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Des piments Jalapeno du Mexique.
©Reuters

C'est bon quand ça fait mal

Mais pourquoi mange-t-on du piment ?

Le piment provoque une douleur objective via la brûlure qu'il génère. Une douleur que certains savent apprécier à sa juste valeur.

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard

Catherine Grangeard est psychanalyste. Elle est l'auteur du livre Comprendre l'obésité chez Albin Michel, et de Obésité, le poids des mots, les maux du poids chez Calmann-Lévy.

Elle est membre du Think Tank ObésitéS, premier groupe de réflexion français sur la question du surpoids. 

Co-auteur du livre "La femme qui voit de l'autre côté du miroir" chez Eyrolles. 

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Atlantico : Le piment est un aliment qui provoque une douleur objective, via la sensation de brûlure générée par la capsaïcine. Pourtant, l'aliment a de nombreux amateurs. Par quel mécanisme psychologique peut-on être attiré par un aliment qui "nous fait du mal" et qui n'a, en plus, guère de propriétés nutritives ?

Catherine Grangeard : Les amateurs de piments réfuteraient immédiatement que le piment fait mal ! Pour eux, ils sont forts, ils chauffent, ils ont du goût,… Déjà, ils différencieraient les piments. Les connaisseurs utilisent tel piment pour tel usage, à la fois parce qu’ils les trouvent bons et apprécient des nuances que d’autres ignorent.

Les scientifiques leur reconnaissent des vertus. De nouvelles études indiquent  que le piment fort protège la muqueuse de l’estomac et pourrait contribuer à prévenir les lésions gastriques associées à l’emploi des analgésiques anti-inflammatoires. De plus, iI est riche en calcium et en vitamine A, B 6, C, E et K. Enfin, il pourrait diminuer le risque de souffrir de maladies cardiovasculaires et du cancer, contribuer à prévenir le diabète et stimuler le métabolisme.

Dans une étude menée en laboratoire au Royaume-Uni, on a découvert que la capsaïcine, substance qui confère au piment sa saveur piquante, pouvait détruire les cellules cancéreuses du poumon et du pancréas sans s’attaquer aux cellules saines voisines. Selon les chercheurs, c’est ce qui explique que les taux de certains cancers soient plus faibles chez les Mexicains et les Indiens que chez les Occidentaux.

Les résultats de deux études menées en Australie apportent d’autres nouvelles réconfortantes : la consommation de plats pimentés contribue à protéger contre l’accumulation de cholestérol dans le sang et à diminuer les besoins en insuline, ce qui pourrait jouer un rôle dans la prévention et le traitement du diabète. Il serait aussi antioxydant…

Pour profiter de toutes ces vertus, il faut toutefois éviter d’en abuser. 

 

Même si le piment s'est largement mondialisé, certaines populations sont de grandes consommatrices de piment, quasiment à chaque repas. Pourquoi un tel engouement collectif chez certaines populations ? La logique d'attraction est-elle la même que celui qui découvre le piment "sur le tard" ?  

 

Géographiquement, chaque population a ses préférences qui dépendent de l’agriculture locale. En France, les vignes font partie du patrimoine. Il faut rappeler, que tout le monde n’aime pas naturellement le vin. Ainsi, le Mexique produit et aime les piments… Les qualités des produits séduisent les personnes qui les connaissent depuis toujours. Certaines personnes en les découvrant vont ou non les aimer. C’est d’une part, une affaire de goût et cela dépend d’autre part des attributions qui sont faites aux produits.

"Pimenter sa vie" est une expression qui montre les connotations positives qui sont associées au piment. Outre colorer les plats, il les anime. Un plat sans piment, pour les amateurs bien sûr, manquerait de vigueur, de caractère. Là où ces amateurs sont sensibles positivement, d’autres n’y voient que du feu.

Ces différences d’appréciation se retrouvent pour divers mets ; le fromage est détesté dans divers endroits du monde, par exemple.

