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Le cofondateur de Vice Media, Gavin McInnes, lit un discours écrit par Ann Coulter devant une foule lors d'un rassemblement conservateur à Berkeley, en Californie, le 27 avril 2017.
Le cofondateur de Vice Media, Gavin McInnes, lit un discours écrit par Ann Coulter devant une foule lors d'un rassemblement conservateur à Berkeley, en Californie, le 27 avril 2017.
©Josh Edelson / AFP

Bonnes feuilles

Liberté d’expression ou contrôle de la parole : les campus dans la tourmente

Monique Canto-Sperber publie « Sauver la liberté d’expression » aux éditions Albin Michel. Jusqu'où laisser les apprentis censeurs d'aujourd'hui définir ce qu'on peut dire et ce qu'il faut taire ? La parole publique est déjà l'objet d'un rapport de forces, elle sera demain l'enjeu d'un conflit. Le temps des injonctions est révolu, il faut désormais résister. Extrait 1/2.

Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber

Monique Canto-Sperber est philosophe. Elle a enseigné à l'université avant d'entrer au CNRS comme directrice de recherche. Elle a dirigé l'École normale supérieure, puis établi et présidé l'université de recherche Paris-Sciences-et- Lettres. Elle a publié de nombreux ouvrages traduits en plusieurs langues, dont L'Inquiétude morale et la vie humaine (PUF, 2001), Le Bien, la guerre et la terreur (Plon, 2005), et dirigé le Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale (PUF, 1996, 3e éd. 2005). Elle est l'auteur de nombreux essais sur le libéralisme, dont Le Socialisme libéral : une anthologie – Europe-États-Unis (avec Nadia Urbinati, Esprit, 2003) et Les Règles de la liberté (Plon, 2003).

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Au début de l’année 2015, je me suis inscrite sur le site FIRE (Foundation of Individual Rights on Education), fondé en 1999 pour défendre la liberté d’expression sur les campus des universités américaines. J’avais alors la conviction que l’avenir de la liberté d’expression pourrait se lire à livre ouvert dans les campus universitaires, et que ces derniers seraient un lieu d’observation idéal pour arpenter et baliser le champ de bataille que deviendrait la liberté d’expression au sein des sociétés libérales, le miroir en quelque sorte de la démocratie moderne et de son avenir. Dans le monde clos des universités, on voyait en effet s’affirmer de manière de plus en plus revendicative une sensibilité exacerbée à l’égard de propos ou attitudes perçus comme des offenses à portée politique, raciale ou sexiste, on observait in statu nascendi de quelle façon associations et groupes militants multipliaient les pressions afin d’établir un contrôle de la parole. Des formes nouvelles de censure y voyaient le jour, dénonçant des discours et des comportements qui n’étaient pourtant en rien passibles d’une incrimination pénale et avaient largement cours dans la société.

Il paraissait alors probable que cette tendance ne manquerait pas de se répandre dans l’ensemble de la société aux États-Unis, dans les pays libéraux, et aussi en France, où le monde universitaire est un microcosme, concentré de talent, de certitude de soi et de sentiment de déclassement social. L’objection commune selon laquelle les lois françaises protégeraient d’autant plus efficacement la liberté d’expression qu’elles prévoient des poursuites pénales pour certains usages du langage (en particulier les propos antisémites, négationnistes, racistes et sexistes), poursuites qui devraient rendre de telles pressions sans objet, me paraissait peu fondée. Il est vrai qu’aux États-Unis le Premier amendement à la Constitution reconnaît une grande liberté de parole à des propos qui, en France, seraient sanctionnés par la loi, ce qui laisse le champ libre aux protestations de la société contre les usages abusifs de la liberté d’expression. Mais on ne saurait en conclure que là où le droit est restrictif, de telles protestations n’existeraient pas. De fait, les intimidations qu’on observe outre-Atlantique, et qui se multiplient aujourd’hui en France, illustrent dans ces deux pays la même volonté de la part de ceux qui en sont les auteurs d’imposer à tous leur conception de ce qui est tolérable ou non ; elles traduisent pareillement leur volonté d’influencer, voire de dominer la parole publique. C’est là un fait à constater, le déplorer ne sert à rien, le déclarer illégitime non plus, mieux vaut l’analyser comme facteur majeur d’un rapport de force dont le contrôle de la parole est devenu l’objet.

