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Les patrons français au top du classement mondial de la Harvard Business Review : mais quel est leur secret ?

De nombreux patrons français se distinguent dans la nouvelle édition du classement des 100 PDG les plus performants au monde publié par la Harvard Business Review. La France en compte 7 dans le top 30 cette année.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico.fr : La Harvard Business Review a publié le classement des 30 meilleurs patrons au monde, classés selon leurs performances financières et le volet RSE (environnement, social, politique de l'entreprise). La France en compte 7. 

Comment expliquer cela ? Les grandes écoles françaises ont-elles quelque chose à voir dans cette réussite ?

Michel Ruimy : De manière générale, des études scientifiques poussées conjuguées à une école de commerce, telle est la dominante des patrons des entreprises composant le CAC 40, indice phare de la Bourse de Paris. La grande majorité de ces dirigeants ont fait de longues études et sont diplômés d’au moins une des Grandes écoles (Polytechnique, HEC, ENA, Sciences Po Paris…) voire de plusieurs. Mais, à côté de ces multi-diplômés, figurent des autodictates de talent. Hasard ou coïncidence, les dirigeants les moins diplômés du CAC 40 sont tous des « héritiers ». Martin Bouygues a le baccalauréat et, dans une moindre mesure, Arnaud Lagardère est diplômé de l’Université de Paris-Dauphine. Enfin, certaines formations sont particulièrement éloignées des métiers qu’ils exercent. Ce fût le cas de Maurice Lévy, ancien dirigeant du groupe de communication Publicis, qui avait une formation d’ingénieur en informatique, et de René Carron, ancien dirigeant du Crédit agricole, qui avait suivi des études… d’agriculture. Ainsi, malgré leur formation initiale, les patrons français semblent avoir un savoir-faire et des qualités managériales.

Ce classement vient, à propos, pour illustrer ce constat. En effet, l’édition 2019 consacre, peu ou prou, les leaders français. Dans un monde des affaires obsédé par le cours de l’action du jour et les chiffres du trimestre en cours, ceux-ci sont récompensés aussi bien pour la bonne santé financière des sociétés (taux de rentabilité pour l’actionnaire et évolution de la capitalisation boursière) qu’ils dirigent que pour la qualité de leur politique RSE (questions environnementales, sociales et de gouvernance) sur la durée de leur mandat. 

Dans le « Top 10 », nous avons deux dirigeants. Premier patron français de ce palmarès, François-Henri Pinault, s’arroge la troisième place, soit une de mieux que l’année dernière, en progressant, tout à la fois, sur les fronts financier et « sustainalytics ». Délesté de Puma, Kering a vu ses résultats progresser en 2018 et profité du succès de Gucci auprès des millennials. Le dirigeant est, en outre, apparu comme chef de file d’une action collective du monde de la mode en faveur de l’environnement. De son côté, troisième l’an passé, cinquième en 2017, Bernard Arnault se situe, cette année, au dixième rang. Fort d’un classement financier toujours excellent (il reste 7ème), il souffre cependant de performances extra-financières en demi-teinte. Au classement « développement durable », le PDG de LVMH perd 116 places et chute à la 337ème position.

Ensuite vient Jean-Paul Agon, patron emblématique de L'Oréal. Après avoir disparu du palmarès l’année dernière, il signe son retour à la 19ème place du classement général et s’arroge même la première place de l’un des deux classements extra-financiers.

Un peu plus loin, nous avons Jacques Aschenbroich, le PDG de l’équipementier Valeo.Habitué aux bons rangs (4èmeen 2017, 7ème l’an passé), il recule à la 21ème place en raison d’un piètre classement financier (159ème en 2018 contre 75ème en 2017) et des performances RSE moins brillantes que par le passé qui lui octroient la 92ème place du classement « sustainalytics », bien loin de la 33ème position arrachée en 2018. 

Quant à Martin Bouygues, il réalise une contre-performance relative. Dixième l’an passé, il se positionne cette année à la 31ème place en raison de la dégradation parallèle de ses classements financiers (passage de la 54ème à la 74ème place) et extra-financier (passage de la 259ème à la 479ème position).

Mais, le phénomène inverse peut se produire également. Xavier Huillard, PDG de Vinci, opère une belle remontée par rapport à l’année dernière. Son entreprise a connu une croissance remarquable en dépit d’une tension sectorielle. Il gagne 21 places au classement général pour s’établir au 27ème rang.

