Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International
Les bombardements français en Syrie obtiennent-ils des résultats autres que symboliques ?
©Reuters

Faible ratio

Les bombardements français en Syrie obtiennent-ils des résultats autres que symboliques ?

Depuis les attentats de Paris la semaine passée, la France a mené des frappes intensives en Syrie sur les sites contrôlés par l'Etat islamique. Des bombardements qui posent plusieurs interrogations, notamment celle de leur efficacité réelle.

Jean-Bernard Pinatel

Jean-Bernard Pinatel

Général (2S) et dirigeant d'entreprise, Jean-Bernard Pinatel est un expert reconnu des questions géopolitiques et d'intelligence économique.

Il est l'auteur de Carnet de Guerres et de crises, paru aux éditions Lavauzelle en 2014. En mai 2017, il a publié le livre Histoire de l'Islam radical et de ceux qui s'en servent, (éditions Lavauzelle). 

Il anime aussi le blog : www.geopolitique-géostratégie.fr

Voir la bio »

Atlantico : La France a intensifié ses frappes contre le groupe Etat islamique en Syrie, dans son fief de Raqqa. 33 djihadistes auraient été tués ces derniers jours. L'objectif était de toucher des sites opérationnels des combattants de Daesh. Comment jugez-vous ces frappes ? Ont-elles été efficaces ? Cette démonstration de force ne restera-t-elle pas toujours plus symbolique qu'efficace ?

Jean-Bernard Pinatel : Pour évaluer l’efficacité militaire des frappes françaises après le 13/11, il faut se pencher sur l’efficacité de celles de la coalition qui ont débutées le 8 août 2014 en Irak et le 23 septembre 2014 en Syrie.

Le 12 novembre 2015,  les Etats-Unis et les membres de la coalition[1] avaient effectué  57301 sorties[2] et 8125 frappes qui ont endommagé ou détruit 5321 objectifs en Irak et 2804 en Syrie. A noter que 67% des frappes en Irak et 95% en Syrie ont été réalisées par les appareils de l’US Air force. Selon le CENTOM[3] ces frappes ont atteint essentiellement des infrastructures ou des positions qualifiées de combat sans qu’on puisse en évaluer l’impact. Seulement 3% d’entre elles ont détruit ou endommagé des matériels de combat dont 129 chars et 356 véhicules à roues. 

Or que constate-t-on sur le terrain en septembre 2015 ? Daesh est contenu au Nord de l’Irak par les Peshmergas Kurdes et à l’Est sur le cours du Tigre par les milices shiites irakiennes et iraniennes. Mais au Sud, l’Etat islamique s’est emparé en Mai 2015 de Ramadi, ville irakienne de 300 000 habitants, chef-lieu du gouvernorat d’Al Anbar et en Syrie de la ville historique de Palmyre. A l’Ouest Al Nostra (Al Qaïda), qui a absorbé depuis 2014 en presque totalité les rebelles dits "modérés", soutenus par la France, progresse vers Lataquié et sur l’axe Alep Damas faisant craindre à la Russie la chute de Damas et le tsunami symbolique qui en résulterait dans le monde musulman[4]

La conclusion s’impose d’elle-même, les frappes aériennes qui ne sont pas utilisées directement en appui de troupes au sol ayant envie de se battre et guidées par elles sont peu efficaces[5]

Le 27 septembre 2015, la France a mené ses premières frappes en Syrie, deux semaines avant le 13/11 car elle avait été avertie que Daesh préparait une attaque majeure contre notre sol. Après le 13/11 ses frappes sur Raqqa sont de la même nature que les frappes de la coalition mais elles ont une valeur symbolique et il fallait les faire.

Les frappes russes ont-elles été plus efficaces ? Pourquoi ?

Les frappes russes sont plus efficaces car elles sont menées pour la grande majorité pour préparer et accompagner une offensive terrestre des forces syriennes. De plus, les actions des avions d’attaque au sol sont complétées par un appui des hélicoptères de combat, les redoutables MI-24 au plus près des combattants. 

Les membres de l'Etat islamique sont-ils mieux préparés à ces frappes ? Comment réussissent-ils à les appréhender ?

Les frappes aériennes ont toujours un effet très important au début des interventions car les adversaires ne se sont pas encore adaptés à cette menace. 15 mois après le début des frappes américaines, Daesh se cache au milieu de la population, enterre profondément ses dépôts d’armes et de carburant, ne se déplace plus en convoi sur leurs célèbres Toyotas, drapeau noir au vent mais dans des camions civils bâchés et isolés, et fait stationner ses combattants en petits groupes dans les habitations privées.

Comment la stratégie française pourrait-elle évoluer pour gagner en efficacité ?

Si la France veut contribuer de façon significative à détruire Daesh sans envoyer des troupes au sol, elle n’a que deux options. Soit elle se coordonne directement avec les troupes syriennes ce qui suppose rouvrir notre ambassade à Damas et envoyer des officiers de liaison auprès de l’Etat-Major syrien. Soit elle agit sous contrôle opérationnel des russes qui ont déployé en première ligne des forces spéciales pour guider leurs frappes.

Si nous ne voulons pas dépenser inutilement notre argent sans effet tactique et si nous ne voulons pas aller encore plus loin dans notre chemin de Damas comme le fit Saint Jean, c’est probablement cette deuxième solution que la France choisira, la Russie par la voix de Vladimir Poutine lui ayant déjà proposé cette coopération.

 


[1] Autres membres de la coalition.

En Irak Australie, Belgique, Canada, Danemark ? France ? Jordanie, Pays-Bas et Grande-Bretagne

En Syrie : Australie, Barhein, Canada, France, Jordanie, Arabie Saoudite, Turquie et Etats Arabes Unis

[2] 1 sortie = 1 appareil en vol opérationnel

[3] US CENTREL COMMAND

[4] Notamment dans les 8 républiques islamiques autonomes et en Russie où vivent 25 millions de musulmans

[5] Selon le New York Times, qui cite des sources "proches du dossier", une enquête a été ouverte par l’inspecteur général du Pentagone pour vérifier les allégations de cet analyste du renseignement, qui a en outre affirmé que ses accusations étaient fondées sur des preuves. Qui plus est, le journal rapporte que, d’après des responsables ayant eu accès à des évaluations classifiés et récentes de la DIA, l’EI aurait été finalement "peu affaibli" par la campagne aérienne commencée il y a un an, avec des effectifs restés stables.

 

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !