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Les gilets jaunes ou le deuil de la démocratie représentative : SOS corps intermédiaires disparus
©PHILIPPE HUGUEN / AFP

Alerte jaune, la suite

Les gilets jaunes ou le deuil de la démocratie représentative : SOS corps intermédiaires disparus

En plus d'être un désaveu politique et un cri d'alerte économique, le mouvement des "gilets jaunes" nous interroge sur le fonctionnement actuel de notre système démocratique. Un système dans lequel certains rouages sont dangereusement rouillés.

Christophe Boutin

Christophe Boutin est un politologue français et professeur de droit public à l’université de Caen-Normandie, il a notamment publié Les grand discours du XXe siècle (Flammarion 2009) et co-dirigé Le dictionnaire du conservatisme (Cerf 2017), et le Le dictionnaire des populismes (Cerf 2019).

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Atlantico : En quoi le mouvement des gilets jaunes, dont l'action est attendue pour ce 17 novembre, peut-il plus se voir comme le symptôme d'une démocratie représentative en faillite que comme le résultat de tensions concernant le pouvoir d'achat ?

Christophe Boutin : Ne confondons pas le symptôme, cette manifestation des « gilets jaunes » prévue samedi pour lutter contre l’augmentation des tarifs de carburant, et la cause, l’échec des corps intermédiaires qui, dans notre démocratie représentative, sont censés servir de lien entre les citoyens et le pouvoir. Car il y a dans cette jacquerie en cours bien plus qu’une tension liée à la seule baisse du pouvoir d’achat, il y a aussi cette incapacité des corps intermédiaires à apaiser cette tension. Et l’échec est en effet patent pour les trois corps principaux chargés d’être ces courroies de transmission : les partis politiques, les syndicats et les collectivités territoriales – ou plus précisément pour ces dernières leur échelon de proximité, la commune.

L’échec des partis politiques n’est pas une surprise. Dans son ouvrage sur Les partis politiques (1914), Robert Michels expliquait la dérive oligarchique qui les frappait inexorablement, retrouvant des thèmes développés par Gaetano Mosca ou Moisei Ostrogorski, et Simone Weil en tirera une conclusion définitive dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques (1950). De Gaulle avait bien vu le problème, mais avait été contraint de faire avec eux, en 1944 comme en 1958, cherchant simplement à créer pour le soutenir une structure – un « rassemblement » - la moins partisane possible. Mais les partis politiques ont naturellement repris ensuite le contrôle du système politique pour devenir ces écuries présidentielles mêlant à leur sommet héritiers et apparatchiks dans des jeux de réseaux qui n’ont qu’un lointain rapport avec la démocratie.

L’échec des syndicats n’est pas non plus une surprise. Maintenus sous perfusion, entre mallettes de liquide et comités d’entreprise, par des partenaires, État ou patrons, qui veulent avoir quelqu’un en face d’eux à la table de négociation, alors que la participation aux élections professionnelle, frôlant parfois le néant, laisse planer des doutes sur leur légitimité, ils ont connu la même dérive oligarchique que les partis politiques, une dérive là encore annoncée par les chercheurs depuis un siècle.

Quant à l’échec de l’échelon territorial de proximité, la commune, plus que d’une identique dérive oligarchique, qui existe, il vient surtout de sa quasi-disparition, sinon symbolique, opérée à coup de transferts de compétences, à d’opaques structures de coopération où l’élu local qui sait comprendre d’où souffle le vent vient toucher d’avantageux jetons de présence.

Financés maintenant sur fonds publics pour « faire vivre la démocratie et le pluralisme », partis et syndicats, mais aussi élus locaux, peuvent continuer à agir sans prendre en compte une opinion publique dont ils ne dépendent plus que lors d’élections qu’ils pensent continuer de maîtriser. S’estimant intouchable, cette oligarchie n’hésita plus, pour servir certains intérêts, à faire exploser les cadres de notre société, économiques comme anthropologiques, sans autre compensation que cette promesse d’un paradis indifférencié typique des pensées utopistes, créant ainsi dans la population un malaise profond dû au sentiment d’insécurité. Et, lorsque parmi leurs membres certains s’inquiétaient de la colère qui montait, on leur répondait que le seul risque était d’avoir temporairement un peu moins de ces postes de « représentants » qui ne représentent plus qu’eux-mêmes, et que durant l’alternance on leur trouverait de confortables points de chute.

