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Les perdants magnifiques : Edouard Balladur, ou les caprices du destin

Jean Garrigues a publié un ouvrage collectif, "Les perdants magnifiques: De 1958 à nos jours", aux éditions Tallandier. Ils étaient si proches de conquérir l'Élysée. Mais ils ont échoué ! Pourquoi ces perdants magnifiques n'ont-ils pas atteint le sommet ? Les meilleures plumes de la presse politique sont réunies pour nous offrir une galerie de portraits. Extrait 2/2.

Soazig Quéméner

Soazig Quéméner

Soazig Quéméner a 36 ans. Entrée au Journal du dimanche en 1999, elle y a suivi les dossiers « Environnement » et « Religion » avant d’entrer au service politique en 2010.

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Voilà des années qu’il tente d’infléchir la mémoire collective. De réécrire cette histoire au goût si amer. Il ne viendrait bien entendu pas à l’idée d’Édouard Balladur de remettre en cause sa cuisante défaite. Comment le pourrait-il ? Ce funeste dimanche d’avril  1995, 690 000  voix ont fait toute la différence et permis à son rival Jacques Chirac d’accéder au second tour de la présidentielle avant de l’emporter face à Lionel Jospin. Le rideau tombe alors sur une entreprise éclair et ratée, une candidature lancée de sa voix enrouée le 18  janvier 1995 depuis son bureau de Matignon, achevée par cette sévère désillusion. Il a donc suffi de quatre-vingt-quinze jours pour que celui qui avait été si longtemps soutenu par l’opinion, jusqu’à s’en aveugler, plonge en état de disgrâce.

Depuis, cette puissante déconvenue a même été élevée au rang de concept politique, la « balladurisation » – se dit d’un candidat à l’Élysée déjà désigné vainqueur par les médias car soutenu par des sondages à la fois flatteurs et trompeurs. Une sorte de bulle spéculative qui ne résiste pas à l’épreuve d’une campagne présidentielle. En 2016, le même syndrome a foudroyé Alain Juppé, longtemps favori dans la course à l’Élysée avant, il est vrai, d’être impitoyablement écarté par une présélection inédite : une primaire de la droite et du centre au redoutable effet centrifuge.

Ancien lieutenant d’Édouard Balladur, Nicolas Sarkozy avait alors eu cette remarque cruelle  : « Être candidat des médias, j’ai vu avec Balladur ce que cela a donné. Alain Juppé me fait penser en tout point à Balladur : il n’a pas de charisme. Et quelqu’un qui n’a pas de charisme ne peut pas être élu. » Voilà en tout cas ce que professait l’ancien président de la République, quelques mois avant sa propre déculottée à cette même primaire, incapable d’accéder ne serait-ce qu’au deuxième tour.

Édouard Balladur ne conteste donc pas l’ampleur de sa déconfiture. Non, ce qu’il réfute depuis vingt-cinq ans à longueur d’interviews, c’est l’idée qu’il aurait, lui qui se présentait comme le candidat de « la réconciliation nationale », en dehors des partis, assis sa campagne sur une infâme trahison. Qu’il aurait manqué à la parole donnée à Jacques Chirac quand, en 1993, après la victoire de la droite aux législatives, ce dernier, déjà échaudé par deux années passées à Matignon de 1986 à 1988 à subir les perfidies de François Mitterrand, décide de laisser s’installer rue de Varenne son « cher Édouard », pendant qu’il prépare, lui, une campagne présidentielle à laquelle le nouveau Premier ministre lui a juré ne pas avoir l’intention de participer.

On le sait, quand on l’emporte, la trace de la trahison ou en tout cas de la rupture avec son camp originel peu à peu s’efface. Il n’y a qu’à observer comment ce sujet a disparu du récit du quinquennat et avant, de celui de la victoire d’Emmanuel Macron. Mais quand on échoue, c’est une tout autre affaire.

François Mitterrand l’a bien compris. Le 3 mai 1995, à l’occasion de son dernier Conseil des ministres, après la victoire de Jacques Chirac, et alors qu’il fait ses adieux au grand perdant de la présidentielle, Édouard Balladur, deuxième chef de gouvernement de droite de son règne, le « sphinx » ironise sur la nouvelle cohabitation qui se profile « mais à l’intérieur d’un même camp ». « Elle risque d’être plus délicate », prophétise-t-il justement. Pendant près de vingt ans, la haine entre balladuriens et chiraquiens va en effet structurer tous les jeux de pouvoir au sein de la droite et irriguer l’ensemble de la vie politique française.

