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Les défis imposés par le boom de la natalité des musulmans

Une étude démographique menée en Grande-Bretagne montre que les musulmans représentent près de 5% de la population, mais 8% des élèves dans les écoles élémentaires. Le signe d'un baby boom qui, comme ailleurs en Europe, posera bientôt la question de la place de l'électorat musulman dans le paysage politique.

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont

Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de Géopolitique de l’Europe (Armand Colin).

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Atlantico : Une étude démographique publiée en Grande-Bretagne montre que la population musulmane y représente près de 5 % de la population, alors qu’elle représente 8 % des élèves dans les écoles élémentaires. À mesure que leur nombre augmente, la question de la place des musulmans dans la société britannique se pose-t-elle d’autant plus ?

Gérard-François Dumont : L’augmentation du pourcentage de musulmans[1] en Grande-Bretagne s'explique pour trois raisons : d’abord, ce pays continue d’attirer une immigration dont une partie est de religion musulmane. La Grande-Bretagne a, par exemple, vu arriver ces dernières années un nombre accru de migrants ou de réfugiés originaires de Somalie, d’Irak ou d’Afghanistan, pays à majorité musulmane. Ces apports se sont ajoutés à d’autres vagues migratoires plus traditionnelles issues de pays à majorité musulmane, comme le Pakistan, dont le développement est en échec[2], et le Bangladesh, ou comptant une forte minorité musulmane, comme l’Inde.

En deuxième lieu, la population de confession musulmane habitant en Grande-Bretagne s’accroît en raison d’un taux de natalité nettement supérieur au taux de mortalité. Ceci s’explique pour deux raisons. D’une part, la fécondité des femmes de confession musulmane est supérieure à la fécondité moyenne en Grande-Bretagne. Les derniers chiffres disponibles indiquent ainsi une fécondité de 2,24 enfants par femme dans l’ethnie[3] pakistanaise (Asian or Asian British : Pakistani) en Angleterre, suivi des Noirs africains (Black or Black British : African), venant notamment du Nigeria, et des Bangladais, contre 1,73 pour ce que le recensement anglais classe comme « Blancs britanniques » (White British). D’autre part, la composition par âge de la population de confession musulmane est très jeune, avec un pourcentage élevé de femmes en âge de procréer et un bas taux de mortalité puisque la proportion des personnes âgées chez les musulmans est très faible : 4 % de 65 ans ou plus contre 16 % en moyenne pour l’ensemble de la population britannique. La combinaison d'une haute fécondité et d’un nombre élevé de femmes en âge de procréer se traduit par un nombre de naissances élevé et un nombre de décès faible, d’où une augmentation du nombre et de la part des musulmans dans la population de Grande-Bretagne. L’importance du rôle de la natalité dans l’augmentation du nombre de musulmans peut aussi être considérée en constatant que 47,2 % des Britanniques musulmans sont nés en Grande-Bretagne et, donc, seulement l’autre moitié à l’étranger.

Enfin, selon « The Muslim Council of Britain » [4], des conversions, qui ne sont pas chiffrées, contribueraient à l’augmentation du nombre de musulmans. 

Combien de futurs électeurs cela représente-t-il ? Quels nouveaux enjeux se présentent à la classe politique britannique ?

Il faut d’abord rappeler que la citoyenneté et la nationalité ne sont pas liées au Royaume-Uni, comme en France et dans la grande majorité des autres pays. Les immigrants pakistanais, bangladais ou somaliens ont le droit de vote lors des scrutins locaux ou nationaux, dès lors qu’ils sont inscrits sur les listes électorales. En conséquence, les musulmans britanniques jouissent d’un statut unique en Europe, inhérent à leurs droits de citoyenneté, et sont donc très majoritairement citoyens britanniques, bien que non nécessairement naturalisés. En effet, en vertu du British Nationality Act  de 1948, les citoyens du Commonwealth, anciens sujets britanniques du temps de l’empire colonial, ne sont pas juridiquement considérés comme étrangers. Ils bénéficient donc du droit de vote, y compris aux élections européennes, et d'éligibilité, ainsi que du droit d'occuper des emplois publics, y compris dans l'armée ou la police.

Dans le corps électoral britannique, la part de personnes de confession musulmane augmente donc et devrait continuer à s’accroître dans les prochaines années. Toutefois, certains pensent que le poids électoral des musulmans se trouve minoré en raison de taux d'abstention plus élevé des jeunes, alors que ce taux est plus faible chez les plus âgés, qui comptent peu de musulmans en Angleterre pour le moment.

