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Les élites françaises sont-elles les pires du monde ?

Nos élites participent largement au discrédit de la France sur la scène internationale et dans la presse étrangère. Elles témoignent surtout d'un rejet de l'évolution d'un monde qui se fait de plus en plus sans elles.

Serge  Federbusch

Serge Federbusch

Serge Federbusch est président du Parti des Libertés, élu conseiller du 10 ème arrondissement de Paris en 2008 et fondateur de Delanopolis, premier site indépendant d'informations en ligne sur l'actualité politique parisienne.

Il est l'auteur du livre L'Enfumeur, (Ixelles Editions, 2013) et de Français, prêts pour votre prochaine révolution ?, (Ixelles Editions, 2014).

Voir la bio »William Genieys

William Genieys

William Genieys est politologue et sociologue. Il est directeur de recherche CNRS à Science-Po.

Il est l'auteur de Sociologie politique des élites (Armand Colin, 2011), de L'élite politique de l'Etat (Les Presses de Science Po, 2008) et de The new custodians of the State : programmatic elites in french society (Transaction publishers, 2010). William Genieys est l’auteur de Gouverner à l’abri des regards. Les ressorts caché de la réussite de l’Obamacare (Presses de Sciences Po [septembre 2020])

Il a reçu le prix d’Excellence Scientifique de la Fondation Mattéi Dogan et  Association Française de Science Politique 2013.

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Atlantico : Vendredi 6 juin, François Hollande recevait les dirigeants du monde occidental pour fêter les 70 ans du débarquement et la délivrance de l'Europe du nazisme. Alors que la France fait la preuve de son impuissance à sortir de la crise, quelle image les élites françaises renvoient-elles aujourd'hui au monde ? Quels exemples permettent d'en attester ?

William Genieys : L'image des élites français est plurielle et dépend beaucoup du secteur d'activité dont il est question. Si l'on s'arrête aux cérémonies du 6 juin et que l'on prend l'exemple de la diplomatie française force est de constater que notre gouvernement occupe la scène politique à son avantage en assurant une présence beaucoup importante que la puissance politique et économique réelle de la France actuelle. Les Affaires étrangères et la Défense nationale sont certainement des secteurs où l'activité régalienne a été réformé en profondeur et où les élites sectorielles sont le plus en phase avec la réalité du monde globalisé. La nomination d'un "sherpa" relativement jeune comme Justin Vaisse, spécialiste du néo-conservatisme américain et longtemps passé par la Brooking Institution à Washington DC, à la tête du Centre d'analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères en est le meilleur exemple. Malheureusement, ce n'est pas le cas dans tout les secteurs d'activité de l'Etat français. Vue de l'extérieur, c'est au niveau des politiques "domestiques" en prise réelle avec les effets de la crise économique que la faible implication  des élites dans la mise sur l'agenda politique de certaines réformes structurelles suggérées par l'Europe est considérée comme un défaut.

Serge Federbusch : Tout d’abord, je récuse la notion d’élite, en France comme ailleurs. Elle véhicule une appréciation d’emblée positive qui ne se justifie pas, singulièrement si on examine la situation française d’aujourd’hui. Je préfère parler de classe ou de caste dirigeante. Ensuite, il suffit d’observer les couvertures de The Economist ou de Newsweek, hebdomadaires "globalisés" reflets de l’opinion internationale, pour se rendre compte que depuis des années la France est présentée comme un pays en crise, passéiste, sur la défensive, en déclin, etc. Le coq gaulois chante mais ses ergots pataugent dans la fiente.

Au lendemain des Européennes, François Hollande a promis de faire changer l'Europe mais n'a depuis montré aucun signe concret, alors qu'il avait l'occasion de le faire. Le fait que le nom de Christine Lagarde soit évoqué pour la présidence de la Commission européenne démontre une nouvelle fois l'incapacité de la France à viser les postes qui, au sein des institutions européennes, peuvent faire changer les choses. Quel crédit reste-t-il à la France au sein de l'Union ?

William Genieys : Le jeu des nominations au niveau des institutions européennes et internationales est complexe et, surtout, on regarde bien souvent plus les effets que cela peut avoir sur le jeu politique national que l'influence positive qui pourrait être gagné à termes sur les politiques publiques définies au niveau supra-national. Christine Lagarde, comme Dominique Strauss-Kahn en son temps, constituent des gens qui ont été nommé à des postes clés en raison de leur compétence et reconnaissance et non en raison de leur appartenance et filiation partisane. La logique qui doit légitimer ce type de nomination politique est la convergence au sein d'une trajectoire professionnelle d'une bonne connaissance du niveau de gouvernance et du secteur de politiques publiques visées.