« Avec Chirac, nous étions très différents l’un de l’autre. Nous étions même aux antipodes. Il était plus dynamique, plus chaleureux, plus comédien sûrement », reconnaît Édouard Balladur aujourd’hui quand il nous reçoit dans son appartement parisien à la fin de l’hiver 2020. Cinq mois auparavant, en l’église Saint-Sulpice, il rendait un dernier hommage à son ancien rival, de trois ans son cadet. On avait aperçu le nonagénaire cheminant d’un pas alerte, pesant à peine sur sa canne, brièvement salué par le Premier ministre Édouard Philippe, lui-même chiraquien par capillarité après s’être placé sous le mentorat d’Alain Juppé.

Toujours aussi droit dans son fauteuil, Édouard Balladur livre ce qui peut se comprendre, au choix, comme un aveu, une excuse ou un constat froid et lucide. « La vérité est que je n’ai jamais vraiment été à l’aise dans le milieu politique », confie-t-il. Mais pourquoi alors ces années au pouvoir et cette éprouvante campagne de 1995 ? Il réfléchit un moment. « Parce que le gouvernement, c’est très intéressant, cela m’a toujours intéressé », admet-il. Autrefois, quand on lui demandait pourquoi il avait accepté d’être Premier ministre en 1993, il répliquait : « Parce que j’avais l’impression que je pouvais faire un peu moins mal que les autres. » Mais faut-il toujours se fier exactement à ce que dit ou laisse paraître Balladur, à ce qu’expriment ses manières policées ? « Sous ses rondeurs affables, il abrite une colonne vertébrale en acier », disait de lui Georges Pompidou, son mentor. Et un orgueil jamais démenti.

Le jeu du hasard et des coïncidences

Pour comprendre l’infernale mécanique qui a laissé penser au benjamin de Pierre Balladur, directeur de l’agence de la banque ottomane de Smyrne, qu’il pourrait s’installer sans encombre et quasiment sans mener bataille dans le fauteuil du général de Gaulle, il faut retourner au crépuscule de la IVe  République, en 1957.

Édouard Balladur est issu d’une famille à l’histoire tourmentée. La branche paternelle est formée de catholiques romans originaires du Nakhitchevan, une zone du Caucase arménien située sur la route de la Soie, naturalisés français après leur exil en Turquie. Les Balladur accostent à Marseille au milieu des années  1930. Le plus jeune fils, Édouard, a alors 5 ans. Il fréquente le lycée Thiers, envisage de se diriger vers des études de médecine, puis une mauvaise santé l’amène à opter pour un cursus plus court  : une licence de droit à Aix-en-Provence qui le mène jusqu’à Sciences Po Paris. Il cire ensuite les bancs de l’École nationale d’administration (ENA). Sorti dans la botte, celui que ses camarades de la promotion France-Afrique surnomment « le chanoine » choisit donc en cette année charnière, 1957, le Conseil d’État. « Par goût de mon indépendance », écrira-t-il dans Le Pouvoir ne se partage pas, mais aussi, et c’est la partie la plus importante de l’affirmation, « par souci de n’avoir point à me préoccuper du soin d’une carrière ». Voilà donc la voie qu’Édouard Balladur a choisi sciemment d’emprunter. Pourquoi forcer le destin quand on peut se laisser porter par le jeu du hasard et des coïncidences ? Comme si le Levantin avait avant tout décidé de se contenter de suivre sa bonne étoile. C’est en tout cas ce que semble accréditer le récit qu’il produit de ses premiers pas en politique ou plutôt de son atterrissage express dans les cercles du pouvoir, en 1964. S’il est appelé au cabinet de Georges Pompidou, alors Premier ministre, c’est bien entendu « par le plus grand des hasards ». Il demeure son collaborateur pendant plus de dix ans. Dix ans d’une indéfectible fidélité dont il a d’ailleurs témoigné dans La Tragédie du pouvoir. Le courage de Georges Pompidou, histoire de rendre hommage à un homme politique dont l’action a été, selon lui, « méconnue ». Et dont le tempérament trouve bien entendu quelques points de similitude avec le sien. Pourquoi l’action de Georges Pompidou aurait-elle été « méconnue » ? La suite se lit comme un autoportrait. Parce qu’il était « attaché à son indépendance », « insoucieux des commentaires et redoutant de mettre en valeur ce qu’il réalisait, moins par modestie que par orgueil véritable », « éloigné des obsessions de la communication moderne pour laquelle il éprouvait quelque mépris » et parce que « comme tous les êtres forts, il se référait d’abord à lui-même et entendait avant tout être fidèle à ce qu’il croyait vrai ». Verdict de Balladur : « Pompidou est pour une bonne part responsable » de la perception qu’on a pu avoir de ses actions.