Mais il faut tenir compte de la répartition géographique des musulmans sur le territoire britannique. En moyenne, ils représentent, selon le recensement de 2011, 4,8% de la population au plan national mais, au niveau local, ces proportions peuvent être plus importantes, comme dans la région du Grand Londres où il y a 12,4% d'habitants de confession musulmane, à Manchester (15,8%), à Birmingham (21,8%) ou à Bradford (24,7%). Leur poids électoral peut être localement très significatif : le Grand Londres compte 1 million de musulmans pour une population totale de 8,2 millions au recensement de 2011. Comme la Grande-Bretagne totalise 2,7 millions de musulmans, plus du tiers (37%) vivent donc dans la région du Grand Londres.

La montée de l’islam en Grande-Bretagne modifie donc profondément la géographie religieuse de ce pays[5]. Elle est devenue un enjeu politique, comme dans d’autres pays d'Europe. Au sein de la population musulmane britannique, il y a, pour simplifier, deux tendances. D'un côté, les partisans d'une certaine sécularisation veulent un islam peu ou non revendicatif au plan politique, ne demandant pas de changements dans les lois britanniques et acceptant de les appliquer dans un contexte de liberté religieuse. Ces musulmans « cultuels », de sensibilité laïque, s’opposent au sectarisme.

De l’autre, des musulmans de Grande-Bretagne veulent peser, voire changer l’ordre politique. Cette tendance est clairement apparue à compter de 1988 avec l’« affaire Rushdie », après la publication de Versets sataniques. Des musulmans britanniques dénoncèrent publiquement le refus du gouvernement Thatcher d’interdire Les Versets sataniques, puis acceptèrent, en 1989, la fatwa lancée par Khomeiny contre Rushdie. La première réaction à la sortie du livre de Rushdie fut un autodafé, dans les rues de Bradford, en janvier 1989, un mois avant que Khomeiny exigeât l’exécution de Rushdie. Les images de cet événement, qui firent le tour du monde, marquèrent profondément les esprits. Parallèlement, en 1989, des manifestations, plus ou moins violentes, se déroulèrent, affichant une mobilisation et une visibilité politiques inédites chez les musulmans britanniques. Certains firent des déclarations au sein des grandes formations politiques, le Parti travailliste pour l’essentiel, dont les leaders restèrent très discrets. Il s’ensuivit la décision des musulmans britanniques de s’organiser en associations, dont les premières se fondèrent donc essentiellement sur le refus de la liberté d’expression[6].

Au sein des associations musulmanes, certaines considèrent que l’essentiel est la communauté des croyants, l’oumma, qui doit primer sur toute autre considération, notamment nationale, donc sur les valeurs politiques britanniques traditionnelles.

Mais la classe politique britannique, pendant très longtemps, ne s’en inquiéta guère. Le principe de sa politique est communautariste, laissant à chaque communauté le droit de vivre comme elle l'entend, y compris en ne respectant pas les principes de la démocratie britannique. Puis les attentats du 7 juillet 2005 furent un coup de tonnerre car ils furent commis par des jeunes nés et ayant toujours vécu en Angleterre. Le changement d’attitude fut illustré par la fermeture de plusieurs mosquées extrémistes, comme celle de Finsbury Park. En 2006, son imam égyptien, Abu Hamza, fut condamné à sept ans de prison pour incitation au meurtre et à la haine raciale.

Dans ce contexte, le débat lié au poids politique des musulmans se poursuit. En 2006, aucun journal ne reproduit les caricatures de Mahomet, face à des musulmans désormais beaucoup mieux organisés. Le responsable d’un journal étudiant de l’université de Cardiff les ayant publiées est aussitôt démis de ses fonctions et les quelques exemplaires imprimés ont été détruits.

En 2008, Rowan Williams, l’archevêque de Canterbury, leader spirituel de l’Église anglicane, reprend avec force l’antienne communautariste, en partie mise en cause suite aux attentats de 2005. Il considère qu’une partie de la communauté musulmane britannique ne s’intégrera jamais. Partant de cette analyse, il déclare que la pratique de la loi islamique, la charia, parallèlement à la loi britannique, lui semble à terme inévitable. Il juge donc possible l’existence de tribunaux propres aux musulmans leur appliquant la charia, par exemple en matière familiale.

La population musulmane doit-elle être considérée comme une force politique en soi ?

Certains résultats électoraux dénotent une certaine unité des musulmans britanniques. Comme c’est un électorat plutôt favorable au Parti travailliste, longtemps très motivé en faveur de l’idéologie multiculturaliste, ce parti évite souvent de prendre position sur le fond.

