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Hier ont eu lieu de grandes manifestations de surveillants de prison à travers toute la France.
Hier ont eu lieu de grandes manifestations de surveillants de prison à travers toute la France.
©Reuters

Violence

Les prisons françaises hors de contrôle ? Tout ce qu’on sacrifie sur l’autel de la non-politique carcérale menée depuis des années

Mardi, des manifestations rassemblant des milliers de surveillants de prison ont été organisées devant les établissements pénitenciers à travers toute la France afin de dénoncer la série d'agressions de surveillants qui semblent impuissants face à la violence du milieu carcéral.

Farhad  Khosrokhavar et Xavier Bebin

Farhad Khosrokhavar et Xavier Bebin

Farhad Khosrokhavar est sociologue franco-iranien, directeur de recherche à l'EHESS, et auteur de Quand Al Qaïda parle : témoignages derrière les barreaux.

Xavier Bebin est secrétaire-général de l'Institut pour la Justice, juriste et criminologue. Il est l'auteur de Quand la Justice crée l'insécurité (Fayard)

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Atlantico : Hier ont eu lieu de grandes manifestations de surveillants de prison à travers toute la France. Ils dénoncent notamment les agressions répétées de surveillants par des détenus. La dernière en date, celle du 9 juin, s'est soldée par la prescription de 15 jours d'incapacité temporaire de travail (ITT) pour l'un des surveillants agressés. Peut-on dire que les criminels sont aujourd'hui suffisamment encadrés au sein des établissements pénitenciers ?

Farhad Khosrokhovar : La violence en prison est principalement due à la surpopulation carcérale et au fait qu'il y a un tiers de détenus psychologiquement instables, dont la violence peut se déchaîner sans cause rationnelle apparente. Par ailleurs, il y a aussi le caractère cumulatif des griefs des détenus : leur colère peut tomber sur le premier venu, surveillant ou détenu. Il y a également beaucoup d'agressivité entre les détenus, mais cette violence-là n'est pas mise en perspective parce qu'elle n'intéresse pour ainsi dire personne.

Il n'y a qu'une chose qui m'étonne en réalité : que la révolte des surveillants pénitenciers ne soit pas plus importante encore. Pourtant, d'après les chiffres, à la première occasion ils demandent des mutations : le taux de turn-over des surveillants en prison dans les maisons d'arrêt autour des grandes villes est énorme. Tout comme d'ailleurs le taux de suicide. Cette problématique du suicide se retrouve également chez les détenus, en plus d' un taux de médicalisation très important. En effet, environ 60 % de ces derniers sont médicalisés, et on estime même qu'un tiers d'entre eux a des problèmes psychiques très graves.
Tous ces problèmes font qu'un surveillant est soumis à des pressions psychologiques énormes, des rapports de force dans un milieu qui plus est très hostile. On a transformé la prison en un enfer sur terre où les uns et les autres se détestent mutuellement alors qu'ils auraient pu se respecter davantage. Il faudrait réduire de moitié le nombre de détenus pour que la prison française dans son état actuel fonctionne correctement.

Xavier Bébin : Non. Dans beaucoup de prisons, une petite minorité de détenus fait la loi. Et ce sont les surveillants qui ont la peur au ventre alors qu’ils ne font que leur travail. Peur de se faire agresser parce qu’ils auront surpris un détenu en train de fumer du cannabis ou parce qu’ils auront trouvé un téléphone portable dans une cellule. Les détenus eux-mêmes, pour une bonne partie d’entre eux, ont une peur bleue de ces caïds qui tiennent nos prisons. Récemment, un homme a refusé de regagner sa cellule après une permission de sortie car il craignait pour sa vie en prison. Il l’a expliqué clairement aux médias : « Les gens qui ne font pas entrer de cannabis en prison, ils se font lyncher ».

Ne pointer que la surpopulation carcérale comme responsable de tous les maux de la prison en France n'est-il pas éluder une part de la vérité ? Quels sont les autres paramètres à prendre en compte ?