Il est aux premières loges de Mai 1968, « événement » qu’il résume en une formule lapidaire : « Une révolte sans victimes n’est jamais qu’un chahut. » Ou encore : « Ce fut un divertissement triste, pas une révolution. » Il loue le sang-froid du Premier ministre alors que de Gaulle a quitté Paris pour rejoindre l’armée en Allemagne. Et dit apprendre alors de précieux commandements auprès de lui : la souplesse et la conciliation, l’attention apportée aux syndicats et, surtout, le refus de se dérober.

En 1969, après le départ du général de Gaulle, il participe à la campagne de Pompidou, président « brillamment élu », lui, après des débuts difficiles. Il devient secrétaire général adjoint de l’Élysée. Un incroyable poste d’observation de cette vie politique où il prétend donc ne pas avoir été à l’aise. De là, il contemple la détérioration des relations entre le président et son Premier ministre, Jacques Chaban-Delmas. Il observe alors combien, dans la vie politique, les relations de pouvoir sont destructrices de tous les sentiments d’amitié et de fidélité.

Propulsé secrétaire général en 1973, il est aux commandes de l’Élysée et plus encore, alors que la maladie de Waldenström, une forme de cancer du sang, commence à handicaper considérablement le président Pompidou. Balladur a souvent relaté la mission que lui avait confiée son modèle sur le déclin : à lui de veiller à tout et de n’en référer au président que pour les problèmes les plus importants.

Dans son livre-hommage, Édouard Balladur évoque ce moment si particulier en se rapportant à un autre ouvrage, Le Dernier Tabou. Révélations sur la santé des présidents écrit par les journalistes Denis Demonpion et Laurent Léger. Et il n’est pas anodin qu’il en ait choisi cet extrait, précisément : « Quant à Édouard Balladur, il a été président par intérim deux fois sans que les Français en soupçonnent rien et sans en avoir le titre ni même en avoir reçu la délégation. D’abord sous Georges Pompidou, qui cloué chez lui par la maladie, lui a peu à peu cédé ses pouvoirs. Puis alors qu’il était Premier ministre de la deuxième cohabitation, François Mitterrand, rongé par le cancer, lui a confié les rênes de l’État. » Président par intérim sous Pompidou ? Il lève un sourcil, soucieux comme toujours de rétablir sa vérité. « Je ne me suis pas emparé d’un rôle qui n’était pas le mien. Je me suis beaucoup réjoui d’avoir Pierre Mesmer comme Premier ministre. Le spectacle de Georges Pompidou dans les derniers mois de sa vie n’était pas glorieux. Je trouvais ça moche. Les gens qui changent d’avis. Et puis les hommes politiques se caractérisent par une malveillance et une indiscrétion… » Georges Pompidou s’éteint un an plus tard en avril  1974. « Il faut continuer », aurait-il glissé à ses conseillers avant son dernier souffle.

À 44 ans, Édouard Balladur possède donc une expérience inestimable. Il connaît déjà intimement les rouages de Matignon et de l’Élysée. Il s’est déjà frotté à cet exercice du pouvoir. Il considère son apprentissage comme parachevé et observe d’ailleurs avec un quasi-dédain l’arrivée de l’équipe suivante, Valéry Giscard d’Estaing, élu président, ainsi que Jacques Chirac, son Premier ministre.

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Extrait du livre "Les perdants magnifiques: De 1958 à nos jours" publié aux éditions Tallandier, sous la direction de Jean Garrigues.

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