En France, les fidèles musulmans ont largement influencé les derniers résultats électoraux. Toutes les enquêtes montrent que la très grande majorité des Français de confession musulmane ont voté pour François Hollande en 2012, lui permettant d'être élu avec une avance de 1 140 000 voix. En revanche, en 2014, les Français de confession musulmane, notamment mécontents du vote de la loi autorisant le mariage homosexuel, ont contribué, souvent par leur abstention, à la déroute socialiste aux élections municipales. Le poids électoral des musulmans peut jouer en faveur d'une majorité ou d'une autre car, dans nos démocraties, les élections se jouent toujours dans une fourchette étroite. La victoire d'un parti se fait le plus généralement à quelques points de pourcentage. Donc une portion minoritaire de la population, selon qu'elle bascule d'un côté ou d'un autre, peut emporter la décision.

Qu’en est-il en France et dans les autres pays européens ? Le phénomène est-il le même, et soulève-t-il les mêmes questions ?

En France, où le recensement ne comporte pas de question sur la religion, les estimations indiquent environ cinq millions de personnes de confession musulmane, un chiffre en augmentation par le mouvement naturel et le mouvement migratoire. La fécondité par religion n’est pas connue, mais elle l’est par origine géographique. Donc, par exemple, en connaissant la fécondité des immigrants algériens, qui sont, en très grande majorité, musulmans, cela donne une indication. Selon les dernières données disponibles, la fécondité des femmes résidents en France et nées en Algérie est de 3,5 enfants par femme ; celles du Maroc ou de Tunisie de 3,3 et celles de Turquie de 2,9, contre 1,9 pour la moyenne nationale[7].

L’ensemble des données met en évidence que la population immigrante de confession musulmane a une fécondité nettement supérieure à la population totale. En revanche, la fécondité des personnes de nationalité française de confession musulmane n’est pas connue, même si des données existent pour Mayotte, dont la population est très majoritairement musulmane, avec une fécondité très élevée.

Au milieu des années 2010, la proportion de musulmans est sensiblement la même en France et en Allemagne : aux environ de 5 %. Mais il y a une différence considérable d’origine : en France, ils viennent officiellement du Maghreb et d'Afrique sub-saharienne mais, en Allemagne, principalement de Turquie. Dans ces deux pays, l’installation de la religion musulmane comme deuxième religion en nombre de fidèles pose toutefois des questions semblables. Au plan quantitatif, même si, contrairement au système juridique britannique, seules les personnes naturalisées peuvent voter en France et en Allemagne[8], la proportion du corps électoral de confession musulmane augmente avec des conséquences sur les résultats électoraux[9].

Au plan qualitatif, la distinction entre les musulmans partisans d’une avancée de la charia dans les pays européens où ils résident et les musulmans « cultuels » est également présente.

Comme je l’ai proposé depuis plus d’un quart se siècle, la mise en œuvre d'un régime concordataire, à l’instar de la façon dont il s’est mis en place en 1808 pour les Français de confession juive, semble la solution à envisager. Elle suppose une reconnaissance officielle de la présence de la religion musulmane en France, dont les représentants reconnaîtraient tout aussi officiellement que les lois de la République prévalent et qu'ils choisissent une interprétation sécularisée du Coran, texte dont l’interprétation doit prendre en compte le contexte du moment où il a été écrit, et réfuter donc toute application littérale. 


[1] La connaissance du nombre de musulmans tient au fait que le recensement britannique comporte depuis 2001 une question portant sur la religion.

[2] Dumont, Gérard-François, « Pakistan : un échec étatique attesté par la démographie », Outre-Terre, n° 24, 2010.

[3] Depuis le recensement de 1991, une question sur l’ethnicité est posée, d’où des réponses sur la base de l’autodéclaration. Par exemple, des enfants de familles d’origine pakistanaise nés en Grande-Bretagne de parents eux-mêmes britanniques, déclarés par leurs parents d’ethnie pakistanaise au recensement, sont considérés comme « pakistanais », avec tous les risques d’assignation identitaire induits.

[4] British Muslims in Numbers, janvier 2015.

[5] Une logique qui s’inscrit dans la mondialisation de l’islam. Cf. Dumont, Gérard-François, « Les religions dans le monde : géographie actuelle et perspectives pour 2050 », dans : L’avenir démographique des grandes religions, Paris, François-Xavier de Guibert, 2005.

[6] McROY A. (2006), From Rushdie to 7/7. The Radicalisation of Islam in Britain, Social Affairs Unit, Londres ; cité par Latour, Vincent, « La communauté musulmane : une émergence tardive mais une installation durable dans le paysage politique et institutionnel britannique », Hérodote, n° 137, 2e trimestre 2010.

[7] Insee, Immigrés et descendants d’immigrés en France, édition 2012.

[8] Sauf ce qui relève de l’application des traités européens. Cf. Dumont, Gérard-François, Verluise, Pierre, Géopolitique de l’Europe, Paris, Armand Colin - Sedes, 2014.

[9] Concernant l’Allemagne, cf. Dumont, Gérard-François, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

 

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