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Crédits Photo: CESAR MANSO / AFP

Pas de bébés confinement

Les premiers indices d'un baby krach sont-ils là ?

Une étude américaine chiffre à 500.000 le nombre d'enfants qui pourraient ne pas voir le jour l’année prochaine aux Etats-Unis en raison de la pandémie de coronavirus. Cette chute de la natalité peut-elle affecter le monde entier ?

Laurent  Chalard

Laurent Chalard

Laurent Chalard est géographe-consultant. Membre du think tank European Centre for International Affairs.

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Atlantico : Des chercheurs américains affirment dans une étude que, rien qu'aux Etats-Unis, jusqu’à 500.000 enfants pourraient ne pas voir le jour l’année prochaine en raison de la pandémie de coronavirus. Comment en sont-ils arrivés à cette conclusion ? Sur quelles données s’appuient-ils ?  

Laurent Chalard : Ces chercheurs américains, qui sont des économistes et non des démographes, ne s’appuient pas sur des données statistiques réelles, puisque, par définition, les enfants conçus depuis la crise sanitaire de la Covid-19 ne sont pas encore nés, mais sur des modèles statistiques. Ces derniers reposent sur le postulat de base que l’évolution de la natalité post-Covid-19 aux Etats-Unis sera identique à ce qui s’est constaté dans ce même pays lors de la précédente crise économique de 2007-2009 et lors de la précédente grande crise sanitaire, la grippe espagnole en 1918, qui avaient chacune conduit à une réduction de la natalité. En gros, concernant l’impact économique, l’hypothèse est que la baisse des revenus conduit mécaniquement certains ménages à retarder la venue d’un enfant, d’où une diminution de la natalité. Concernant la crise sanitaire à proprement parler, l’hypothèse apparaît différente car, cette fois-ci, elle repose sur le fait que les pics de mortalité sont pour la population une source d’incertitude et d’anxiété face au futur, dans un contexte temporaire de distanciation sociale, défavorable au projet de maternité. Si l’argumentation semble tenir la route, il n’en demeure pas moins qu’elle relève essentiellement d’un exercice intellectuel car les auteurs font des comparaisons hasardeuses, la Covid-19 n’ayant qu’une mortalité très limitée par rapport à la grippe espagnole et ne concernant quasiment pas les personnes en âge de procréer. De même, concernant le lien entre évolution économique et natalité, il n’est pas aussi systématique que cela, les cycles de la fécondité dans les pays développés paraissant déconnectés des cycles économiques. Finalement, les conclusions de ces chercheurs reposent sur un déterminisme économique certain, s’apparentant à des « prophéties vendeuses » médiatiquement, mais dont on peut raisonnablement douter de leur réalisation, même s’il est vraisemblable que la tendance structurelle à la diminution de la natalité aux Etats-Unis devrait se poursuivre en 2021.

Traditionnellement, on dit que des épisodes comme les blackouts (pannes massives de courant) favorisent une petite hausse de la natalité. Avec un confinement qui a forcé à l’intimité mais a durement éprouvé les couples au niveau psychologique, doit-on s’attendre à une variation de la natalité dans les mois qui viennent, dans un sens où dans l’autre ?

Les confinements qu’ont connu la France en 2020, par leur durée (3 mois de restriction de circulation très importante dans une même année) et leur impact psychologique (dont des questionnements existentiels à la clé), ne peuvent être comparés à des blackout, qui n’ont d’ailleurs aucun impact sur la natalité, contrairement à une idée reçue. Concernant les conséquences éventuelles de ces confinements sur la natalité hexagonale, interrogation parfaitement légitime sur le plan scientifique, étant donné leur caractère inédit, deux hypothèses sont possibles. La première est que les couples se retrouvant seuls sans occupation ont eu beaucoup plus de temps de se consacrer à la conception d’un enfant, stimulant donc temporairement la natalité (pendant 3 mois), d’autant que, pour un certain nombre de nos concitoyens, le confinement a été l’occasion d’une réflexion profonde sur le sens de leur vie et d’un processus de ralentissement de leur rythme de vie et de déconnexion par rapport au travail, éléments plutôt favorables à de nouveaux projets, dont celui de la conception d’un premier ou d’un nouvel enfant. La seconde hypothèse, qui se rapproche de celle avancée par les chercheurs américains aux Etats-Unis, serait que face à la peur de lendemains qui déchantent et de la sévère crise économique annoncée, un certain nombre de couples aient préféré ajourner la conception d’un enfant cette année, conduisant à une réduction de la natalité l’année prochaine. Dans les faits, le rapport à la maternité a probablement été très variable selon les couples, ne permettant pas de déterminer à l’avance quelle tendance l’aura emporté ! Nous aurons un début de réponse au printemps 2021, lorsque l’Insee publiera les premières données provisoires sur la natalité en janvier 2021.

Au vu de ce que l’on sait de la natalité pendant les crises, la crise économique qui s’annonce en France et dans le monde est-elle en passe de créer un baby crash en France ? Est-ce ce qui est déjà en train d’arriver en Italie ?

Si l’on peut faire l’hypothèse qu’une fois l’impact du confinement passé, qu’il se traduise par une hausse ou une contraction temporaire de la natalité, la crise économique sévère annoncée serait susceptible d’avoir un impact à la baisse sur la natalité en France en 2022, il convient de rester extrêmement prudent sur toute éventuelle projection. En effet, les démographes ont montré que, dans les pays développés, la fécondité évolue aujourd’hui plus en fonction de changements de mentalités des ménages concernant le rapport à la maternité que de la situation économique. Un exemple frappant concerne l’année 2010 en France, qui correspond au pic de la natalité et de la fécondité constatée depuis la fin du baby-boom, alors que les enfants nés cette année-là ont été conçus en 2009, une année particulièrement défavorable sur le plan économique ! Il s’ensuit qu’un baby crash, entendu comme une réduction d’au moins 10 % du nombre de naissances sur une année, ce qui équivaudrait à environ – 70 000 naissances en France à l’heure actuelle, paraît peu probable, même si la tendance structurelle à la baisse engagée depuis près d’une dizaine d’années est susceptible de se poursuivre. Dans ce cadre, rendez-vous en janvier 2022 pour les résultats provisoires de 2021 !

Enfin, concernant l’Italie, non, à l’heure actuelle, la contraction de la natalité qui se constate depuis 2008 est d’ordre structurelle, liée à une structure par âge extrêmement défavorable, les générations de femmes en âge de procréer correspondant aux classes creuses des années 1990, et à une fécondité très faible, qui tourne autour de 1,3 enfant en femme, largement en-dessous du seuil de remplacement des générations (2,1 enfants par femme). En conséquence, sauf brusque regain miraculeux de la fécondité, la tendance baissière est amenée à se poursuivre, Covid ou non. En effet, comme, pour les autres pays, nous ne disposons pas encore, à l’heure actuelle, de données.

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