 

L’ENJEU DOMINANT : L’ACCÈS DE PAROLE

La forme caractéristique que prend la censure au sein des universités est l’interdiction de parole prononcée à l’encontre de personnalités extérieures, invitées par des groupes d’étudiants, des professeurs ou par l’université elle-même. Cette pratique existe depuis les années 1960 ; elle visait alors le plus souvent des personnalités connues pour leurs positions conservatrices ou identifiées à droite du spectre politique. Il s’agissait déjà, comme à présent, d’une censure préventive : ce qu’on savait du passé ou des engagements des orateurs invités suffisait à justifier qu’on les empêchât de parler. Mais la censure universitaire d’aujourd’hui, qui prend surtout la forme de « désinvitations », ou no-platforming en anglais, largement popularisée depuis quelques années sous le nom de cancel culture, s’en distingue par son caractère systématique et militant, elle est devenue une arme redoutable au service d’une stratégie globale de contrôle de parole.

À l’été 2017, un groupe d’étudiants conservateurs déclara son intention d’organiser sur le campus de Berkeley en Californie une semaine de manifestations consacrées à la liberté d’expression (Free Speech Week). Plusieurs personnalités connues pour leurs positions hostiles à l’immigration, certaines proches de l’administration Trump, devaient y participer. Un appel au boycott fut aussitôt lancé par un ensemble de professeurs, tandis que des étudiants multipliaient les lettres ouvertes qui décrivaient leur malaise à l’approche de l’événement. Cet incident faisait suite à de nombreux autres où des orateurs conservateurs (Milo Yiannopoulos, David Horowitz, Ann Coulter), invités par des étudiants, avaient été empêchés de prendre la parole, ce qui, en raison de leur notoriété, suscita chaque fois une controverse nationale largement relayée par la presse.

Le 23 août, soit quelques semaines avant la date où la Free Speech Week aurait dû se tenir, dans l’espoir de désamorcer les appels au boycott, la chancelière de l’Université, Carol Christ, s’adressa solennellement aux étudiants pour leur rappeler que la censure ne s’arrêtait jamais en chemin, qu’elle menait toujours trop loin et que même des propos choquants, comme ceux de Charles Murray (qui avait voulu montrer dans son livre The Bell Curve, publié en 1994, que les politiques sociales en faveur des jeunes issus de milieux défavorisés étaient contreproductives), avaient pu susciter en leur temps des répliques académiques brillantes et fécondes pour la recherche, fait qui témoignait de l’utilité des propos les plus transgressifs. En conclusion, la chancelière encouragea les étudiants à assister aux conférences de la Free Speech Week et à y manifester leur opposition de manière pacifique. Cette adresse n’eut aucun effet. Constatant que la tension montait et redoutant des confrontations violentes, la chancellerie de l’université se résolut à annuler l’ensemble de la manifestation.

Le 24 avril 2019, dans les murs de Sciences Po, à Paris, Alain Finkielkraut fut la cible d’invectives destinées à empêcher la tenue de sa conférence « Modernité, Héritage et Progrès », les protestataires affirmant dans un tract diffusé peu avant qu’« il ne peut exister de dialogue avec des individus aussi profondément réactionnaires qu’Alain Finkielkraut, qui par leurs propos et idées mettent nos existences en danger ». Quelques mois plus tard, le 12 novembre 2019, François Hollande dut renoncer à donner une conférence à l’Université de Lille : après avoir forcé les portes de l’amphithéâtre, des étudiants envahirent la salle, tandis que les pages de son ouvrage, Répondre à la crise démocratique, publié peu avant, voletaient partout : il lui était reproché de n’avoir pas remédié à la précarité étudiante au cours de sa présidence.

J’ai été moi-même à maintes reprises, dès 2005, comme directrice de l’École normale supérieure, confrontée à des pressions parfois violentes dirigées contre des personnalités invitées par des élèves, par des enseignants ou par moi-même. Elles visaient pour l’essentiel des responsables politiques du centre gauche, du centre droit et de droite, français et étrangers, entre autres Pascal Lamy et Kemal Dervis, économiste et ancien ministre des Finances turc. Leurs conférences purent malgré tout se tenir, et il est probable qu’aucun d’eux n’a pensé alors que les modifications de dernière minute qui leur étaient proposées (une autre salle aménagée juste avant la conférence, un accès par les souterrains, voire un déplacement dans une institution voisine) n’avaient d’autre but que de leur permettre de s’exprimer malgré les menaces de perturbation. Aucune manifestation ne fut annulée, les intimidations restèrent donc sans effet.

Du moins jusqu’en 2010 où il apparut que la donne avait changé : je le compris à l’occasion de la venue à l’ENS d’historiens israéliens censés participer à un débat organisé par des élèves du Club de culture juive sur le livre récemment paru de Schlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. Aucun des invités ne parvint à se faire entendre, toute tentative de s’exprimer étant couverte par les cris « Israël tueur d’enfants ! ».

Dans les deux ans qui suivirent ces événements, les conférences programmées purent être maintenues, mais il était de plus en plus difficile de contrôler la violence des protestations.

Extrait du livre de Monique Canto-Sperber, « Sauver la liberté d’expression », publié aux éditions Albin Michel.

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