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Les Mormons : l'influence du cercle des conseillers d'Emmanuel Macron

Gilles Gaetner publie "Les Arrogants : ambitions, affaires et aveuglements" aux éditions de L’Artilleur. En deux ans et demi de mandat présidentiel, qu’ont vu les Français ? Des ministres qui démissionnent. Un président désemparé face aux Gilets jaunes. Gilles Gaetner pointe les aveuglements d’un régime vertical, secoué par les affaires. Extrait 1/2.

Gilles Gaetner

Gilles Gaetner

Journaliste à l’Express pendant 25 ans, après être passé par Les Echos et Le Point, Gilles Gaetner est un spécialiste des affaires politico-financières. Il a consacré un ouvrage remarqué au président de la République, Les 100 jours de Macron (Fauves –Editions). Il est également l’auteur d’une quinzaine de livres parmi lesquels L’Argent facile, dictionnaire de la corruption en France (Stock), Le roman d’un séducteur, les secrets de Roland Dumas (Jean-Claude Lattès), La République des imposteurs (L’Archipel), Pilleurs d’Afrique (Editions du Cerf).

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La photo n’a pas jauni. Elle est impeccable. Elle date du 14 mai 2017. On y voit sept jeunes gens et un monsieur un peu plus âgé, qui marchent en rang serré sur un tapis rouge. Ils seront connus sous l’appellation de Mormons. Encore quelques pas, ils atteindront le perron d’un bâtiment dont beaucoup d’hommes politiques rêvent : le palais de l’Élysée. Sur le cliché en couleur, publié à plusieurs reprises dans les gazettes, on distingue distinctement les intimes du Président élu. On y aperçoit Benjamin Griveaux, tout sourire, Julien Denormandie, le futur ministre de la Ville et du Logement, Sibeth Ndiaye, l’attachée de presse, Sylvain Fort, esprit éclectique, et bien sûr le premier des macronistes, Richard Ferrand, qui ignore qu’une méchante affaire immobilière est sur le point de le rattraper. Voilà rassemblés sur quelques mètres carrés les vigies, inspirateurs, messagers et théoriciens patentés de la Macronie. Manquent seulement sur ce cliché Stéphane Séjourné, conseiller politique du Président, Gabriel Attal, futur plus jeune secrétaire d’État de la Ve République, et Ismaël Emelien, le « cerveau », celui qui, à lui seul, aurait fait gagner le candidat de La République en Marche. Arrêtons-nous un instant sur l’un des personnages les plus énigmatiques de l’entourage du Président. Âgé de 32 ans, diplômé de Sciences-Po, il s’engage dès l’âge de 19 ans aux côtés de Dominique Strauss-Kahn et s’inscrit au PS. S’ensuit un passage à la Fondation Jean-Jaurès. En 2013, il s’occupe de la communication de Nicolás Maduro qui vient de succéder à Hugo Chávez à la tête du Venezuela. Cela lui sera beaucoup reproché lors de la campagne de Macron dont il est le conseiller le plus écouté. Les deux hommes qui se connaissent depuis 2007 sont unis par une ambition commune : la conquête de l’Élysée. Objectif atteint le 7 mai 2017. Emelien devient conseiller spécial du Président. Son rôle ? Travailler sur la stratégie du Président, la communication numérique, la relecture des interviews, etc. C’est Emelien qui est à l’origine de la vidéo où l’on voit Macron évoquer les aides sociales qui coûtent « un pognon de dingue ». Homme de l’ombre, Emelien l’est, jusqu’à ce qu’un jour de juillet, son nom apparaisse au grand jour dans les gazettes, à l’occasion de l’affaire Benalla. La raison ? Il a détenu une vidéo trafiquée, destinée à innocenter le collaborateur du Président impliqué dans le baston du 1er mai 2018, place de la Contrescarpe. Pourquoi Emelien disposait-il de cette vidéo ? C’était pour disculper Benalla, justifiera-t-il, le 19 janvier 2019, au commissaire de police de l’IGPN qui l’interrogeait (voir chapitre 5). « Mais j’ignorai qu’il s’agissait d’un montage illégal », ajoute-t-il. On en restera là… Le conseiller spécial a eu très chaud. Quelques jours plus tard, il démissionnait de l’Élysée pour se consacrer à la promotion d’un ouvrage écrit avec un de ses amis. Un prétexte pour lui permettre de changer d’air. Depuis, plus de nouvelles d’Ismaël. Subsiste une interrogation : pourquoi n’a-t-il pas été auditionné par la commission d’enquête sénatoriale ? 