Ainsi,ce classement, où se placent 12 de ses membres aux 100 premières places, montre que l’excellence des PDG français n’est pas un vain mot.

Pouvez-vous nous parler des performances financières des entreprises françaises ? Dans quels secteurs marchent-elles le mieux ? Pourquoi ?

L’évolution de la situation des entreprises françaises, toutes tailles confondues, est naturellement liée à la conjoncture. Depuis 2011, même si leur chiffre d’affaires et la valeur ajoutée créée ont augmenté, leur taux de marge, en hausse tendancielle depuis 2012, reste toutefois inférieur à ses niveaux d’avant-crise. Au final, leur rentabilité se redresse lentement.

Mais, plus que les performances, il convient d’attirer l’attention sur leur endettement. Une exception française dont on se passerait bien. Celui-ci n’a pas cessé de progresser depuis 2009, passant d’environ 115% à plus de 140% du Produit intérieur brut, niveau supérieur à la moyenne de l’union monétaire (105%) et près du triple de celui observé chez nos vertueux voisins allemands (57%). Cette situation s’explique par le fait que nos PME, qui affichaient des finances plus saines que leurs homologues espagnoles ou italiennes avant la crise, ont moins souffert pendant la dernière récession, bénéficient de conditions d’emprunt très favorables. Leur coût de financement moyen était, selon la Banque de France, de l’ordre 1,20% en août 2019 contre un niveau 3 fois plus élevé, il y a dix ans.

Quant aux grands groupes (Total, LVMH, Kering…), ils ont largement profité du programme de rachats de dettes publiques et privées mené par la Banque centrale européenne depuis 2015. En moyenne, ils ont emprunté sur les marchés à un taux proche de 0,45%, un niveau historiquement bas.

Le fait que l’endettement des entreprises tricolores augmente plus rapidement que la croissance reste préoccupant.

Des patrons de grands groupes comme Jeff Bezos ou Mark Zuckerberg ne sont pas dans le classement, cela est dû à un volet RSE mitigé. Les patrons français sont-ils plus éthiques que les autres ? Est-ce une constante ?

Pour rappel, le classement de la Harvard Business Review n’est pas lié à la fortune des patrons. Ce mode de calcul exclut donc de ce « Top 100 » certaines des plus grosses capitalisations boursières mondiales (Tim Cook pour Apple, Larry Page pour Google / Alphabet, Mark Zuckerberg pour Facebook). Parmi les GAFAM, seul Microsoft est épargné : son PDG conduit, avec succès, le redressement de l’entreprise, impulsé par la montée en puissance de son activité de cloud computing. 

Quant aux NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber) et BATX (les chinois Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi), ils ne s’en tirent pas mieux ! Seul Reed Hastings (Netflix) et Ma Huateng « Pony Ma » (Tencent) figurent dans ce classement. Mais le premier, pourtant 3ème en termes de performance financière, pointe à la 89ème place. Quant au second, il est classé 50ème malgré sa médaille d’argent au classement financier.

On voit donc que la dimension « durable » joue un grand rôle. C’est là, toute la philosophie de ce classement. Il ambitionne de reconnaître les leaders qui sont en train de livrer une performance financière solide tout en créant des activités viables sur le long terme et non seulement trimestre après trimestre. Alors qu’en 2018 la dimension financière comptait pour 80% du résultat, elle a été pondérée, cette année, à hauteur de 70%. Autrement dit, ce palmarès vise à pointer une autre forme de capitalisme voire à souhaiter que le capitalisme actuel (financier / patrimonial) se mue en capitalisme responsable.

Il n’en demeure pas moins, qu’au plan théorique, à trop opposer RSE et éthique, on risque de vider de leur substance les processus de RSE. L’émergence d’un souci éthique de l’entreprise peut ainsi représenter un danger si, non contente de produire des biens et services, elle se meut en production de valeurs, car cette production de valeurs, si elle n’est pas fondée sur une authentique discussion, risque fort de n’être que l’émanation des valeurs propres au chef d’entreprise ou aux actionnaires majoritaires. C’est pourquoi, Milton Friedman avait affirmé, il y a quelques temps, dans le New York Time Magazineque la seule responsabilité dans les affaires consiste à s’employer à utiliser les ressources et déployer les activités de l’entreprise en vue d’en accroître les profits. En d’autres termes, un chef d’entreprise n’a pas de légitimité pour imposer aux autres (actionnaires, clients, salariés) des choix fondés sur ses propres valeurs, sauf à considérer le chef d’entreprise comme un élu politique.

 

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