Serge Federbusch : Il ne faut pas accorder trop d’importance à la nationalité des commissaires ou hauts fonctionnaires européens. Bien souvent, soucieux de paraître au-dessus de tout soupçon, ils ne font pas montre d’un patriotisme particulier, voir par exemple Michel Barnier ou Pascal Lamy récemment. De toute façon, si la France perd son crédit à Bruxelles et Francfort, c’est bien davantage une question de politique que d’hommes. Comment peser sur les décisions quand on tend en permanence la sébile au prétexte d’eurobonds ? Quelle crédibilité peut on avoir quand on finasse du matin au soir pour dissimuler maladroitement le fait que le critère dit des 3% de déficit ne sera satisfait ni cette année ni avant longtemps ?

Une tribune publiée par A.A. Gill dans le Vanity Fair d'avril 2014 déplorait le déclin d'une élite française plus préoccupée par la conservation de l'acquis que par la construction de l'avenir. Quels faits récents viennent valider ce constat ?

William Genieys : On peut faire confiance à nos collègues anglo-américains pour pointer le conservatisme de nos élites politiques de gouvernement. L'exercice est devenu tellement facile qu'au fond il perd de sa valeur. En fait la réalité est plus complexe tant dans la pratique se chevauche au moins deux réalités élitaires qui au fond sont très opposées. Pour schématiser, on pourrait mettre d'un côté les élites conservatrices et traditionnelles qui, tant dans le secteur économique que dans la vie politique, freinent le changement à la fois par culture et par intérêts. Ce sont ces élites-là qui sont montrées du doigt dans Vanity Fair, et au fond c'est le plus visible car elles sont immobiles et ont souvent les moyens d'enrayer le changement. Mais à leur décharge, leur conservatisme est empreint d'un "parternalisme social" ancré au coeur de notre société et qui trouve un fort écho dans nos nombreux corporatisme sectoriel.

Serge Federbusch : Les exemples abondent. Pour s’en convaincre, il suffit de voir la France batailler pour conserver des avantages déclinants dans la politique agricole commune, quémandant quelques centaines de millions d’euros au prétexte de "deuxième pilier" pour financer un soi-disant "développement rural". Ou encore tenter de protéger son système de copinage subventionné dit d’exception culturelle, en cherchant à l’exclure des négociations avec les Américains. Tout est fait pour figer les rentes et plonger la société française dans le formol du corporatisme.

Comment expliquer que comme le dit l'auteur de cette tribune de Vanity Fair les Français considèrent aujourd'hui "avoir plus à perdre qu'à gagner" ? Quand et pourquoi l'élite française a-t-elle cessé d'éclairer son peuple ?

William Genieys : Là, il y a plusieurs raisons et problèmes complexe qui se chevauchent. La peur de perdre, elle trouve ses origines dans  une lecture erronée des effets de la mondialisation économique et dans une conjugaison maladroite entre toutes les composantes de la classe politique, syndicat et patronat inclus, qui ont considéré que notre système de protection et de redistribution pourrait toujours être plus fort, appuyés par des citoyens qui pensent que cela est normal. L'Etat pouvant tout, on a perdu de vue qu'il avait un budget fondé sur des entrées fiscales dont les réserves pouvaient connaitre des limites. Et à partir du moment ou l'on s'est aperçu de cela, les acteurs du jeu élitaire se sont renvoyés la balle entre eux rendant de fait inaudible les propos de celles qui attiraient notre attention sur la dégradation en cours et à venir de la situation. Il faut quand même se rappeler que dans les années 1990, il y avait un débat entre les "déclinologues" et les tenants des ressorts cachés de la réussite français qui a eu le même effet que celui entre les climato scpetique et les partisans du rechauffement climatique. Ils ont brouillé le message et fait perdre du temps.