Ces copies de Rastignac, anciens membres du PS, dont beaucoup il y a peu ne juraient que par Dominique Strauss-Kahn, n’ont qu’un objectif : changer la France en faisant de la politique autrement. Ils ont réussi sur un point : perpétuer l’endogamie, les réseaux, le trafic d’influence en dentelles, au moins sur le plan de la morale, tels qu’on les a connus, et qu’ils se sont amplifiés ces dernières années. Aussi bien sous la gauche que sous la droite. Cette photo, par définition statique, est très parlante. On y décèle la déferlante macroniste. Comme si elle prenait le Palais par effraction. Le message ? Limpide : « Attention, nous voilà. Le Nouveau Monde, c’est nous. Nous sommes les meilleurs. » On y décèle aussi le ravissement. La conscience pour cette garde rapprochée d’avoir conquis le pouvoir de haute lutte. Ce qui ressort aussi, le lecteur l’aura deviné, c’est une modestie quasi inexistante. Lointaine. Inconnue. Elle porte un nom : arrogance. Serait-ce un phénomène qui se renouvellerait tous les cinq ans, à l’arrivée de tout Président et de ses équipes ? Écoutons une connaisseuse du palais de l’Élysée. Elle parle d’or. Son nom : Evelyne Richard. Responsable des voyages présidentiels à l’étranger depuis 1969, année où elle débute sa carrière avec l’élection de Georges Pompidou, elle vient de prendre sa retraite après quarante-huit ans de bons et loyaux services. Voici ce qu’elle confie au Canard enchaîné (22 novembre 2017) : « Normalement, témoigne Evelyne Richard à l’hebdomadaire satirique, la grosse tête des victorieux se dégonfle au bout de quelques mois. Là, ça dure. En plus de quarante ans passés à l’Élysée, j’en ai vu des arrogants, mais à ce point-là jamais. » Le meilleur copain, le complice de toujours, le banquier Bernard Mourad, n’est pas tendre avec Emmanuel. Il est son conseiller depuis 2008, année où tous deux lient connaissance. S’il souhaite que son ami soit élu président de la République, il garde son indépendance. Il ne rejoint pas l’équipe de campagne, mais la suit de près. La première anicroche – sévère – survient lorsque le candidat estime que pendant la guerre  d’Algérie, la France a commis un crime contre  l’humanité. Élu, Emmanuel Macron, question phrases assassines, ne chôme pas. En juillet 2017, inaugurant un grand incubateur de start-up installé dans une ancienne gare à l’est de la capitale, il fait remarquer qu’une « gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien ». Le 18 septembre 2018, la journée du Patrimoine est fêtée à l’Élysée. Le Président croise un jeune horticulteur qui ne trouve pas de travail. La discussion s’engage. Close par un « je traverse la rue et je vous en trouve du travail ». On ne plaisante pas avec le chômage. Sauf le Président. Mauvaise séquence. Laquelle survient quelque temps après l’affaire Benalla. Les sondages chutent… La période d’euphorie touche à sa fin. Macron serait-il un Président comme les autres ? Dix mois plus tard, le Président, alors qu’il visite, le 24 juin 2019, une antenne de Pôle emploi dans les quartiers nord de Marseille, rechute. Il lance à une jeune coiffeuse au chômage : « Vous avez envie de travailler ? Il y a des offres ! » La jeune femme est désarçonnée. Les partisans du Président qui l’accompagnent le sont tout autant. Mais ils ne bronchent pas. La propension qu’a le président de la République à lancer des phrases inutilement blessantes sur ses compatriotes interpelle. Aime-t-il réellement les Français ? Nous revient à l’esprit le discours du président François Mitterrand lors du soixante-dix-septième congrès des maires à Paris, le 17 novembre 1994 (voir chapitre 1). Extrait : « […] Il faut que le chef de l’État aime les Français et il faut que les Français sentent qu’il les aime. Tout le reste, on ne dira pas que c’est de la littérature, c’est important. Mais cette relation affective ne signifie pas du tout la confusion ni des sentiments, ni des esprits, ni le ralliement à une doctrine majoritaire qui s’imposerait à tous… Non, cette relation humaine que vous vivez tous les jours dans votre vie familiale, dans votre vie amicale, dans votre vie civique, elle est, croyez-moi, primordiale pour que les Français se sachent aimés par ceux qui les dirigent et qui les représentent, pour un temps limité dans certains cas, cela s’allonge un peu, mais croyez-moi, cela ne fera pas école. » 

Le virus de la suffisance a envahi deux endroits. D’abord, La République en Marche où, après l’élection de Macron, une centaine de militants ruent dans les brancards en dénonçant « l’atmosphère méprisante » et le « manque de démocratie interne » ayant cours au sein du mouvement. On va jusqu’à évoquer des pratiques dignes de l’Ancien Régime ! Des choses étranges se trament.

Extrait du livre de Gilles Gaetner, "Les Arrogants : ambitions, affaires et aveuglements", publié aux éditions de L’Artilleur.

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