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Les conditions politiques à remplir absolument pour espérer vaincre l’Etat islamique
©REUTERS/Stringer

Ne pas aller au casse-pipe

Les conditions politiques à remplir absolument pour espérer vaincre l’Etat islamique

L’afflux de migrants venant du Moyen-Orient et les drames humains qui en sont la conséquence rendent cruciale la question de la victoire contre Daesh. Restent à étudier les facteurs déterminants d'une intervention réussie.

Jean-Bernard Pinatel

Jean-Bernard Pinatel

Général (2S) et dirigeant d'entreprise, Jean-Bernard Pinatel est un expert reconnu des questions géopolitiques et d'intelligence économique.

Il est l'auteur de Carnet de Guerres et de crises, paru aux éditions Lavauzelle en 2014. En mai 2017, il a publié le livre Histoire de l'Islam radical et de ceux qui s'en servent, (éditions Lavauzelle). 

Il anime aussi le blog : www.geopolitique-géostratégie.fr

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L’afflux de migrants venant du Moyen-Orient et les drames humains qui en sont la conséquence incitent à répondre à deux questions : qu’est-ce qui permet l’enracinement de Daech au Moyen-Orient et comment vaincre cette organisation terroriste ? 

Répondre à ces questions c’est mettre en lumière les facteurs déterminants de la stratégie victorieuse de Daech face à l’indétermination stratégique occidentale écartelée entre des objectifs inconciliables.

En effet, le califat, un an après sa proclamation par Abou Bakr al-Baghdadi, révèle un quadruple échec.

En premier lieu l’échec de la stratégie politique et militaire américaine en Irak. Politique d’abord, avec le choix d’un premier Ministre, Al Maliki, qu’ils ont mis en place en 2006 et ont soutenu jusqu’en 2014, le laissant exercer un pouvoir sans partage et fondé exclusivement sur la communauté chiite. Ils ont ainsi fermé les yeux lorsqu’il a bafoué la constitution de son pays, pourtant inspirée par eux, en n’attribuant pas les ministères importants (intérieur et défense) qui devaient être dévolus aux Sunnites et aux Kurdes. Militaire ensuite. En effet, depuis sa reformation par les Américains, la nouvelle armée irakienne, dont Al Maliki se méfiait, était mal équipée, gangrenée par la corruption, le népotisme, la formation insuffisante, l’absence de morale et la volonté de se battre. Ce sont les milices shiites (dirigées, encadrées, formées et équipées par l’Iran et appuyées par des Iraniens et des Libanais du Hezbollah avec le général Qasem Soleimani (1) à leur tête) qui ont sauvé Bagdad, repoussé Daech à l’Ouest du Tigre et qui ont représenté plus des deux tiers des forces engagées dans la reconquête de Tikrit. Enfin, si les frappes de la coalition ont un certain effet d’attrition sur les forces de Daech, sans forces terrestres en état de se battre, cet effet reste limité et est obtenu au prix de dégâts collatéraux importants sur les civils, les habitations et les infrastructures, engendrant la colère des populations sunnites locales.

Echec également des monarchies gériatriques du Golfe Persique qui ont contribué à l’émergence de Daech dans le but de renverser le régime bassiste et alaouite d’Assad et de le remplacer par un pouvoir sunnite ami. Aujourd’hui Daech, en contrôlant le gouvernorat d’Al Anbar et les 420 km de frontière commune avec l’Arabie Saoudite, menace ce royaume qui se méfie de son armée, de sa minorité chiite, de la moitié de sa population étrangère et qui est en guerre sur ses frontières Sud avec les rebelles Hutis. 

Echec de la Turquie qui considère les kurdes dont 15 millions sont turcs comme sa première menace et qui laisse sa frontière ouverte, offrant une base arrière aux djihadistes pour vendre leur pétrole, se ravitailler en armes et munitions et soigner leurs combattants (2). Erdogan a espéré ainsi renverser Assad et restaurer l’influence séculaire de la Turquie sur la Syrie.

Echec de l’Europe et, en premier lieu de la France, qui ont cru à un printemps arabe et qui, diabolisant le régime d’Assad, sont co-responsables du départ de plusieurs milliers de jeunes européens en Syrie, générant, par un effet boomerang, une menace sur leur propre territoire.

Les seuls gagnant à l’heure actuelle sont les Kurdes et l’Iran.

Vainqueurs en Irak dès lors qu’ils étaient correctement équipés, les Peshmergas ont clairement démontré leur valeur militaire. Vainqueurs en Syrie où, malgré l’attentisme Turc, et avec l’aide des frappes américaines, ils ont repris Kobané. Vainqueurs en Turquie où, pour la première fois, ils rentrent en masse au Parlement et deviennent désormais une force politique avec laquelle Erdogan devra compter.

C’est l’engagement des milices iraniennes sur le sol irakien qui ont sauvé Bagdad. Confrontés à la déroute de l’armée irakienne à Ramadi, capitale du gouvernorat d’Al Anbar, par Daech, les Américains, pragmatiques, ont compris que sans l’appui terrestre iranien ils n’arriveraient pas à vaincre Daech. Alors qu’il se refuse toujours à engager des troupes au sol, l’accord préliminaire sur le nucléaire iranien témoigne d’une modification de la stratégie d’Obama confronté au risque de perdre son investissement irakien (3) et de voir son allié saoudien directement menacé.

A partir de ce constat, combattre Daech demandera du temps, car les frappes aériennes sont relativement inefficaces contre un ennemi totalement imbriqué dans la population.

Les conditions nécessaires à  la mise en œuvre d’une stratégie gagnante contre Daech sont :

1) Exiger de la Turquie, membre de l’OTAN, qu’elle ferme sa frontière à Daech, mette fin à tous ses trafics qu’elle autorise sur son territoire et cesse ses frappes contre les Kurdes.

2) Stopper toutes les actions de déstabilisation du régime d’Assad jusqu’à l’éradication du califat

3) Faire pression auprès du gouvernement irakien pour une mise en œuvre effective du programme de réconciliation nationale (4).

4) Mettre en place auprès des Peschmergas et des milices iraniennes et irakiennes des contrôleurs aériens avancés pour optimiser l’efficacité des frappes aériennes durant les offensives.

5) Ne pas trop compter sur une reconstruction rapide de l’armée irakienne tant que ne seront pas votées les deux lois d’amnistie générale et de fin de la débassification.

Tant que ces conditions politiques ne seront pas réunies l’engagement de troupes au sol occidentales contre Daech serait faire tuer nos soldats pour un résultat aléatoire.



(1) Le major général Soleimani, 58 ans, dirige depuis 1998 Al-Qods, force d'intervention extérieure (à l’image de nos forces spéciales) de l’Iran. Brillant tacticien, charismatique, sa force est destinée à soutenir les chiites au Moyen-Orient. C’est lui qui contribue à bâtir la branche armée du Hezbollah libanais. En 2012, il engage les forces armées d'Al-Qods dans le conflit syrien et en 2015 au Yémen.

(2) http://www.french.alahednews.com.lb/essaydetails.php?eid=15546&cid=341#.VcSuuocVijs

(3) "Globalement les américains ont dépensé davantage à ce jour en Irak depuis mars 2003 que pour l’ensemble du deuxième conflit mondial". Général Vincent Desportes, La guerre probable, Economica, octobre 2009 page 12

(4) Voir http://www.geopolitique-geostrategie.fr/jean-bernard-pinatel/analyses/irak

 

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