privée et la transparence. 

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