C’est ainsi qu’il n’y a plus aujourd’hui plus de structure capable de répondre à cette colère qui résulte de l’avalanche de vexations en tous genres que subissent les Français. Augmentation du prix des carburants, sans doute, mais que dire de l’ubuesque limitation de vitesse à 80 km/h, de la multiplication des taxes et des contrôles, de l’inaccessibilité d’une administration réfugiée derrière ses sites Internet, de la stigmatisation de ceux qui ont l’audace de ne pas souscrire aux délires des sociologues, de l’instauration autoritaire du « vivre ensemble », d’une justice devenue injuste à force d’être déséquilibrée ? C’est cet ensemble qui pousse aujourd’hui un peuple qui n’a plus que l’action directe pour se faire entendre à agir.

Georges Pompidou l’avait dit, et Emmanuel Macron lui-même usa de la formule pour désavouer le ballon d’essai lancé par son affidé Castaner sur les droits de succession, « Arrêtez d’emmerder les Français ». Au fond, ce que voudraient ces Français que l’on force à vivre dans un monde dont ils ne veulent pas, et à juste titre, et qui ne comprennent pas pourquoi ils ne méritent plus qu’insultes et mépris, c’est tout simplement perdurer dans leur être et conserver les cadres dont ils ont hérité, Ce n’est pas en accordant un remboursement forfaitaire de leur carburant à quelques-uns que le pouvoir pourra satisfaire cela.

En quoi Emmanuel Macron a pu profiter de cette faiblesse de la démocratie représentative pour remporter la présidentielle, et en quoi a-t-il échoué à la renouveler une fois élu ?

Cette coupure entre une oligarchie et les citoyens n’a effectivement pas été causée par Emmanuel Macron. Elle est sous-jacente depuis des dizaines d’année, depuis que la gauche au pouvoir a trahi les idéaux de la gauche, sous Mitterrand, et que la droite au pouvoir a trahi les idéaux de la droite, sous Chirac. Depuis que gauche et droite se sont retrouvées dans une même politique d’abandon face aux défis de notre temps, uniquement préoccupées de ne surtout pas faite de vagues, de ne pas aller contre la doxa, et se partager les sièges.

Emmanuel Macron a bénéficié de la première expression de ce que certains ont nommé le « dégagisme », et qui a conduit à la quasi-disparition du PS. Reste qu’au-delà du seul parti socialiste, c’était bien toute la classe politique – nationale et locale, sans compter les syndicats – qui était globalement mise en cause. Le génie marconien fut de créer sa propre structure, et de laisser espérer ainsi la création d’un corps intermédiaire qui redonne la parole au peuple. Cette « République en Marche » était, nous disait-on, irriguée par la société civile, elle était le lieu de tous les débats, de toutes les confrontations, le lieu où ceux que rebutaient les structures oligarchiques qui avaient capté le pouvoir allaient enfin être entendus  

Mais un échec les attendait, lié à deux éléments. Le premier est que la structure partisane a naturellement repris ses droits. Sous la houlette de vieux routiers de la politique rompus aux affaires, comme Ferrand, les « mille fleurs » de la nouvelle révolution culturelle se sont rapidement fanées, et les députés LaREM votent maintenant au garde-à-vous, comme les autres.

Le second vient de la composition sociologique des « marcheurs », « winners » de la « start-up nation », « premiers de cordée » des bars branchés des métropoles, incapables dès lors de comprendre le sentiment de la France profonde. Et il n’est que de voir la composition des « gilets jaunes », emblématiques eux de cette France périphérique décrite par Christophe Guilluy, pour comprendre pourquoi les choix des uns ne correspondent pas aux attentes des autres.

Comment anticiper une telle situation de rupture des courroies de transmission dans la démocratie française ? Comment pourrait agir le gouvernement en cas de progression de tels mouvements ? 

Ce gouvernement ne peut rien faire pour traiter la cause. Par ses choix idéologiques, il est en effet incapable de traiter les trois éléments qui angoissent les Français, les « trois I » de l’insécurité, de l’immigration et de l’identité. Par ses choix économiques, voulus ou imposés, il est par ailleurs nécessairement conduit à continuer le racket fiscal des classes moyennes, bien sûr, mais aussi des classes populaires, dont le pouvoir d’achat est si faible qu’il est sensible à une variation mensuelle de quelques euros.

Il usera donc de toutes les armes possibles à l’encontre de tels mouvements. Avec par exemple cette permanente dévalorisation, qui s’apparente au mépris de classe, dans les médias. Avec cette répression dont l’ineffable Castaner, ministre de l’Intérieur, qui a comme tel tous les matins sur son bureau le bilan des agressions et violences commis sur un territoire que l’État ne contrôle plus que partiellement, menace de bien inoffensifs conducteurs. Avec le développement du contrôle des réseaux sociaux pour éviter à l’avenir cette gênante spontanéité. En empêchant à l’avenir leur structuration ou, au contraire, en la favorisant, mais contrôlée, pour mieux tenter d’en récupérer les meneurs. On le sait, ce régime gouverne mal, mais il se défend bien…

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