Le désir rend tolérant ! si la personne pense que c’est bon pour elle, soit par les vertus censées accompagner le plat soit par association d’idées.

Toute chose égale par ailleurs, y a-t-il un profil particulier qui peut prédisposer une personne à apprécier les aliments "douloureux" comme le piment ? Cela peut-il renvoyer vers d'autres comportements alimentaires ? 

Encore une fois, elle peut aimer tout simplement. Tous les goûts sont dans la nature ! Là où vous voyez que c’est douloureux, d’autres vont trouver cela stimulant … C’est affaire d’interprétation. Lorsque ces piments sont présentés comme possédant des propriétés aphrodisiaques, brûle-graisses, digestives, favorisant une alimentation plus équilibrée… par le milieu d’appartenance d’un individu, il est fort à parier que s’habituer au feu dans la bouche devient un rite de passage de l’enfance à l’adolescence, par exemple, un signe de virilité...

Il est aussi appris que ce feu ne s’éteint pas avec de l’eau. Les matières grasses rendent solubles la capsaïcine. Alors, sera absorbée une gorgée de lait, consommé un aliment contenant de l’huile ou toute matière grasse… La transmission de l’antidote fait partie de la vie locale. L’éducation initie aux savoir-être.

Lors d’un voyage, par exemple, cette impression "d’en être" crée l’envie d’apprivoiser telle ou telle nourriture, les boissons et autres pratiques... Cette initiation au monde de l’autre passe par des habitudes alimentaires qui sont parfois déconcertantes… On rapporte alors des souvenirs de voyages, parfois excellents, parfois moins.

L’effet chauffant du piment est peut-être euphorisant, voire aphrodisiaque… Si ces vertus qui lui sont prêtées se vérifient, déjà parce que les gens y croient, on peut comprendre le désir d’accéder à ce qu’elles promettent. C’est encourageant pour consommer quelque chose d’aussi fort… Il faut en passer par là pour obtenir les qualités visées. Si le but est atteint, l’envie d’y revenir s’enclenche…

Si l'attrait pour le piment est psychologique, peut-il y avoir un risque d'accoutumance chez ceux qui en consomme constamment ? Ceux qui n'apprécient plus de manger un plat si ce n'est pas épicé, sont-ils "addict" ? 

Comme on le soulignait au point 1, l’abus est mauvais pour la santé… comme tout abus. Les habitudes alimentaires sont responsables que l’on aime ou que l’on n’aime pas quelque chose. Certains peuples adorent des produits que d’autres détestent. Si l’on fait partie du groupe, on ne voit pas où est le problème. Si on n’en fait pas partie, il en va tout autrement.

Il est difficile de se passer de ce que l’on connaît. Lorsque le médecin conseille de supprimer le sucre, le sel, nous avons ici beaucoup de mal. Nous trouvons les aliments fades. Même pour des raisons de santé, c’est souvent difficile. Des substituts sont proposés à ceux qui ont du mal à s’en passer. Pour le sucre, ces substituts ne semblent pas inoffensifs et pourtant peu de personnes arrivent à accepter de manger plus nature…

Bien sûr qu’une accoutumance existe, physiquement, psychiquement. Les goûts sont fabriqués et ils font partie de la vie. Le manque témoigne alors que l’on est accroché à ces habitudes de consommation plus que l’on croit. Les immigrés ont bien du mal à adopter la nourriture du pays d’accueil et s’ils le peuvent ils essaient de trouver les ingrédients rappelant le pays. On sait qu’en ville, il y a des produits, pour les autochtones, exotiques, dans tel quartier. L’identité est constituée de ce qu’on mange, comment on le prépare, les ingrédients… C’est complexe de se bien nourrir au regard des directives diététiques, comme chacun le sait, car il se joue sur ce terrain tout autre chose que de la rationalité… La saveur de la vie dépasse souvent la raison la plus élémentaire. Le piquant de l’existence est recherchée et la nourriture en témoigne largement.

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