Farhad Khosrokhovar : Les uns et les autres, en se déshumanisant, se font subir mutuellement des misères. L'institution carcérale en France est très compétente pour gérer de vrais criminels. D'un côté, les normes européennes deviennent de plus en plus restrictives, et d'autre part il y a des surveillants soumis à des injonctions contradictoires. Il faudrait réellement envisager d'autres solutions que cet enfermement-là : le résultat de cette politique carcérale est catastrophique, autant pour les détenus que pour les surveillants pénitenciers. Avec la surcharge de travail et les exigences de travail, cette institution carcérale n'est pas fautive, elle ne fait que faire appliquer des règles qu'on lui impose. La prison devient une école du crime : il y a beaucoup de détenus qui s'orientent vers une vie plus équilibrée, mais d'autres deviennent des criminels plus aguerris. C'est un phénomène inéluctable, il est très difficile de les séparer les uns des autres. Et en même temps, si on les isole totalement, on les pousse au suicide, à des violences inouïes contre les surveillants. Ce dont on peut être sûr, c'est qu'en mettant un nombre de plus en plus élevé de gens en prison, on ne résout pas les problèmes. Nous nous trouvons dans une société qui engendre sa propre criminalité. Aux Etats-Unis, il y a environ 8 à 9 fois plus de prisonniers : or, ce n'est pas pour autant que le taux de criminalité est moins important. L'incitation à la punition sous forme carcérale ne résout pas tous les problèmes de société, même si une société sans prison ne peut pas fonctionner.

Xavier Bébin : La surpopulation carcéral est un scandale, et rend sans doute plus difficile le maintien de la discipline et de la sécurité en prison. Mais ce n’est pas le problème essentiel. L’administration pénitentiaire, sous la pression de responsables politiques remplis de bons sentiments mais déconnectés des réalités, a concentré son effort sur l’amélioration des conditions de vie des détenus, au mépris de la sécurité minimale qui est due aux surveillants et aux détenus les plus vulnérables. Ainsi, le syndicat FO-pénitentiaire se plaint régulièrement du fait que les surveillants se font insulter, cracher dessus et agresser en toute impunité. Les « rapports d’incidents » qu’ils peuvent rédiger ne sont pas pris en compte par leur hiérarchie. Il faut dire que les directeurs de prison sont d’autant mieux notés que leur quartier disciplinaire est peu fréquenté. Autrement dit, plus l’impunité est forte, mieux il est considéré par l’administration centrale. 

Dans les médias, on ne parle que de surpopulation carcérale et d’insalubrité des prisons. Ce sont de vrais problèmes, même si les prisons insalubres se font de plus en plus rares, fort heureusement : elles ne concernent plus que quelques établissements anciens et vétustes : Les Baumettes, Fleury Mérogis, la Santé. Mais dans 90 % de nos prisons, les conditions matérielles sont correctes et, s’agissant des nouvelles prisons, on peut même dire qu’elles sont excellentes. Le problème est qu’on laisse totalement de côté la question de la sécurité : sécurité des gardiens, sécurité des détenus et sécurité de la population en général. Rachida Dati a fait voter une loi interdisant les fouilles systématiques des détenus à l’issue des parloirs. Résultat, un criminel aussi dangereux que Rédoine Faïd a pu se procurer des explosifs et s’évader de prison. Cette loi relève de l’angélisme le plus caricatural : les fouilles ne sont désormais tolérées que pour les détenus les plus « dangereux », alors qu’on sait très bien que les caïds font pression sur les détenus les plus vulnérables pour les obliger à faire passer des objets au parloir.

Est-ce qu'on peut parler de laxisme de la justice envers les criminels incarcérés ? N'a-t-elle pas démissionné ?

Farhad Khosrokhovar : Depuis le changement de gouvernement, il n'y a pas eu de réels changements de manière perceptible. C'est le cumul de lourdeurs et d'injonctions contradictoires qui sont responsables de la situation carcérale actuelle. Les surveillants sont écrasés par des exigences qui sont, en plus d'être trop nombreuses, contradictoires. Ils ont de plus en plus de détenus à surveiller avec de moins en moins de moyens.
Dans les maisons centrales, donc qui accueillent des condamnés à des lourdes peines, il y a environ 1 surveillant pour 30 détenus. En maison d'arrêt, environ 1 pour 100. En plus du manque de temps, ils ont également plus de responsabilités qu'auparavant. La relation entre surveillants et détenus est de plus en plus tendue et difficile, si bien que les uns et les autres s'incriminent mutuellement. Dans des cellules d'environ 9 mètre carrés, on entasse 3 voire même parfois 4 détenus. Les répercussions de cette surpopulation retombent sur le personnel pénitencier.

Christiane Taubira parle beaucoup plus qu'elle n'agit, elle n'a pas proposé de réforme radicale et semble davantage être une femme de parole que d'action. La structure carcérale est faite de gens compétents, mais encore faut-il leur donner les moyens d'avoir une vraie politique de gestion. Ceux qui finissent par avoir un traitement de faveur sont les criminels les plus endurcis : la plupart des maisons centrales ressemblent à un hôtel deux étoiles, les prisonniers et les détenus de longue peine ont une vie relativement agréable comparé aux détenus qui subissent des courtes peines dans les maisons d'arrêt.