Serge Federbusch : Les Français, qui n’entendent parler que de "crise" depuis 1974, sont véritablement traumatisés aujourd’hui. Tout changement est pour eux synonyme de régression, toute libéralisation est perçue comme le chemin de la précarité. Les Français s’accrochent à l’Etat comme à une bouée, mais elle les entraîne par le fond. Tout cela remonte à la fin des années Pompidou, quand les outils de la Cinquième République se sont révélés défaillants face à la mondialisation. C’est l’un des thèmes que je développe dans mon livre à paraître la semaine prochaine : "Français, prêts pour votre prochaine révolution ?"

En quoi la formation des élites françaises a-t-elle contribué à aggraver la situation ?

William Genieys : La formation des élites française, à l'exception notoire de Science Po Paris et de peut-être quelques grandes écoles techniques et de quelques filières universitaires, est un chantier ouvert mais le problème c'est que l'on ne sait pas quand et surtout si il sera achevé un jour. En attendant la méritocratie à fait fleurette, et les jeunes issus de milieu favorisés qui ont la possibilité matérielle d'aller enrichir leur parcours universitaires dans les filières d'excellence étrangère s'assureront certainement des carrières professionnelles de haut niveau, mais peut être pas en France.

Serge Federbusch : Comme la vénalité des charges, sous Louis XIV, avait fini par créer une nouvelle noblesse conservatrice et parasitaire, l’énarchie destinée à réformer la République en 1945 s’est progressivement muée en une caste endogame et conformiste.

Le gouvernement français s'est illustré depuis l'arrivée de François Hollande au pouvoir par une perpétuelle cacophonie. Que perd la France à la disparition de la figure du chef ? La France se trouve-t-elle à cet égard dans une situation inédite au sein du monde occidental ?

William Genieys : L’idolâtrie du chef n’est certainement pas la bonne réponse dans un monde ouvert et démocratique. C’est une forme de fuite en avant dangereuse. Ce qu’il faut à la France, c’est moins d’Etat, plus de démocratie directe et davantage de mécanismes de marché. Le problème tient au fait qu’il faut paradoxalement prendre des décisions fortes pour alléger la bureaucratie qui étouffe la France. Nul besoin désormais de démontrer que ceci est hors e la portée de François Hollande.

Que penser par ailleurs de l'attitude des élites économiques françaises ? Les patrons des grandes entreprises françaises, dont le Monde a récemment souligné la tendance à filer en douce vers des cieux plus fiscalement cléments sont-ils à la hauteur ? Quand le sens et la responsabilité du projet commun a-t-elle été perdue ?

William Genieys :  On ne peut réduire la réalité élitaire français à cette vision inique, notamment dans le secteur économique. Comme le souligner un numéro spécial du journal l'Opinion le secteur de la "French tech" et des nouvelles technologies à permis l'émergence de nouvelles élites forcément ouverte sur le monde globalisées et qui sont très différentes dans le background, culture et pratique des élites traditionnelles. Pour ce qui est de la classe politique, la frontière entre les élites conservatrices et les nouvelles élites est beaucoup moins visible, et cela en raison d'une capacité à jouer le jeu du renouvellement des personnels politiques très faible à droite comme à gauche.

Serge Federbusch : Si les patrons s’exilent fiscalement, c’est que le système français est devenu obèse et malade. Faites de la France un paradis fiscal et vous verrez la croissance redémarrer rapidement ! Ce n’est pas en jouant aux Montebourg, qui saute sur sa chaise de ministre comme un cabri en criant "l’Etat, l’Etat, l’Etat", qu’on fera preuve de vrai patriotisme. Au contraire, c’est en s’attaquant à la sclérose qui tue l’économie française peu à peu.

Comment inverser la tendance ?

Serge Federbusch : Réformons les institutions en s’attaquant au système de la politique professionnelle et à celui des grands corps, allégeons tout ce qui entrave l’initiative dans le privé, développons les mécanismes de démocratie directe et n’hésitons pas à rétablir un rapport de force avec l’Allemagne pour faire baisser l’euro, qui handicape cruellement nos entreprises. Cela n’est contradictoire qu’en apparence : il faut desserrer l’étau monétaire pour engager des réformes libérales. Sinon le corps social se cabrera. A défaut, nous aurons un jour ou l’autre de l’autoritarisme à l’intérieur et du nationalisme belliqueux à l’extérieur. Mais, là aussi, je vous renvois à mon prochain livre !

Pour lire le Hors-Série Atlantico, c'est ici : "France, encéphalogramme plat : Chronique d'une débâcle économique et politique"

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