Xavier Bébin : Oui, on peut dire que notre système judiciaire a démissionné lorsque l’on constate que la plupart des détenus ont des téléphones portables en prison, alors que cela leur est théoriquement interdit, ou qu’ils peuvent se procurer facilement du cannabis, alors que cela ne peut que nuire à leur réinsertion.

Faut-il durcir l'encadrement des détenus ?

Farhad Khosrokhovar : Je ne le pense pas. Si on durcit l'encadrement des détenus, la part de violence irrationnelle s'accroîtra. Il faudrait plutôt envisager de mettre les détenus pqychologiquement instables à part, dans une structure et dans des institutions appropriées. A la limite, on pourrait envisager créer des sections spéciales pour les détenus trop violents - sans que cela soit dû à des problèmes mentaux.  Les criminels endurcis, condamnés à des peines lourdes de plus de dix ans sont correctement encadrés dans les maisons centrales. Si on ôte aux surveillants le droit de fouiller, et si on n'augmente pas le nombre de surveillants, il faut que la société accepte que des phénomènes de violence adviennent. Les conditions de détention actuelles ne sont pas plus difficiles qu'auparavant, mais elles sont devenues plus insupportables. Il y a un changement de subjectivité : il y a trente ans, il y avait une attitude quasi militaire de surveillants vis-à-vis des détenus. Aujourd'hui, cet encadrement n'est plus toléré par les détenus, et les surveillants n'ont plus le droit légal d'exercer leur autorité de cette manière. La France de 2013 n'est pas celle des années 1970. Avant, on pouvait mettre indéfiniment un détenu récalcitrant au "mitard". Maintenant, cette durée est limitée. Les nouvelles générations ne se comportent pas de la même façon. On ne peut plus appliquer certaines normes sans avoir des révoltes au sein de l'établissement carcéral. On ne peut pas avoir une vision simpliste de la violence au sein des prisons. Un directeur d'établissement sera renvoyé s'il a trop de révolte dans sa prison : il veut donc le calme, et peut quelquefois avoir tendance à fermer les yeux sur certaines pratiques au sein de son établissement.

Xavier Bébin : Oui, la prison doit être un lieu de règles et de discipline, et non la continuation, entre quatre murs, de la loi des bandes. Cela passe par une tolérance zéro en cas d’écart disciplinaire, ce qui devrait quand même être la moindre des choses s’agissant de criminels et de délinquants condamnés. Pourtant, c’est l’inverse qui se produit. Il suffit de prendre l’exemple de Tony Meilhon : malgré de multiples agressions envers les gardiens lors de sa détention pour braquages, il a bénéficié d’une permission de sortie à la moitié de sa peine, préalable à une libération anticipée. Les détenus peuvent se permettre beaucoup d’incartades et continuer à bénéficier des remises de peine.

La multiplication de certaines lois visant à respecter la "dignité humaine" n'est-elle pas une solution qui ne prend pas en compte les réalités judiciaires et criminelles actuelles ?

Farhad Khosrokhovar : Effectivement, par exemple la fouille intégrale au corps est aujourd'hui interdite, alors que beaucoup de détenus introduisent des substances ou des objets illicites dans leurs parties intimes. Il y a désormais des petits portables de quelques centimètres qui sont extrêmement faciles à dissimuler...et donc très difficiles à détecter.
Mais ces interdictions relèvent de la réglementation européenne. On peut revenir dessus, en espérant en tirer certaines conséquences positives : cela diminuera certainement la présence et la circulation de drogues en prison. Par contre, cela pourrait, d'un autre côté, accroître l'agressivité déjà très grande des détenus envers le personnel pénitencier. Il faudrait davantage s'attaquer aux causes de l'agressivité actuelle que l'on trouve au sein des prisons. Et là, la surpopulation carcérale, l'absence d'accès au sport et aux autres activités, l'absence de sexualité normale, le manque de loisirs et le faible encadrement des surveillants sont à mettre en cause.

Xavier Bébin : L’agression d’un surveillant est une atteinte à la dignité humaine. On ne peut pas en dire autant d’une fouille au corps, encadrée par des règles et proportionnée à l’exigence de sécurité des gardiens et des codétenus. En fait, le problème est que tout l’effort des pouvoirs publics, ces dernières années, s’est attaché à accroître le bien-être des détenus, sans réaliser qu’il ne faisait que le malheur du plus grand nombre des détenus au profit d’une minorité de vrais caïds.  Il est temps de sortir de l’angélisme et de retrouver une politique judiciaire de fermeté. A l’intérieur de la prison, comme à l’extérieur.

 

Propos recueillis par Juliette Mickiewicz 

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